Politique

Le «pari» de Macron sur le Covid n'est pas une erreur passagère, c'est le mantra de sa politique

Temps de lecture : 4 min

[Chronique #3] Glissements progressifs de la raison scientifique au calcul politique et du calcul politique à la pensée magique.

Emmanuel Macron parle à la presse après sa rencontre avec le président libyen Mohammed el-Menfi au palais de l'Élysée (Paris), le 23 mars 2021. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron parle à la presse après sa rencontre avec le président libyen Mohammed el-Menfi au palais de l'Élysée (Paris), le 23 mars 2021. | Ludovic Marin / AFP

La crédibilité d'un homme politique ne tient souvent qu'à un mot ou une expression. La fracture sociale fut fatale à Jacques Chirac. La finance sans visage à François Hollande. On lance un mot dans la fièvre d'un meeting de campagne et il roule comme un dé sur le tapis vert des réseaux sociaux jusqu'à s'immobiliser des années après avec un chiffre sur une des faces, c'est-à-dire une cote dans les sondages. Crédit ou discrédit.

«Dieu ne joue pas aux dés», disait Einstein, mais Emmanuel Macron y excelle. Pour lui, l'histoire est un tapis vert. On y lance des mots comme des dés. On y «prend son risque», comme il l'affirma le 31 août 2016, lorsqu'il démissionna du gouvernement pour se lancer dans la campagne présidentielle. Depuis son élection, il gouverne par les mots, s'efforçant de coller à l'état de l'opinion afin de garder en toutes circonstances le contrôle de la conversation. Ainsi du mot «guerre» employé il y a un an pour justifier le confinement, ainsi du mot «pari» lancé le 29 janvier pour repousser le même confinement.

Parler de «pari» en pleine crise sanitaire alors qu'une troisième vague s'approchait avec un pic annoncé à la mi-mars, cela revient à faire un pari sur un pari, un pari sur l'évolution de la pandémie mais aussi un pari sur la capacité d'un mot à changer la conversation. Un pari au carré. En refusant de confiner, Emmanuel Macron ne changeait pas seulement de stratégie, il convoquait un autre imaginaire.

Plutôt que d'appeler à la mobilisation générale, Emmanuel Macron invitait les Français à vivre avec le virus, à accepter une sorte de coexistence pacifique avec lui, pour ne pas dire de collaboration. Si guerre il y avait, ce n'était plus une guerre contre le virus mais une guerre contre le temps. On estimait en haut lieu, qu'après deux confinements et un couvre-feu, on en avait fait assez contre le virus et qu'il fallait écouter la lassitude de l'opinion à l'égard de nouvelles mesures de restrictions. Il était temps de retrouver une vie normale, de «penser printemps» comme aime à le dire le président.

Pari audacieux ou dangereux, en voie de réussite ou désormais perdu, le pari macroniste actualisait le «en même temps» à l'ère de la pandémie. Un choix risqué du point de vue sanitaire mais un calcul avisé du point de vue politique. Selon le gouvernement, les prévisions des épidémiologistes se fondaient sur des modélisations sujettes à caution. Autant se fier au doigt mouillé du président, intronisé par son entourage «premier épidémiologiste de France».

On décréta le primat du politique sur le scientifique, et on claironna au petit jour la victoire de l'optimisme politique sur l'alarmisme scientifique, comme une querelle d'état-major, oubliant au passage que c'est contre le virus qu'on livrait bataille. Le 9 février, Olivier Véran affirma en bon soldat du macronisme: «Le président de la République a eu raison de ne pas décider du confinement généralisé car chaque semaine que nous gagnons sur le confinement, c'est une semaine de liberté supplémentaire pour les Français.» Un avis contredit un mois plus tard par le président lui-même qui dut concéder: «Le maître du temps, c'est le virus, malheureusement.»

Il a pris son risque conformément aux nouvelles lois de la gouvernance

En l'absence de mesures capables de casser le courbe de l'épidémie, le pari d'Emmanuel Macron avait valeur de talisman face aux variants britannique, sud-africain et brésilien qui semaient la panique chez les épidémiologistes. L'action du gouvernement se donnait à lire, non plus comme la rencontre raisonnée d'une délibération démocratique et d'une puissance d'agir, mais comme une forme de pensée magique qui s'en remettait à des sondages pour annoncer l'accalmie sur le front sanitaire comme les marabouts promettent le retour définitif et durable de l'être aimé. Glissements progressifs de la raison scientifique au calcul politique et du calcul politique à la pensée magique.

Après le pari du 29 janvier, qui opposait la liberté de circulation et le confinement, le temps vint au vu de l'explosion de l'épidémie d'un nouveau confinement, un confinement hybride cette fois, un confinement qui n'en était pas un. Un peu de maintien à domicile pour gérer l'angoisse de la contagion, un peu de liberté pour dépressuriser la psyché. Un combo digne des Shadoks. La conférence de presse du Premier ministre tous les jeudis soir se mit à ressembler à un épisode de la série culte. On n'y comprenait goutte. Il n'est jusqu'à sa voix et son intonation qui semblait imiter celle de Claude Piéplu. «Freiner sans enfermer» devint le nouveau mot d'ordre présidentiel. Mais c'était trop shadokien sans doute. On se mit d'accord sur un slogan plus facile à comprendre: «Dedans avec les miens, dehors en citoyen».

Depuis, la situation n'a fait que s'aggraver, mettant en péril ces frêles fortifications baptisées «troisième voie». La possibilité de les renforcer n'est plus à exclure selon le gouvernement si la montée en puissance de l'épidémie se confirmait.

La crise sanitaire a mis à nu les effets catastrophiques d'une politique sanitaire à courte vue. Enchaînant les problèmes d'approvisionnement non résolus, les ruptures de stocks de masques et de vaccins, les lacunes de la logistique, la pénurie des lits de réanimation, le gouvernement apparaît débordé, courant au plus pressé, multipliant les injonctions contradictoires.

Soumis à la dictature du futur proche qui règne sur les marchés financiers, «les gouvernements nationaux, écrit Michel Feher, jugent désormais qu'une politique responsable n'a pas pour fin d'assurer le bien-être de la population... mais de conforter la confiance des marchés obligataires dans leur dette publique.» Même si l'épidémie les a contraints à lâcher du lest sur la dépense publique, elle n'en a pas moins démontré les conséquences désastreuses de la politique menée depuis trente ans...

Depuis le début de l'épidémie, Emmanuel Macron a slalomé entre le comportement erratique du virus et la volatilité de l'opinion. Jonglant avec les données épidémiologiques, les sondages d'opinion, les places en réanimation, il a pris son risque conformément aux nouvelles lois de la gouvernance, c'est-à-dire en appliquant la logique des marchés financiers à la vie politique.

Son pari n'est pas une erreur passagère, c'est le mantra de sa politique qui consiste à focaliser l'attention des gouvernés sur l'anticipation du coup d'après au mépris de l'expérience acquise et de la prise en compte du possible.

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Le macronisme, un pari qui fait son chemin?

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