Politique

De quoi Emmanuel Macron est-il l'absence?

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #41] Alors que le président-candidat dévoilera son programme jeudi, penchons-nous sur l'inquiétante étrangeté du macronisme.

Emmanuel Macron lors de la conférence de presse donnée au Château de Versailles le 11 mars 2022. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron lors de la conférence de presse donnée au Château de Versailles le 11 mars 2022. | Ludovic Marin / AFP

«What's in a name?», se demandait Shakespeare dans Roméo et Juliette. Qu'y a-t-il dans un nom? «Ce que nous appelons une rose embaumerait-elle autant sous un autre nom?»

«What's in a name?», se demandent aussi les théoriciens du marketing et les communicants politiques. Qu'y a-t-il dans le nom d'une marque? Une image? Une réputation? En quoi consiste ce quelque chose d'unique et d'ineffable qui définit un candidat pour ses électeurs ou une entreprise pour ses clients? Y a-t-il une essence de la marque? Ou bien son aura se forme-t-elle dans les frottements de la marque avec son marché, ou pour un candidat au cours des campagnes électorales dans les combats féroces avec ses concurrents?

Les marques sont apparues dans la deuxième partie du XXe siècle sous la forme de signes graphiques, de logos –pomme d'Apple, «swoosh» de Nike, arches de McDonald's, coquille de Shell, pictogrammes en tous genres… Puis ces marques logo se sont affadies, comme démagnétisées. À partir des années 2000, le récit a pris le relais du logo dans la définition des marques, et les responsables des grands groupes américains se sont engagés dans des entreprises de reconstruction narrative de leurs marques.

L'envol du storytelling

La communication politique a suivi le même chemin. Les campagnes électorales se sont transformées en de véritables festivals de narration. En France, ce fut Nicolas Sarkozy, en 2007, qui inaugura cette tendance.

«De quoi Sarkozy est-il le nom?» se demandait Alain Badiou aux lendemains de la victoire du nouveau président. Publié à l'orée du sarkozysme triomphant, le livre connut un franc succès au-delà du public du séminaire auquel Badiou s'adressait, peut-être en raison de son titre qui recoupait une interrogation de l'époque et qui allait se développer avec l'essor du storytelling comme idéologie et comme pratique.

Foin de programme politique, de parti ou d'idéologie, Emmanuel Macron se gausse des stratégies habituelles de campagne.

Au public «déprimé» de son séminaire, Alain Badiou apportait la consolation d'une explication. «Je pense que Sarkozy à lui seul ne saurait vous déprimer. Donc, ce qui vous déprime, c'est ce dont Sarkozy est le nom. Voilà de quoi nous retenir: la venue de ce dont Sarkozy est le nom, vous la ressentez comme un coup que cette chose vous porte, la chose probablement immonde dont le petit Sarkozy est le serviteur.»

Alain Badiou entendait débusquer l'idéologie à l'œuvre derrière les apparences d'un homme qu'il jugeait insignifiant, ce qu'il appelait un «pétainisme transcendantal» qui faisait son retour et dont Nicolas Sarkozy était selon lui le dernier avatar, l'agent historique inconscient. Badiou proposait de révéler ce que le nom de Sarkozy cachait.

Cette manière d'aborder le sarkozysme comme une énigme supra personnelle permettait de restaurer une certaine rationalité politique. Il sauvait quelque chose de la raison historique, il proposait un sens à ce qui désorientait la politique, une signification idéologique et une direction historique à des évènements à première vue indéchiffrables.

Le président lisible

Rien de tel n'est possible avec Emmanuel Macron. Rien n'est caché. Il se donne à lire dans tous ses tours et détours. Il se démasque à l'envi et s'exhibe dans sa nudité. Il est omniprésent et transparent. Il ne s'agit donc plus de dévoiler le calcul derrière l'apparence, l'idéologie derrière le masque, de percer un secret, ou de résoudre une énigme – qu'elle soit politique ou psychologique.

Foin de programme politique, de parti ou d'idéologie, Emmanuel Macron se gausse des stratégies habituelles de campagne. Pour lui, la politique serait de l'ordre de l'enchantement, de la séduction, de la magie. Il s'agirait moins de convaincre et de délibérer que de faire jouer les ressorts d'une dramaturgie collective dont l'électeur serait à la fois le public et le héros: fascination de la mise en scène, alchimie du verbe. Le jeune homme qu'on disait rationnel et pragmatique se fierait plus aux lois de la magie qu'à celle de l'économie politique, ou plus exactement il mettrait les unes au service des autres.

Il ne s'agit plus de dissimuler la vérité mais d'exhiber ses sortilèges. Macron a voulu redonner au pouvoir une aura de sacralité profane, de magie artificielle, une hyperréalité politique caractérisée par l'impossibilité de distinguer les contraires. Car la scène politique n'est plus régie par la dissimulation, mais par la simulation; non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l'exhibition et la surexposition. Triomphe de la télé-réalité sur le théâtre politique. Il n'y a rien à interpréter.

C'est une très bonne définition du macronisme. Un secret éventé. Un vide prolixe.

Dès lors, la question n'est plus celle que posait Alain Badiou à propos de Nicolas Sarkozy, «de quoi Sarkozy est-il le nom?», mais de quoi Emmanuel Macron est-il l'absence, de quel vide du pouvoir est-il l'expression, voire la surenchère? Le macronisme ne serait rien d'autre que la forme phénoménale que prend l'absence du pouvoir, le vide du pouvoir à l'heure de la crise des souverainetés étatiques. Le macronisme n'existerait pas, ni comme parti politique, ni comme pratique du pouvoir, encore moins comme idéologie. Et si le piège du macronisme résidait justement dans sa vacuité?

Une vacuité qui se manifeste paradoxalement chez Emmanuel Macron par une surabondance d'images et de récits, une surenchère d'effets spéciaux, capable de créer l'illusion «fantastique» du politique, une forme spectrale de pouvoir. Le phénomène Macron relève d'une sorte de pyrotechnie médiatique, un feu d'artifice permanent, conforme à la science de la combustion des matériaux.

Vide mais pas inopérant

Le macronisme fait feu de tout bois symbolique, pourrait-on dire. Il dévore un à un les matériaux du politique, assemblées et partis, médiations et corps intermédiaires, étiquette et rituels… Il les consume et en tire des effets éblouissants. Le macronisme comme éblouissement; stade spectral du politique.

Souligner la vacuité du macronisme ne signifie pas qu'il serait inopérant. Qu'il s'agisse de l'affaire Benalla comme métaphore de la descente dans la rue de la violence d'État, rejouée chaque samedi dans la violence faite aux corps des «gilets jaunes», du contrôle hyper individualisé de la population pendant la pandémie, des injonctions contradictoires de comportement, ou des mesures de surveillances et de contrôle des déplacements, c'est ce même forçage des corps qui est à l'œuvre, soumis à l'automaticité des procédures.

Le peuple est sans voix, mais le pouvoir est intarissable, non seulement par la voix identifiée du chef de l'État, mais aussi par celle, anonyme, des décrets et des règlements qui encadre les conduites. Au mutisme du peuple, on oppose la prolixité d'une instance. C'est ainsi qu'on peut comprendre l'omniprésence médiatique d'Emmanuel Macron, la surabondance et la pulvérisation d'une multitude de signes dont il est à la fois le producteur et le metteur en scène, le scénographe et l'acteur principal.

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Le roi n'est pas seulement nu, il fait son strip-tease! D'où cette gêne que nous ressentons face à lui et que le philosophe allemand Friedrich Schelling avant Freud nommait «inquiétante étrangeté»: «On qualifie d'inquiétante étrangeté, tout ce qui devrait rester dans le secret, dans le dissimulé et qui est sorti au grand jour.» C'est une très bonne définition du macronisme. Un secret éventé. Un vide prolixe. Et cela ne fait que commencer, si l'on en croit la promesse présidentielle en cas de réélection: il organisera un nouveau grand débat permanent!

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