Politique

La crise sanitaire a porté un coup fatal au crédit de la parole publique

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #4] Le discrédit de la parole présidentielle et la guerre des mots sur les réseaux sociaux détruisent la scène de la délibération démocratique.

Le 31 mars, le président Emmanuel Macron s'adresse aux Français et se fait étriller sous le hashtag #Macron20h. | Capture d'écran BFMTV via YouTube
Le 31 mars, le président Emmanuel Macron s'adresse aux Français et se fait étriller sous le hashtag #Macron20h. | Capture d'écran BFMTV via YouTube

Le dernier roman de Don Delillo, Le Silence (à paraître chez Actes Sud le 7 avril) met en scène un certain Max Stenner, un fan de football américain qui s'apprête à regarder avec sa femme et ses amis le match du Super Bowl, lorsque brusquement une panne générale d'électricité interrompt la retransmmission et plonge New York dans l'obscurité. On asssiste alors à une scène surréaliste: Max, assis face à son écran noir, continue de commenter le match sans les images, à l'aveugle, alors que la partie a été interrompue.

Son commentaire se suffit à lui-même, il se détache de l'action des joueurs, se substitue à eux, dans une déconnexion totale de la réalité. Comme dans une retransmission à la radio, tout repose alors sur la crédibilité du commentateur, sur son talent à faire vivre par la voix les péripéties du match, à en épouser les rythmes et les surprises, à performer le match, à le créer. Don Delillo ne fait que pousser cette logique autoréférentielle jusqu'à son terme: lorsque le commentaire perd sa fonction référentielle et se substitue à la chose commentée.

Un vertige autoréférentiel

À l'instar de Max Stenner, Emmanuel Macron s'est exprimé cette semaine comme s'il avait congédié la réalité. Son discours semblait s'adresser à lui-même, se répondre à lui-même. Non, il n'avait pas fait un «pari» sur l'évolution de la pandémie. Oui la décision de ne pas confiner avait permis de gagner un temps précieux, des semaines de liberté pour les Français. Les yeux fixés sur son prompteur, butant sur certains mots, il semblait s'exprimer à l'aveugle face à l'écran noir de la pandémie. Son intervention, sous-titrée en direct et traduite en langage des signes, était assortie de tableaux qui détaillaient les nouvelles mesures de lutte contre la pandémie, comme si la parole du président ne suffisait pas à convaincre les Français, qu'il lui fallait l'accréditer par des chiffres, un calendrier, une sorte de contrat écrit.

À force de répétion depuis le début de la crise sanitaire, la parole présidentielle a perdu de son autorité; elle semble s'engendrer elle-même, se commenter elle-même, dans un vertige autoréférentiel. Car ce n'est pas le président qui écrit l'histoire de la pandémie depuis un an, c'est le coronavirus. Et cette «coronarration» a pris le pas sur la communication présidentielle. «Le maître du temps c'est le virus», comme a fini par le reconnaître celui qui se voulait le maître des horloges...

Il lui oppose son récit dont la véracité n'est plus à démontrer; des dizaines de milliers de morts en attestent. Quand Emmanuel Macron explique qu'il faut prendre en tenaille le virus, joignant le geste à la parole, on jurerait que c'est de l'action gouvernementale dont il parle, coincée entre l'exigence d'un confinement strict et l'«acceptabilité» d'une telle mesure.

«Seul le prononcé fait foi», dit-on des discours officiels, c'est désormais le contraire qui se produit, la prise de parole nourrit le discrédit. La répétition des allocutions présidentielles depuis un an a érodé le crédit de la parole publique. Comme l'inflation monétaire finit par ruiner la confiance dans la monnaie, l'inflation du discours présidentiel a détruit la crédibilité de celui qui se voulait un président narrrateur.

Le discrédit sur les réseaux sociaux

L'exercice de l'allocution solennelle souligné par l'hymne national qui lui servait d'ouverture, n'a cessé de perdre de sa valeur depuis le début de la crise sanitaire. Chaque nouvelle intervention creuse la spirale du discrédit. La parole présidentielle, presque sacralisée quand elle empruntait la voix du général de Gaulle, n'inspire plus le respect mais la méfiance. Elle est critiquée avant même d'avoir été entendue. On ne l'écoute plus pour s'informer mais pour s'en moquer et pour y guetter de quoi nourrir le soupçon. La parole présidentielle n'est plus guère qu'un prétexte à la raillerie sur les réseaux sociaux; on y piétine les mots du souverain, on profane son effigie. C'est presque devenu un rite de profanantion, une cérémonie au cours de laquelle la parole du souverain est jetée en pâture aux réseaux sociaux.

Car les réseaux sociaux, loin de le conjurer, alimentent le discrédit de la parole publique. Ils créént une agonistique particulière fondée non plus sur la délibération, l'échange démocratique, mais sur la provocation, la transgression, la surenchère.

L'épidémie de Covid-19 a réussi ce qu'aucune censure politique ou religieuse, aucune dictature, n'avait réalisé jusque-là, elle a ruiné la confiance dans le langage.

L'épidémie de Covid-19 a réussi ce qu'aucune censure politique ou religieuse, aucune dictature, n'avait réalisé jusque-là, elle a ruiné la confiance dans le langage. Tous les porteurs de parole se révèlent à la faveur de la crise des narrateurs peu fiables. C'était déjà le cas depuis la crise financière de 2008. Mais la crise sanitaire a porté un coup fatal au crédit de la parole publique. Elle a ruiné la valeur référentielle du langage, sa capacité à rendre compte du réel et à rendre possible un débat public. En plongeant les individus dans un temps immobile, sans horizon narratif, l'épidémie a déchiré la continuité temporelle sans laquelle il n'y a pas de récit possible. Le monde s'est retiré dans un hors-champ intouchable, le langage est devenu autoréférentiel. Les mots nous manquent pour décrire la situation. Ils sont pris en otage. La guerre des mots fait rage. Il suffit d'oberver l'état du débat public depuis quelques semaines pour s'en convaincre.

Une réversion symbolique des valeurs

Ce n'est plus seulement Jean-Marie Le Pen qui accusait jadis Christiane Taubira d'être «antifrançaise» reprenant la rhétorique de l'anti-France utilisée par l'extrême droite depuis l'affaire Dreyfus. C'est une ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche qui cède au maccarthysme ambiant et accuse tout un courant de la sociologie contemporaine de «gangréner» la société. C'est un ministre de l'Éducation qui s'inquiète des pratiques de l'UNEF, «qui ressemblent au fascisme» parce que ce syndicat accueille en son sein des groupes de paroles non mixtes. C'est Robert Ménard, qui décrète du haut de son magistère éhonté qu'Audrey Pulvar est «discréditée à jamais» et Marine Le Pen qui accuse tranquillement cette dernière de racisme.

L'heure (électorale) n'est pas seulement au clash sur les réseaux sociaux, ni à la captation des attentions par un président obsédé par sa réélection, mais à la réversion symbolique de toutes les valeurs: les racisés sont accusés de racisme, les groupes de parole de censure, les minorités de sur-représentation, les décoloniaux d'«indigénisme», les réfugiés d'envahisseurs… Ceux qui puisent leurs arguments dans l'idéologie nauséabonde de l'alt-right américaine peuvent ainsi accuser les chercheurs qui travaillent sur le genre ou la race d'importer dans l'université française des théories venues des États-Unis. Ceux qui n'avaient pas de mots assez durs contre le métissage social, de se reconvertir en procureurs des réunions non mixtes, comme si les Alcooliques anonymes étaient coupables d'exclusion à l'égard des gens sobres ou les Carmélites cloîtrées dans leur couvent d'ostracisme à l'égard des non croyants. Ce sont des éditorialistes qui chaque jour sur les chaînes d'info en continu redécouvrent les vertus de l'universalisme quand il s'agit de brocarder l'islam.

Il ne s'agit pas seulement d'une bataille idéologique que la droite et l'extrême droite auraient gagnée, mais d'une entreprise concertée –politique et médiatique, idéologique et linguistique– de destruction de la scène même de la délibération démocratique. Cette guerre des mots vérifie une loi formulée par William Safire, le chroniqueur conservateur du New York Times: «Quand l'articulation est impossible, la gesticulation vient à son secours.»

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