Politique / Société

La guerre en Ukraine vue de France, ou le grand remplacement des peurs

Temps de lecture : 8 min

[Chronique #42] Non, la guerre n'a pas fait «irruption» dans la course à l'Élysée. Mais elle a en revanche remodelé les enjeux et les leaders.

Le président-candidat Macron en visite dans le centre d'accueil pour réfugiés ukrainiens de La Pommeraye (Maine-et-Loire), le 15 mars 2022. | Yoan Valat / Pool / AFP
Le président-candidat Macron en visite dans le centre d'accueil pour réfugiés ukrainiens de La Pommeraye (Maine-et-Loire), le 15 mars 2022. | Yoan Valat / Pool / AFP

Lorsqu'on évoque l'impact de la guerre en Ukraine sur la campagne électorale, ce sont les notions de choc, voire d'écrasement, qui viennent le plus souvent à l'esprit. Les médias rivalisent d'expressions guerrières. La guerre écrase la campagne, entend-on de toutes parts, elle la «plombe» et même elle la «torpille». Elle la «percute de plein fouet». Une sémantique martiale qui se répand comme par contagion du théâtre des opérations en Ukraine au champ lexical de la campagne.

Une autre expression fait florès, qui relève non plus de l'affrontement, mais de l'infiltration en territoire hostile. La guerre aurait fait irruption dans la campagne, certains parlent même d'«effraction», un mot qui renvoie à un imaginaire de la forteresse assiégée qui a en effet dominé la campagne depuis six mois. Aucune de ces métaphores ne permet d'éclairer les répercussions de la guerre en Ukraine sur la campagne en cours. Ce n'est pas la guerre qui a fait irruption dans la campagne présidentielle, que l'on sache c'est en Ukraine que l'armée russe a fait irruption, et la campagne électorale n'a pas été écrasée par les chars russes, bien au contraire; elle a été a été happée, hackée par la guerre.

Vers d'autres peurs, pour d'autres leaders

Par une singulière ironie de l'histoire, tout ce que la campagne électorale s'obstinait à ignorer depuis six mois a resurgi au grand jour. Les termes du débat public ont été retournés. Le cadrage qui enfermait le débat public dans les questions d'immigration a explosé. Soudain on ne parlait plus de la menace d'une immigration massive, mais du droit d'asile des réfugiés ukrainiens. Et le grand méchant loup n'était plus l'islamisme radical, mais l'autocrate de Moscou. En une nuit il était passé du Sud à l'Est, reprenant ses vieilles habitudes de la guerre froide.

Soudain le pays mesurait ses liens avec ses voisins en Europe, ses besoins vitaux en ressource naturelles, sa dépendance au gaz russe, son appartenance impensée à des alliances militaires, les implications de ses choix énergétiques, bref tous les ingrédients de l'hypercrise mondiale qu'elle se refusait à voir jusque là. Les vieilles peurs agitées par l'extrême droite furent chassés du pandémonium national et remplacés par d'autres: un nouveau Tchernobyl, un conflit nucléaire, la famine, la crise du carburant…

La guerre faisait surgir, brut de décoffrage, un monde lourd de menaces et de contradictions.

On assista en quelques jours au grand remplacement des peurs.

Qui de l'acteur ou du président était à la manoeuvre avec son iPhone à la main?

La guerre en Ukraine n'a pas seulement bouleversé les thèmes de la campagne, elle a imposé un nouveau théâtre du leadership. On savait depuis Trump, Johnson, Bolsonaro et bien d'autres que l'exercice du pouvoir pouvait assumer les traits du burlesque sans perdre forcément de son crédit. La guerre a actualisé ce pouvoir grotesque en fusionnant pouvoir et fiction, tragédie et farce sous un même régime de télé-réalité.

Brusquement il devenait possible à un acteur de série télévisée de devenir non seulement président mais chef de guerre, héros de la résistance. Il s'adressait en direct par visioconférence aux membres du Congrès américain, et des parlements européens, tous unis dans la même ferveur pour le «Serviteur du peuple», comédien et martyr.

Car le leadership s'exerce tout autant sinon plus par des effets de mise en scène que par la puissance d'agir de l'exécutif. Et dans cette guerre le contrôle des écrans compte autant que la logistique, et les cars de régie TV que le mouvement des chars aux frontières. À la limite, l'idéal du leadership, c'est une guerre sans chars, une guerre métaphorique. C'est ce qu'avait tenté Macron au moment de la pandémie, lançant un «Nous sommes en guerre» qu'on avait trouvé un peu exagéré. «Bien tenté!», avait-on envie de lui répondre.

Les épreuves du pouvoir

Mais cette fois la guerre est là pour de bon. Le roi thaumaturge cède la place au chef des armées. La photographe officielle de l'Élysée s'est chargée du portrait, mais ce sont pas les signes de la puissance qu'elle a convoqués; plutôt ceux de la fatigue, de l'épuisement. Le président a troqué son masque et ses gestes barrières pour revêtir un jean et un sweat à capuche de para. Un look de président fatigué, souligné par le coiffé-décoiffé de la perruque et la barbe de trois jours.

On peut trouver ça indécent. Et ça l'est d'un certain point de vue. Mais cela s'inscrit dans un régime d'image qui appartient au nouveau théâtre du leadership. La question du vêtement n'est pas accessoire, elle en fait partie: la vesture en latin signifie le vêtement et l'investiture politique. A-t-il voulu imiter le président Zelensky comme le prétendit la presse étrangère, lui arracher en pleine campagne de réélection, sa toge symbolique, son aura? Sans doute les photos de Macron faisaient penser aux selfies de Zelensky, mais Zelensky ne s'imitait-il pas lui même? Qui de l'acteur ou du président était à la manoeuvre avec son iPhone à la main?

Le portrait du président en guerre cherchait à donner une impression de fatigue ou de désarroi, celle d'un président qui mouille sa chemise quels que soient ses espoirs de succès.

Cela importe peu dans un régime d'image qui a pour but justement de synchroniser les deux. La visibilité est à ce prix. Pour Zelensky, président d'un pays en partie occupé par la Russie, comme pour Macron président en cours de réélection, le dispositif de représentation ne pouvait pas affirmer une puissance incontestée mais témoigner de sa faiblesse.

Loin d'afficher les traits de la puissance et de la souveraineté, le portrait du président en guerre cherchait à donner une impression de fatigue ou de désarroi, celle d'un président qui mouille sa chemise quels que soient ses espoirs de succès. L'essentiel étant de témoigner de la difficulté de l'entreprise, de l'épreuve de la traversée, d'en porter et d'en brandir les stigmates. Une mise en scène de soi qui peut choquer, ne relevant plus de l'incarnation mais de l'exhibition; une esthétique dans laquelle le corps n'est plus transfiguré par la majestas du souverain, mais marqué par les épreuves du pouvoir.

Double face

La métamorphose de Volodymyr Zelensky, l'acteur de la série Serviteur du peuple, en héros sorti des ruines de Kiev pour incarner la résistance du peuple ukrainien, participe de ce changement d'ère politique et de ce nouveau régime de visibilité. La guerre de la Russie contre l'Ukraine n'oppose pas seulement deux armées; elle oppose deux régimes sémiotiques et scénographiques. Poutine appartient à la théâtralité classique du pouvoir vertical, solitaire et distant (sa longue table). Zelensky à celui de l'horizontalité, du partage sur les réseaux sociaux et de la proximité du smartphone. Il maîtrise le double jeu de la dérision et de la dramatisation. L'un est dans la dissuasion, l'autre dans la simulation.

Zelensky est-il un clown ou un héros? Chaplin ou Churchill? Les deux à la fois. La farce ne suit pas la tragédie selon la périodicité maintes fois citée de Marx. Elle ne la précède pas non plus. Elle fait corps avec elle. La farce préside à la tragédie. Il y a l'Ukraine réelle envahie par Poutine et l'Ukraine uchronique de Zelensky qui envahit les réseaux sociaux, un monde parallèle qui se déploie par des milliards d'images sur TikTok, Twitter et Instagram.

Selon le New York Times, les vidéos du pilote de chasse ukrainien connu sous le nom de «The Ghost of Kyiv» («le fantôme de Kiev»), qui aurait abattu une dizaine d'avions russes en une seule journée, ont déjà accumulé près de 10 millions de vues sur Twitter, plus de 6 millions sur YouTube et jusqu'à 200 millions de vues sur TikTok. Il s'agissait en fait de séquences montées provenant d'un jeu vidéo.

Des milliards d'images, de mèmes, de videos alimentent un univers parallèle de super héros transformant les protagonistes du conflit en des personnages de Star Wars ou de Marvel.

Si le Printemps arabe de 2011 avait été qualifié de «révolution Twitter», la résistance ukrainienne peut être qualifiée de «résistance TikTok». L'invasion de l'Ukraine par la Russie n'est pas la première guerre des médias sociaux, mais c'est la première à se dérouler sur TikTok, un succès qui tient à sa facilité et à sa rapidité d'utilisation. TikTok, c'est le genre de plateforme vidéo qui peut façonner les perceptions d'un conflit en temps réel. Entre le 20 et le 28 février, les vues des vidéos taguées avec #ukraine sont passées de 6,4 milliards à 17,1 milliards, soit un taux de 1,3 milliard de vues par jour, 928.000 vues par minute.

Des milliards d'images, de mèmes, de videos alimentent un univers parallèle de super héros transformant les protagonistes du conflit en des personnages de Star Wars ou de Marvel.

Une guerre et des fans

«Il est profondément déconcertant de voir comment une invasion sanglante, brutale et mettant en danger le monde peut être convertie en un spectacle sportif géant, écrivait l'auteur Ben Coates pour Politico. Il y a certainement de nombreux journalistes courageux, des Ukrainiens ordinaires et d'autres qui font un travail remarquable en rendant compte de la guerre et en partageant des points de vue précieux sur celle-ci. Mais dans de nombreux recoins de plateformes comme Twitter et Reddit, trop souvent, l'objectif semble ne pas être d'informer mais de divertir.»

Le soutien à la résistance ukrainienne ne devrait pas nous rendre indifférent à ce genre de dérive sur les réseaux sociaux.

Une logique que la chercheuse Ashley Hinck a qualifié dans un tout autre contexte de «citoyenneté basée sur les fans». «Je pense que nous assistons à une adaptation de la logique culturelle des communautés de fans à la participation politique en général, et dans ce cas à une situation de guerre», écrit Nybro Petersen, spécialiste de la «fan culture» à l'université de Copenhague. «Cela signifie que nous sommes capables de mettre en scène le président ukrainien Volodymyr Zelensky, un politicien ordinaire placé dans une situation extraordinaire, en capitaine Ukraine, et son cabinet en casting des Avengers.»

Certains, emportés dans cette esthétisation de la guerre, sont allés jusqu'à célébrer l'«esthétique sensuelle de la guerre» et les «vibrations d'apocalypse» de l'Ukraine. Le soutien à la résistance ukrainienne ne devrait pas nous rendre indifférent à ce genre de dérive sur les réseaux sociaux. Car ses effets sont bien pires que la propagande ou les stratégies de déception des États, qui ont tenté de tous temps de contrôler l'opinion publique et la perception du champ de bataille. À terme, elles risquent de brouiller toute distinction entre le réel et la fiction, mais plus encore de rendre frivole jusque'à la capacité à être affecté par des crimes.

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«La guerre ne devrait pas être une source de divertissement, affirme Ben Coates, mais pour le moment, c'est exactement comme ça qu'elle est traitée. Vous en avez assez de Squid Game et Lupin? Pourquoi ne pas regarder ces images d'un jardin d'enfants explosé par un drone?»

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