Boire & manger / Politique

La gauche barbecue de Fabien Roussel, une idée fumeuse

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #38] Le candidat communiste à la présidentielle n'a jamais autant fait parler de lui qu'en défendant la viande comme un incontournable de l'identité française.

Fabien Roussel, candidat communiste à l'élection présidentielle 2022, entend défendre la viande, le vin et le fromage. | Bertrand Guay / AFP
Fabien Roussel, candidat communiste à l'élection présidentielle 2022, entend défendre la viande, le vin et le fromage. | Bertrand Guay / AFP

Fabien Roussel a du flair, sinon du goût. En enfourchant le cheval de la bonne chère à la française, il a donné un sursaut à sa campagne et s'est distingué de ses concurrents de gauche, dépeints comme de tristes mangeurs de soja. Cadet Rousselle avait trois maisons, Fabien Roussel, lui, a trois ingrédients: un bon vin, une bonne viande, un bon fromage! Quoi de plus revigorant dans le climat anxiogène nourri par la pandémie que d'invoquer la bonne chère!

Quand un couple s'ennuie, la question finit toujours par se poser: «Qu'est-ce qu'on mange ce soir?». Face à une campagne insipide qui peine à intéresser les électeurs, Fabien Roussel en bon père de famille a eu une idée de génie: faisons un barbecue. C'est la surprise du chef.

Dénonçant sans le nommer le candidat insoumis qui voudrait rendre «plus cher tout ce qui est gras, salé et sucré», il se fait le défenseur de ce qui est bon pour le bon peuple: «Ah! les gueux», s'exclame-t-il non sans démagogie. Roussel fait de la trilogie vin-viande-fromage, battue en brèche par la culture végane, la bannière tricolore d'une reconquête culturelle aux parfums de province. «Finie la coppa! Finie la panisse à Marseille! Finies les frites dans le Nord! Terminé! Mais on va manger quoi? Du tofu et du soja!»

José Bové avait fait du roquefort une arme politique dans sa guerre contre les géants de la malbouffe. Roussel va plus loin. Il politise les protéines. Il fait du cholestérol une arme de guerre culturelle. Il nationalise la boucherie. Il parle au ventre national.

Identité nationale

L'écologiste Sandrine Rousseau a eu beau jeu de rappeler que le couscous était le plat préféré des Français. C'était oublier la dimension quasi mythologique de la viande dans l'imaginaire national, très bien pointé par Roland Barthes dans ses Mythologies:

«Le bifteck participe à la même mythologie sanguine que le vin. Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base, nationalisé plus encore que socialisé [...] il participe à tous les rythmes, au confortable repas bourgeois et au casse-croûte bohème du célibataire [...] C'est le codeur de la viande, c'est la viande à l'état pur, et quiconque en prend, s'assimile la force taurine. [...] Manger le bifteck saignant représente donc à la fois une nature et une morale. [...] National, il suit la cote des valeurs patriotiques: il les renfloue en temps de guerre, il est la chair même du combattant français…»

Le candidat communiste a gagné en visibilité. Auprès de qui? C'est là que le bât blesse.

Les médias se sont empressés de faire prospérer la polémique, trop contents de monter en épingle l'opposition entre une gauche écologiste et végétarienne, et une gauche populaire et carnivore. La gauche Rousseau contre la gauche Roussel, en somme!

L'avantage gagné dans les sondages reste modeste pour le moment (1 point en plus selon le dernier sondage Ipsos) mais le candidat communiste a gagné en visibilité. Auprès de qui? C'est là que le bât blesse.

«Fabien Roussel s'est aussitôt attiré d'étranges commensaux», commente Daniel Schneidermann dans sa chronique de Libération. «En quelques heures, le bolchevique est devenu l'idole de CNews. Comment donc? On ne peut plus faire l'éloge du steak frites sans se faire traiter de racistes? Après nous avoir volé Napoléon et Colbert, les woke veulent cancel l'entrecôte, le brillat-savarin, ou le saint-amour?»

Mal accompagné

Car l'enjeu dépasse les goûts et les couleurs, ainsi que la compétition électorale. La viande est un marqueur identitaire. Elle est invoquée non pas seulement pour ses qualités gustatives ou son stock de protéines, elle véhicule des représentations identitaires. La discussion ne porte pas sur le menu, mais sur la manière dont nous nous identifions, comme individus et comme nation. C'est d'une guerre culturelle dont il s'agit. Et dans cette guerre, Fabien Roussel se trouve manifestement en mauvaise compagnie. En voici trois exemples: Matteo Salvini, Boris Johnson, Donald Trump.

Matteo Salvini fut sans doute le premier à faire de la nourriture un argument de campagne et un drapeau de l'identité italienne. Il n'y a rien de mieux pour rassembler le peuple italien que la cuisine italienne, des cannelloni aux lasagnes et à la pâte à tartiner Nutella. Quand il était ministre de l'Intérieur, son compte Twitter était illustré de pizzas à son effigie ou de plats régionaux qu'il engloutissait à l'occasion de ses visites dans les régions italiennes.

Salvini et la pizza sur Twitter, Salvini et la pasta sur Facebook, Salvini et le saucisson sur Instagram. Salvini, un homme du peuple, qui mange comme le peuple et qui n'a pas peur de grossir comme le peuple!

Au Royaume-Uni, c'est le gâteau qui est devenu synonyme d'indépendance nationale au cours de la campagne pour le Brexit. Boris Johnson affirmait par exemple: «Nous pouvons récupérer notre gâteau et le manger si le Royaume-Uni quitte l'Union européenne», avec une variante pour ceux qui n'auraient pas compris: «Ma politique du gâteau c'est: je suis pour l'avoir et pour le manger!» («My policy on cake is pro having it and pro eating it»). L'actrice Emma Thompson, favorable au maintien dans l'Union européenne, répliqua en disant que le Royaume-Uni était «une vieille île grise remplie de gâteaux et de misère».

Aux États-Unis, la viande est devenue un enjeu central des luttes politiques et idéologiques entre Républicains et Démocrates. Les t-shirts pro-Trump de la campagne de 2016 affirmaient sans ambages: «C'est l'Amérique. Nous mangeons de la viande. Nous buvons de la bière et nous parlons un putain d'anglais.»

Les États-Unis en pleine guerre de la viande

Fox News s'est récemment illustré dans cette guerre de la viande en prétendant que Joe Biden avait un plan visant à supprimer 90% de la viande rouge de l'alimentation américaine, ne laissant au consommateur qu'une ration de quatre livres de viande par an, ou un hamburger par mois. La représentante du Colorado, Lauren Boebert, a demandé à Joe Biden de «rester en dehors de [sa] cuisine» pendant que des personnalités conservatrices protestaient contre l'intrusion de Biden «dans la salle à manger américaine».

L'information de Fox News était fausse, et la chaîne s'en est excusée, mais cela n'a pas levé l'hypothèse d'une guerre contre la viande menée par «les politiciens déconnectés et les élites hollywoodiennes». Un rapport de l'Agence de protection de l'environnement de 2019 a noté que l'agriculture était responsable de 10% de toutes les émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis.

Le Green New Deal défendu par Alexandria Ocasio-Cortez appelle à une forte réduction de la production animale. Biden a qualifié le plan de «cadre important» sans l'adopter. Une indécision qui encourage la propagande des Républicains, qui se plaignent de la guerre contre la viande menée par les Démocrates.

Le besoin d'affirmer la viande comme signifiant de l'identité masculine s'est accru.

Alors que de plus en plus d'Américains reconnaissent le lien entre la production alimentaire et le changement climatique, les choix alimentaires sont de plus en plus connectés à des enjeux politiques. Déjà, dans les États agricoles, le sujet de la consommation de viande a rejoint les thèmes de l'avortement, du contrôle des armes à feu et des droits des personnes transgenres comme des enjeux des guerres culturelles. Les Démocrates soucieux du climat sont accusés d'essayer de changer le régime alimentaire des Américains et, par conséquent, leur vie.

La guerre de la viande fait rage entre certains États comme le Nebraska, gros producteur de viande qui génère plus de 12 milliards de dollars par an, et son voisin le Colorado qui a choisi de participer à l'opération «Un jour sans viande» («MeatOut Day»). Le Nebraska a répliqué en déclarant «La viande au menu du jour» («Meat on the Menu Day»).

En 2018, Ted Cruz affirmait: «Si le Texas élit un Démocrate, ils vont interdire les barbecues dans tout l'État.» En 2016, alors candidat à la primaire républicaine, il avait publié une vidéo de campagne dans laquelle il faisait griller une tranche de bacon sur le canon de son fusil d'assaut. Une manière de combiner deux obsessions républicaines: les armes et la viande.

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Il y a trente ans, Carol Adams, militante féministe et activiste pour les droits des animaux. publiait La politique sexuelle de la viande, reliant la consommation de viande aux notions de masculinité et de virilité dans le monde occidental. Depuis, le besoin d'affirmer la viande comme signifiant de l'identité masculine s'est accru. Dans son livre The Pornography of Meat, qui date de 2020, Adams a d'ailleurs recensé des hamburgers portant le nom de violeurs célèbres, comme le burger Harvey Weinstein en Angleterre ou le sandwich Bill Cosby au Pakistan.

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