Politique

La campagne 2022, une course effrénée aux émotions et à l'attention

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #37] La légende de notre époque, ce ne sont ni les héros qui la font, ni l'histoire, c'est le temps. Un temps déchaîné qui évoque la tempête et les tsunamis.

Éric Zemmour, lors d'un meeting à Chaumont-sur-Tharonne, le 28 janvier 2022. | Bertrand Guay / AFP
Éric Zemmour, lors d'un meeting à Chaumont-sur-Tharonne, le 28 janvier 2022. | Bertrand Guay / AFP

Alastair Campbell, le conseiller de Tony Blair, en avait fait l'une des clés de la communication du New Labour. «Nous avons une expression en anglais, “il faut faire la météo”. Il faut occuper les endroits stratégiques, être là où l'on veut être. Se donner le terrain que l'on veut occuper. Il faut préempter le terrain et obliger tout le monde à s'y placer», disait-il dans Le Monde, en 2007. Non pas seulement prévoir le temps qu'il va faire, mais le provoquer, le créer, «faire la pluie et le beau temps», comme dit la sagesse populaire.

Cette expression de Campbell qui est devenue un cliché de communicant, valait pour le monde d'avant la crise de 2008 mais surtout d'avant l'hypercrise systémique que provoque l'actuelle pandémie. Ce ne sont ni les médias, ni les hommes politiques qui font la météo, c'est la pandémie. Ce sont ses variants qui hypothèquent l'avenir. C'est le virus qui «écrit le scénario», c'est lui le maître du temps, comme l'a reconnu Emmanuel Macron. La pandémie est devenue soudain l'horizon commun de l'espèce humaine, elle conditionne toute projection dans l'avenir.

Si l'exercice du pouvoir tend à s'identifier à une sorte de campagne électorale permanente, les campagnes électorales obéissent de plus en plus à une temporalité anarchique et à une logique de l'urgence qui privilégie les ruptures de ton et les effets de surprise. Le rythme des campagnes électorales s'est accéléré de manière brutale. Si la séquence médiatique moyenne était jusqu'au début des années 2000 de 24 heures aux États unis, désormais ce sont des cycles de 24 minutes qui scandent l'actualité... La campagne présidentielle actuelle en fait la démonstration, elle obéit à cette nouvelle météo cyclonique sur laquelle plus personne n'a de contrôle. Il est significatif que les moments de crise des mandats présidentiels américains soient qualifiés du nom d'un ouragan, «le moment Katrina» (Bush , Obama, Trump, Biden).

Conjurer la révolte

Cette série de chroniques, «La fabrique d'une élection» doit être replacée dans ce contexte d'hypercrise (sanitaire, écologique, économique, sociale mais aussi et surtout narrative). Si ces chroniques cherchent à capter un mystère, c'est la logique d'un monde désynchronisé, sans boussole, ni horloge. Nous continuons à parler le langage de la distance et du décryptage, alors que l'enjeu de l'exercice est plutôt de l'ordre du «saut», de la prise, ou de «l'assaut». Être synchrone ou disqualifié par l'attention publique: voilà le dilemme du chroniqueur comme de l'homme politique. Il n'est pas extérieur aux événements qu'il commente, il en fait partie, il participe de la vitesse inouïe de ce qui arrive. «Face à Baba», «Face à la rue», «Face à l'info», pour ne citer que ces émissions de la galaxie Bolloré qui illustrent le triomphe de la téléréalité politique. Éric Zemmour, instruit par une longue pratique du clash télévisuel, était destiné à en devenir l'agitateur vortex par excellence.

La légende de notre époque, ce ne sont ni les héros qui la font, ni l'histoire, dont le rôle se limite de plus en plus à ramasser les vieux journaux, c'est le temps, un temps déchaîné qui évoque plutôt la tempête et les tsunamis contemporains que le temps long des grandes légendes épiques... Il n'y a plus que la panique pour nous rassembler.

Les outils conceptuels longtemps en vigueur et basés pour la plupart sur la notion d'idéologie, ne suffisent plus à saisir les modes contemporains de conflictualité politique. Le concept de «spectacle», qui postule un spectateur passif, aliéné dans la consommation, plongé dans un sommeil artificiel pour ainsi dire par le «médium» du spectacle, ne permet plus de comprendre le caractère déstabilisateur des nouvelles techniques de pouvoir. Les acteurs de la sphère politico-médiatique doivent se rendre maîtres, au jour le jour et d'heure en heure, d'une opinion fluide, insaisissable et surtout de plus en plus incrédule. L'essor des Gafam et leur gouvernementalité algorithmique rendent possible une saturation de plus en plus intense du champ social par des codages qui pénètrent dans les recoins les plus intimes de la vie des individus afin de guider leur conduite et de stimuler leur participation.

Si «la société du spectacle» s'efforçait de conjurer la révolte, la lutte de classe, l'insoumission, les pouvoirs actuels craignent par-dessus tout le désengagement, la déflation des émotions et des motivations. Ce qu'ils s'efforcent de conjurer pendant les campagnes, c'est la fuite, la déconnection, le désengagement, l'abstention. Il ne leur suffit plus pour cela de guider les conduites mais de les «inspirer», de les mobiliser émotionnellement, de les orchestrer. C'est le fil rouge qui relie les évènements de cette campagne: s'y donne à lire une société dans laquelle les techniques du pouvoir disciplinaire et de contrôle opèrent désormais dans un contexte nouveau et doivent répondre à des exigences nouvelles de mobilisation qui requièrent le maintien d'un état d'alarme permanent, c'est-à-dire un usage stratégique des rythmes, des tempi.

«Une contagion émotionnelle»

Les recherches en neurosciences donnent une base scientifique à cette mise sous tension des cerveaux humains. Des chercheurs ont pu constater que le contenu, le montage, l'intrigue de certains films agissent directement sur l'activité du cerveau. Leur étude démontre par exemple qu'une scène de suspense dans un film de Hitchcock provoque des réponses similaires chez tous les spectateurs et mobilise plus de 65% du néocortex, c'est-à-dire toute la partie du cerveau qui a la responsabilité à la fois de la perception et de la pensée, ce qui indique un haut niveau de contrôle de l'esprit des spectateurs.

Si ces expériences ne nous disent pas grand-chose du cinéma de Hitchcock, elles révèlent en revanche l'obsession du contrôle qui inspire les recherches en neuromarketing. «Lorsque les gens vivent une expérience ensemble, il y a une forme de contagion émotionnelle», confirme Suresh Ramanathan, un chercheur en marketing à l'université de Chicago. «Nous sommes en train de construire une petite salle de cinéma», déclarait le directeur de Neurofocus, une société basée à Berkeley, spécialisée dans l'étude neuroscientifique de l'engagement des audiences, pour étudier les effets de contagion, qualifiés d'«effets de foule» sur un collectif de spectateurs.

Andrew Rasiej, le fondateur de Personal Democracy Forum, qui examine les effets de la technologie sur la vie politique, observait récemment que les campagnes politiques mesurent leur succès trop souvent à l'aune des chiffres d'audimat recueillis par leurs candidats. «Ils comptent encore les chevaux dans un monde qui a changé et qui compte désormais les locomotives.» La feuilletonisation de la vie politique appartient en partie déjà au passé, à l'âge télévisuel où il y avait encore une audience pour chaque épisode. Aujourd'hui, la communication politique est dominée par l'exigence de la vitesse. Les enchaînements narratifs cèdent la place à des engrenages de coups d'éclat et d'effets de surprise qui détruisent à la longue toute attention prolongée.

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C'est l'univers de la téléréalité et non pas celui des séries télé qui prévaut désormais. Contradiction entre le «spin» et le «plot», la recherche de l'effet de surprise et la temporalité narrative. «Le style obligatoire pour tout le monde, observait déjà Victor Klemperer, devient celui de l'agitateur charlatanesque.»

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