Politique

Emmanuel Macron, le président de la mytholepsie

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #40] L'entrée tardive et épistolaire du candidat Macron dans la campagne présidentielle colle à son besoin dévorant de se mettre constamment en scène, et de susciter ainsi le désir et le manque.

Rien de nouveau dans la prose élyséenne, toujours la même rhétorique de l'effort, de l'unité, de l'avenir. | Ludovic Marin / AFP
Rien de nouveau dans la prose élyséenne, toujours la même rhétorique de l'effort, de l'unité, de l'avenir. | Ludovic Marin / AFP

«Cette campagne est un bateau sans quille. Elle part en tous sens», se plaignait déjà Nicolas Sarkozy en 2012. La formule s'applique plus encore à la campagne en cours, qui n'a cessé de tourner en rond depuis des mois. Soumise aux vents contraires des polémiques sans lendemain et des empoignades de plateaux, elle s'est révélée incapable d'offrir un cadre démocratique au débat public. Secouée par trois vagues successives de variants, la campagne a donné l'image d'un bateau ivre, virevoltant d'un clash à l'autre, sautant de transgression en transgression dans le but de capter une attention de plus en plus volatile.

Elle n'avait pas commencé; tout indique qu'elle est déjà terminée. Emmanuel Macron vient d'y mettre un terme. La lettre aux Français dans laquelle il se déclare candidat pourrait bien être son épitaphe.

Il n'y a pas grand-chose à dire de son contenu. «Depuis cinq ans, nous avons traversé ensemble nombre d'épreuves. Terrorisme, pandémie, retour de la violence, guerre en Europe: rarement la France avait été confrontée à une telle accumulation de crises, rappelle le chef de l'État. Nous avons fait face avec dignité et fraternité.»

Rien de nouveau dans la prose élyséenne, toujours la même rhétorique de l'effort, de l'unité, de l'avenir: «Tout au long de mon mandat, j'ai vu partout un esprit de résistance à toute épreuve, une volonté d'engagement remarquable, une inlassable envie de bâtir.» Esprit, volonté, envie, la trilogie du manager. Sans s'attarder sur un programme, le président inscrit sa candidature dans la défense de «nos valeurs que les dérèglements du monde menacent». Dans quel but? «Pour continuer de préparer l'avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.» À quelles fins? «Pour nous permettre aujourd'hui comme demain de décider pour nous-mêmes.» On tourne en rond.

Un candidat nommé désir

Emmanuel Macron a tant tardé à se déclarer candidat, qu'il donne l'impression de céder à la candidature comme on cède au désir de l'autre. Il en avait envie, laissait-il entendre il y a quelques semaines. Après une longue attente, il a acquiescé, il s'est laissé convaincre, il a dit oui à la candidature qu'il a laissée prospérer selon les vieilles lois du désir. Ce que le slogan de la campagne des jeunes avec Macron a avoué sans ambages: «On a très envie de vous.»

L'essentiel pour Macron n'est pas d'agir ni même de gérer, c'est de se faire désirer. Et pour cela de créer le manque. Pas question de faire campagne comme n'importe quel prétendant. «Bien sûr, je ne pourrai pas mener campagne comme je l'aurais souhaité en raison du contexte.» Singulière entrée en campagne sous le signe de l'empêchement, mais efficace à coup sûr: il a gagné quatre points dans les sondages et passé la barre des 30%. En bon lecteur des Liaisons dangereuses, Macron-Valmont sait user de la guerre pour parvenir à ses fins. «Eh bien la guerre!»: tel est le message subliminal de son entrée en campagne.

Pendant tout son mandat, il n' a cessé de jouer sur le double clavier de la dramatisation et de la dérision de la vie politique.

Comme toujours le message c'est le médium: la forme épistolaire. C'est une lettre du front. Retardée sans doute par les difficultés d'acheminement des temps de guerre, cette lettre nous parvient au dernier moment, juste avant que ne retentisse le gong de la clôture des candidatures par le Conseil constitutionnel. On est censé en deviner les sous-entendus, en déchiffrer les paragraphes caviardés.

Dans son intervention à la télévision sur la situation en Ukraine, prononcée la veille de sa déclaration de candidature, Macron a endossé les habits du chef de guerre qu'il avait déjà tenté d'emprunter sans succès au moment du déclenchement de la pandémie. Mais cette fois la guerre est bien là et lui permet de hisser sa campagne à la hauteur d'un destin historique.

Président polymorphe

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron sa versatilité dans la gestion de la crise sanitaire, ses injonctions contradictoires, la volte-face de ses décisions.

C'est un trait caractéristique de sa pratique du pouvoir depuis cinq ans. Il ne cesse d'être en mouvement, se refusant à se figer dans une posture, il virevolte, change de forme, échappe à toute identification. Un jour monarque républicain. Le lendemain, start-upper agile. Pendant tout son mandat, il n' a cessé de jouer sur le double clavier de la dramatisation et de la dérision de la vie politique, allant jusqu'à enrôler les YouTubeurs McFly et Carlito dans sa guerre contre le Covid.

Il gouverne comme on pêche à la mouche, en recourant à des leurres en mouvement. Les commentateurs en ont le tournis, contraints de réécrire chaque jour la critique théâtrale d'un pouvoir costumé. À chaque intervention, le décor, le scénario, le langage, changent. La fonction présidentielle a acquis avec Emmanuel Macron une fonction vicariante, elle remplace l'exercice du pouvoir par des simulacres, des ersatz.

Macron c'est le «président mytholepse», un atelier théâtre à lui tout seul.

L'écrivain Jerome Charyn a inventé un mot pour désigner ce «besoin pathologique de se mettre constamment en scène». C'est le mot «mytholepsie», une sorte de dérèglement de la représentation de soi qui consiste à inventer sans cesse de nouvelles mises en scène, à changer d'angles et de discours, si bien qu'il devient impossible de distinguer le vrai du faux, le personnage et son modèle.

Macron c'est le «président mytholepse», un atelier théâtre à lui tout seul. Il joue tous les rôles à la fois comme au temps du lycée. Impossible de savoir où commence, où finit la comédie présidentielle. Autour de lui, les costumiers s'agitent en tous sens, les techniciens jonglent avec les accessoires, les scénaristes ne savent plus sur quelle version du script ils sont en train de travailler. À chaque étape, le nouveau Macron est attendu comme une nouvelle collection à la fashion week de Paris ou de Milan.

Gouvernance spéculative

On s'est beaucoup moqué de cette versatilité présidentielle qui tombe sous le coup du vieux reproche fait aux hommes politiques: l'opportunisme, le cynisme, la flexibilité dans les engagements et les convictions. Mais il ne s'agit pas ici de morale, ni même de communication.

Il y a donc une sorte d'affinité entre les idéaux types du capitalisme financier, caractérisés par le risque et la volatilité, et la figure d'Emmanuel Macron.

Macron est un homme de son temps. Un président «liquide», pour reprendre un concept du sociologue Zygmunt Bauman pour qui la «modernité liquide» se caractérisait par un renversement des valeurs: «La vertu [...] ne peut plus résider dans la conformité aux règles –qui de toutes façons sont rares et contradictoires–, mais dans la flexibilité: l'aptitude à changer rapidement de tactique et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, à profiter des occasions dans l'ordre de ses préférences personnelles.» Selon le sociologue américain Richard Sennett, la culture du nouveau capitalisme imposait «un nouveau moi, axé sur le court terme, focalisé sur le potentiel, abandonnant l'expérience passée».

Il y a donc une sorte d'affinité entre les idéaux types du capitalisme financier, caractérisés par le risque et la volatilité, et la figure d'Emmanuel Macron, qui gouverne à coup d'anticipations et de paris comme on spécule sur les marchés financiers en tirant parti d'une volatilité provoquée par les crises.

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De là à souhaiter que «le tragique s'invite en Europe» pour offrir «une nouvelle aventure» à ce vieux continent? Personne ne lui fera ce procès d'intention. C'est pourtant ce qu'il affirmait en 2018 dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue française: «Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c'est que l'histoire que nous vivons en Europe redevient tragique.» On ne saurait mieux dire.

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