Politique

Voterez-vous à l'élection présidentielle de 1932?

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #35] La campagne électorale est le lieu d'une exposition permanente des vestiges d'un passé révolu. Les idées mortes se remettent à marcher parmi nous.

Le colonel François de La Rocque, président de l'organisation politique nationaliste des Croix-de-Feu, sur les Champs-Élysées le 14 juillet 1935. | AFP
Le colonel François de La Rocque, président de l'organisation politique nationaliste des Croix-de-Feu, sur les Champs-Élysées le 14 juillet 1935. | AFP

À moins de 100 jours de l'élection présidentielle, la campagne électorale n'en finit pas de nous surprendre. Elle ne nous surprend pas sous la forme de coups de théâtre qui viendraient ponctuer le développement d'une intrigue et relancer l'attention à chacun de ses épisodes, mais au contraire par son absence d'intrigue, son défaut de narrativité.

Elle se présente comme une suite d'événements séparés, privés de toute continuité, une succession de bruits médiatiques qui n'ont plus rien à voir avec une logique politique ou idéologique, et tout avec les lois de l'engagement médiatique mises en œuvre par les chaînes d'information en continu et les réseaux sociaux. Cette campagne est non seulement informe, sans reliefs, c'est une longue nuit déchirée d'éclairs et peuplée de candidats fantômes.

Du pouvoir, on ne perçoit plus que les effets déstabilisateurs. Face au virus qui écrit l'histoire de la pandémie et en dicte les épisodes, le pouvoir multiplie les gestes d'impuissance. Ses interventions contradictoires ne sont plus les signes de sa puissance ni les figures de son pouvoir effectif, mais des formes presque infantiles de volontarisme impuissant.

«Les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder Ce n'est plus du pass vaccinal qu'il s'agit là, mais d'une véritable passion vaccinale, passion pour un unique objet, une seule solution excluant toute autre solution, tout plan d'ensemble intégrant vaccin et thérapie, capable de faire reculer la menace du virus aux mille variants.

La Ve République se dissout dans une parodie d'elle-même

En retour, le discrédit qui frappe les gouvernements se nourrit du pouvoir que l'on prête aux puissances occultes, aux multinationales sans visage, à Big Pharma et aux GAFAM anonymes. Le complotisme prospère sur cette invisibilisation des pouvoirs. Culture du secret. Boîtes noires de Big Data. Pouvoir occulte des algorithmes et de leurs procédures de prédiction. On n'est plus dans le spectacle mais dans la magie noire.

Les procédures de contrôle et de transparence, les normes juridiques de représentation, la signalétique du pouvoir légitime sont précipitées dans le trou noir qui attire et absorbe la substance politique, ses figures, ses formes, ses rituels. Raison majeure de l'abstention aux élections.

Plus l'électorat se réfugie dans l'abstention, plus les candidat·es se multiplient. Désormais, chacun·e se rêve un destin présidentiel. Avec un taux d'accès au second tour fixé à 15%, la fonction présidentielle a perdu de son lustre. Le niveau baisse, comme on le dit des bacheliers, le prestige de la fonction se dissipe. À ce rythme, la fonction présidentielle s'abaissera au niveau d'une présidence de département. Une forme de démocratisation du monarchisme présidentiel, qui met le statut et la fonction à la portée de toutes les ambitions, même les plus médiocres. Les fausses valeurs pullulent. Une foule d'hommes et de femmes partis à la rencontre d'un peuple introuvable.

Si la tendance se poursuit, la Ve République se dissoudra bientôt dans une parodie d'elle-même. Nul besoin de la remplacer. Elle s'achève sous nos yeux dans un final burlesque où défilent les figures interchangeables de De Gaulle et de Pétain, les références à la Résistance et à la Collaboration. La politique livre ses armes au double jeu, à la parodie, sur une scène où se joue l'auto-dévoration du politique.

La France engluée dans ses mythes nationaux ne produit plus qu'un lyrisme de préau.

La scène grotesque s'anime de figures ensorcelées, la campagne électorale libère telle une boîte à malices une ribambelle de clones et de clowns: un exorciste de l'insécurité, une sorcière sans balai mais avec son Kärcher, le grand chaman du made in France, la prêtresse qui convoque les esprits absents, un tyranneau de bureau entouré de ses YouTubeurs fascistes qui miment des exécutions, des laïcards islamophobes, un ministre de l'Éducation qui sermonne les élèves comme le curé d'Eddy Mitchell, sur l'air de «Pas de boogie-wokisme avant votre prière du soir».

À gauche, la polémique fait rage autour de la primaire populaire. On n'en finit pas de tirer à hue et à dia. Une expression de circonstance puisque «hue» signifie «en avant» et «dia» signifie «à gauche». L'union s'impose à la famille socialiste comme le devoir conjugal. On en parle d'autant plus que le désir n'y est plus, avec les problèmes récurrents du divorce et de la séparation. Faire chambre à part? Comment se réunir sans renoncer à sa liberté? Les enfants font pression. Il y en a même qui se sont mis en grève de la faim pour faire pression sur les parents. En mal de figure emblématique, la gauche a trouvé son Gandhi.

On se bricole une identité à partir d'emprunts au passé

L'actualité n'en fait qu'à sa tête; elle se moque des convictions politiques et des indignations morales, elle se joue même du calendrier électoral. Elle désoriente les militants les plus cyniques et sème la panique dans les quartiers généraux condamnés à suivre les sondages comme seule boussole... On vole aux instruments.

Le diktat de l'instant a des effets de désorientation. Après le «moment social-démocrate» des Trente Glorieuses, après le «moment néolibéral» des trois dernières décennies, les responsables politiques ont bien du mal à situer la période actuelle qui apparaît, à bien des égards, comme une parenthèse historique et une impasse narrative pleine de dangers.

Pour les uns, nous sommes en 1928, pour d'autres en 1933, à la veille de la victoire électorale des nazis, pour d'autres encore en 1936 avec le Front populaire; ou en 1938 pour ceux qui stigmatisent la ligne Maginot des politiques austéritaires et l'incompétence des Gamelin de la politique et des élites au pouvoir. Selon le point de vue où l'on se place, la perspective historique et le point focal changent. Il est bien difficile de synchroniser ces agendas mémoriels. Nous vivons dans un scénario intitulé «Les années trente». Nous sommes enrôlés, immergés dans une reconstitution historique, une fiction costumée peuplée de zombies à croix gammées et de revenants. C'est l'éternel rebond de l'impuissance patriote sur le mur tricolore, un patriotisme de quartier, une cocardiopathie. La France engluée dans ses mythes nationaux ne produit plus qu'un lyrisme de préau.

La globalisation a entraîné partout dans le monde une dénationalisation de l'espace économique qui a eu pour effet paradoxal de provoquer une renationalisation des discours politiques. Partout résonne la complainte de la souveraineté perdue. En France, le drapeau bleu blanc rouge est brandi en toute occasion et le «patriotisme» économique, politique, religieux, s'affiche jusque dans les rayons des supermarchés.

Lorsqu'on se trouve dans une situation d'impasse narrative, on se tourne vers les modes et les expériences passées et on se bricole une identité à partir d'emprunts aux décennies et siècles précédents. Cela est vrai depuis les années 1990 de la mode, de la scène musicale, de la culture de masse. C'est désormais aussi le cas de la politique.

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L'un se grime en Clemenceau. L'autre en Chevènement. Une troisième se verrait bien en Jeanne d'Arc. Jean Jaurès et Léon Blum font des émules. L'écharpe rouge et le chapeau noir de François Mitterrand sautent d'un cou à l'autre, d'une tête à l'autre. On s'arrache les masques d'Éric Zemmour. La campagne est le lieu d'une exposition permanente des vestiges et accessoires d'un passé révolu, comme on le voyait sur les étals des brocanteurs du Checkpoint Charlie après la chute du mur de Berlin. C'est le «moment zombie» du politique, lorsque les idées mortes se remettent à marcher parmi nous.

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