Politique

Les fausses polémiques ont une fonction bien particulière dans les campagnes électorales

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #29] Les Français ont beau être préoccupés davantage par la crise sanitaire, la dette, le chômage et le pouvoir d'achat, rien n'y fait. Le débat public ne connaît depuis quinze ans qu'un sujet: l'étranger, le musulman, l'immigré.

Tous ces mots opposent les musulmans d'apparence et les chrétiens de souche, la majorité silencieuse et les minorités visibles, les vrais travailleurs et les assistés. | Anthony Intraversato via Unsplash
Tous ces mots opposent les musulmans d'apparence et les chrétiens de souche, la majorité silencieuse et les minorités visibles, les vrais travailleurs et les assistés. | Anthony Intraversato via Unsplash

À mi-parcours de cette chronique, il est peut-être utile de marquer une pause dans l'enchaînement des polémiques qui alimentent cette campagne afin de souligner plusieurs paradoxes du débat public, emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes.

Premier paradoxe: ce qui fait sensation dans cette pré-campagne sous les traits du zemmourisme et alimente heure par heure l'agenda médiatique n'est en rien nouveau, puise dans des thèmes de campagne agités par la droite et l'extrême droite depuis au moins quinze ans.

Deuxième paradoxe: la récurrence du concept de «France» dans les débats (pour déplorer son déclin, appeler à sa défense, ou proclamer l'amour qu'on lui porte) masque mal la dénationalisation de l'espace du débat public, de plus en plus dominé par des thématiques importées des États-Unis (le wokisme, l'intersectionnalité ou la cancel culture).

Troisième paradoxe: une campagne centrée de manière quasi obsessionnelle sur les thèmes mémoriels et les apories du récit national (l'affaire Dreyfus, la guerre d'Algérie, Pétain et la collaboration...) ne produit en fait que de l'oubli, un oubli systémique creusé par les réseaux sociaux et les chaînes d'info en continu.

Trois paradoxes d'un écosystème médiatique turbulent, agité de secousses sismiques, et qui n'hystérise pas seulement la campagne mais désoriente les débats et frappe d'amnésie les acteurs politiques. Fuite en avant de la polémique dans l'espace évidé du politique alors que la puissance d'agir de l'État se mue en un volontarisme impuissant, le mal de souveraineté en Europe.

Une frontière territoriale et morale qui fracture toute chose

Quelques mois après la chute du mur de Berlin, l'intellectuel allemand Hans Magnus Enzensberger dénonçait le retour d'un «européocentrisme» de triste mémoire. «Ce qui, autrefois, était entendu d'un point de vue militaire fait aujourd'hui retour comme conception économique et démographique. Déjà, un slogan intervient dans les débats, ne craignait-il pas d'affirmer, dont la paternité ne saurait être revendiquée par personne d'autre que Joseph Goebbels: le “bastion européen”.» Ce bastion européen se constitue sous nos yeux depuis vingt ans. Déjà, une myriade de camps de rétention sont apparus aux frontières de l'Europe. La Méditerranée, qui fut longtemps l'espace du dialogue des cultures et des populations, est devenue un cimetière pour tous ceux qui s'efforcent de la traverser. Mais la frontière n'étend pas son empire seulement à la périphérie de l'Europe, elle fracture de l'intérieur les sociétés européennes.

«Les frontières traversent nos villes», rappelait il y a vingt ans l'urbaniste et essayiste Paul Virilio, citant le maire de Chicago après les émeutes raciales qui avaient frappé sa ville dans les années 1960. La frontière ne bunkérise pas seulement la France ou l'Europe, elle étend son principe de division à toute chose. Elle frontiérise à tout va. La frontière n'est pas seulement définie comme cadastrale ou territoriale, elle est morale, inquisitrice: elle distingue le bien du mal, ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, nous et les autres, le dedans et le dehors, l'intimité et la sphère publique. Il s'agit rien de moins que de recomposer le monde réel, de redessiner le champ social.

En 2012, Nicolas Sarkozy en avait fait son slogan de campagne. À chacune de ses interventions publiques, le mot revenait comme un leitmotiv. Il le brandissait à tout bout de champ, le martelait, répétant inlassablement que ce mot n'est pas «tabou». «Aucun individu, aucune collectivité ne peut vivre sans frontières, assurait-il dans sa «Lettre au peuple français». Un enfant sans frontières est un enfant sans éducation. Une société sans frontières est une société sans respect. Un pays sans frontières est un pays sans identité. Un continent sans frontières est un continent qui finit par élever des murs pour se protéger.» Tous ces mots constituaient un dispositif discursif, un prisme réducteur opposant les musulmans d'apparence et les chrétiens de souche, la majorité silencieuse et les minorités visibles, les vrais travailleurs et les assistés.

Le mot «frontière» était cité dans cette lettre plus d'une vingtaine de fois; il s'inscrivait dans un champ lexical cohérent associant au concept de frontière une syntaxe de la menace, du danger extérieur, de l'invasion. Il opposait ceux qui méritent d'être protégés et ceux qui sont exposés à la vindicte publique. Ceux qui ont droit de cité et ceux qui ont vocation à être reconduits «à la frontière». Ces mots que Zemmour assène à son tour sont les pierres de touche d'une conception de l'identité définie à partir des racines, d'une «religion» exclusive et d'un mode de vie prosaïque et banal sublimé en culture, voire en civilisation.

Majorité «abusée» vs minorités «abusives», de Nixon à Le Pen

Les Français ont beau, selon toutes les enquêtes, être préoccupés davantage par la crise sanitaire, la dette, le chômage et le pouvoir d'achat, rien n'y fait. Le débat public ne connaît depuis quinze ans qu'un sujet: l'étranger, le musulman, l'immigré, une obsession politique que Jacques Rancière a qualifiée de «passion d'en haut». «Les États, écrit-il, qui ont démontré leur incapacité à lutter contre les effets déstabilisants de la libre circulation des capitaux, prennent comme objet spécifique le contrôle de cette autre circulation (celle des personnes) et comme objectif la sécurité des nationaux menacés par ces migrants.»

Une passion d'en haut que le philosophe Michel Feher n'hésitait pas à qualifier en 2012 de «xénophobie d'en haut». D'après lui, cette xénophobie d'en haut devait être distinguée d'une manœuvre démagogique consistant à flatter les bas instincts du peuple pour rallier ses suffrages. Elle était un moyen de redessiner le champ social en opposant une majorité «abusée», mais dont les souffrances demeurent dans l'ombre, à des minorités «abusives» qu'une gauche bobo travestissait en victimes.

La première, dont l'invisibilité et le mutisme sont les principaux attributs, constituait la «majorité silencieuse», un lieu commun de la rhétorique politique utilisé par Richard Nixon en 1969 lors d'un discours télévisé sur la guerre du Vietnam, repris par Nicolas Sarkozy dans son discours de Saint-Quentin le 24 mars 2009, puis par Marine Le Pen au cours d'une interview au Journal du dimanche le 10 décembre 2011 dans laquelle elle se revendiquait d'être la voix de cette majorité silencieuse. La droite et l'extrême droite (mais aussi une frange de cette gauche dite républicaine) ne cessent d'opposer la majorité silencieuse aux immigrés fraudeurs, aux minorités vindicatives, mais aussi aux chômeurs volontaires et aux fonctionnaires fainéants.

À la partition chère à Marx entre la classe ouvrière et les détenteurs des moyens de production, les néolibéraux proposaient d'instaurer une nouvelle séparation entre les «assistés», les «parasites», ceux qui profitent du système et qui sont assimilés à des «rentiers», et ceux qui se lèvent tôt, les ouvriers blancs qu'il ne s'agit nullement de faire se lever plus tard mais d'héroïser, comme le stalinisme inventa le culte des «Stakhanov productivistes» et des «hommes de marbre».

La xénophobie du pouvoir, qu'on a l'habitude de qualifier de répressive ou d'immorale, serait tout autant un outil de répression qu'un prisme permettant de reconfigurer la société, en traçant une frontière entre les honnêtes contributeurs et les profiteurs du modèle social français –de sorte que sauver ce dernier imposerait de traquer sans relâche ceux qui sont réputés le menacer.

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Sans doute les contours de cette majorité silencieuse ne sont-ils jamais clairement définis et doivent sans cesse être retracés artificiellement en inventant de faux sujets de polémique (le halal, les horaires des piscines, le voile, les menus des cantines, les prétendus prénoms français et autres comptines à dormir debout). D'où la récurrence, à chaque campagne, des thèmes de l'immigration, de l'insécurité, de l'islam, d'où la surenchère (de Le Pen à Zemmour) qui a pour fonction de retracer le marquage de ces oppositions comme on ravive le tracé des lignes jaunes sur la chaussée.

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