Politique

La dérive de Montebourg prouve que le souverainisme des deux rives n'est qu'un leurre

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #28] Un leurre qui l'a conduit à se jeter dans les bras de l'extrême droite comme le fleuve va à la mer.

Arnaud Montebourg prononce un discours lors du sommet de la Construction organisé par la Fédération française du bâtiment à Paris, le 21 octobre 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP
Arnaud Montebourg prononce un discours lors du sommet de la Construction organisé par la Fédération française du bâtiment à Paris, le 21 octobre 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP

Après ses déclarations proposant de bloquer les transferts d'argent des immigrés vers leurs pays d'origine, une mesure revendiquée par Éric Zemmour et Marine Le Pen, le candidat hors parti s'est retrouvé hors champ de la gauche, et même hors champ de la politique, dans une sorte de triangle des Bermudes de la campagne. Arnaud Montebourg pourra-t-il maintenir sa candidature à la présidentielle? Rien n'est moins sûr. Cet épisode crépusculaire laissera des traces et éclaire rétrospectivement son parcours politique, mais illustre aussi la crise d'identité que connaît le Parti socialiste depuis le quinquennat de Hollande et la gauche dans son ensemble.

Car ce n'est pas la première fois que l'homme de la Remontada joue contre son camp. Ce Don Quichotte de la mésalliance politique a construit un parcours politique échelonné de scissions et de séparations. Son ascension au sein du PS, il la doit à une série de coups tactiques accomplis au nom de la rénovation du vieux parti de Solférino, qui sont autant de tête-à-queue idéologiques et de volte-face politiciennes –pour ne pas parler de trahisons.

Sans remonter jusqu'au Nouveau Parti socialiste forgé avec Henri Emmanuelli et Vincent Peillon qu'il fit exploser pour créer son propre courant lors du congrès de Dijon en novembre 2005, il n'a cessé de jouer de ses infidélités pour se faufiler entre les éléphants et négocier au mieux sa place au sein du PS. Après avoir été l'un des porte-paroles de la candidate Ségolène Royal pendant la campagne de 2007, il opte l'année suivante pour Martine Aubry au congrès de Reims de 2008, avant d'abandonner en rase campagne la première secrétaire pour soutenir François Hollande entre les deux tours de la primaire socialiste.

Devenu ministre du Redressement productif, il ne cessera d'intriguer contre le Premier ministre Jean-Marc Ayrault (surnommé «Bob l'éponge») jusqu'à soutenir la nomination de Manuel Valls à Matignon en 2014. Une alliance éphémère et contre-nature qui le contraint à claquer la porte du gouvernement quelques mois plus tard. Pendant deux ans il ruminera sa défaite tout en cultivant son ambition présidentielle, la seule chose à laquelle il n'ait jamais renoncé. Battu par Benoît Hamon à la primaire socialiste de 2016, il votera de son propre aveu pour Jean-Luc Mélenchon au deuxième tour de l'élection pendant que Manuel Valls optait pour Emmanuel Macron, trahissant l'un et l'autre leur promesse de soutenir le gagnant de la primaire.

Il ne lui restait alors toute honte bue qu'à se trahir lui-même. C'est désormais chose faite, avec cette nouvelle incartade sur le blocage des fonds des immigrés qui transitent par la Western Union.

Vice de construction

Faut-il lui rendre grâce de s'être sacrifié sur l'autel de la campagne pour apporter la preuve que le souverainisme des deux rives dont il fut l'un des plus ardents défenseurs n'était qu'un leurre qui l'a conduit à se jeter dans les bras de l'extrême droite comme le fleuve va à la mer? Il l'a fait et comme toujours chez Montebourg, avec panache et à ses dépens. Il croit au pouvoir du verbe. Il en joue avec véhémence. Pour lui, la communication structure l'action, les paroles agissent, les mots sont des actes. Montebourg goûte le clairon, il ne s'en cache pas. «Taper au portefeuille!» Cette fois, les mots l'ont entraîné trop loin.

Arrivé à Bercy en tant que ministre du Redressement productif, il avait une ambition folle, la volonté de «changer de modèle industriel», les cartons plein d'«idées et de rêves» forgés dans la campagne des primaires socialistes, entouré d'une jeune garde de militants enthousiastes et d'experts prêts à forcer le destin. À Bercy, aidé de ses commissaires du redressement productif en région, il allait garrotter l'hémorragie industrielle, créer la Banque publique d'investissement, réconcilier la France et son industrie. Et sceller une nouvelle alliance: celle des inventeurs, des ingénieurs et des créateurs, capable de mener à bien la troisième révolution industrielle.

Mais dans les discours du nouveau ministre, une ambiguïté s'est logée, une sorte de vice de construction. Deux récits se chevauchent: la guerre économique et l'épopée des inventeurs. Le «patriotisme économique», terme apparu en 2003 dans un rapport parlementaire du député UMP Bernard Carayon, s'inscrit dans un champ lexical où se retrouvent le concept de «danger extérieur» (Bruxelles et son ingérence, la concurrence déloyale de la Chine et des pays émergents, l'empire américain, l'Allemagne de Bismarck), et toute une syntaxe guerrière («bataille», «front», «bras armé», «puissance»).

Tout oppose la geste guerrière, d'inspiration néolibérale, et l'épopée des inventeurs dans sa version néo-rooseveltienne. Pour aller vite, c'est Trump vs Biden. L'une va prendre le pas sur l'autre. De mois en mois, le discours évolue. La grammaire change. Le patriotisme économique se substitue progressivement à l'esprit d'innovation.

De la démondialisation au patriotisme économique, du New Deal au pacte de responsabilité, il y a loin de la coupe aux lèvres. À son corps défendant, le général de la démondialisation s'est mué en sergent recruteur d'une guerre ambiguë menée au nom du made in France. La bataille de la réindustrialisation se déplace dans les rayons des supermarchés et la carte bleue des consommateurs est considérée comme un substitut au bulletin de vote. Tout cela finira dans l'ambiguïté et la confusion que préfigurait déjà l'exposition warholienne du robot ménager et de la marinière.

Il s'agit moins d'inventer un nouveau mode de production que de protéger la nation contre des puissances étrangères. La Nation efface peu à peu le Peuple dans sa diversité d'intérêts et de situations. La France éclipse la gauche comme référent. Et l'appel au patriotisme se substitue à l'exigence du changement.

Pas de gauche sans un langage différent de celui de la droite

Dans son dernier discours de ministre le 10 juillet 2014, les inventeurs ont plié bagage, les mots guerriers ont envahi la scène; ils sonnent comme un appel à la mobilisation: «Une feuille de route dans le langage militaire, c'est une orientation stratégique...» Il cite la France (39 fois), parle de mobilisation (12 fois), de patriotisme (9 fois), d'effort (12 fois), de redressement, de sacrifice...

«Comme toujours, écrivait Pasolini dans son célèbre article des lucioles, c'est dans la langue seule qu'on a perçu des symptômes.» On ne peut comprendre l'épisode Montebourg si on ne s'intéresse pas à la manière dont un certain langage s'est emparé de lui, l'a ligoté, emprisonné dans une camisole syntaxique. Il est parlé plus qu'il ne parle, un somnambulisme qui ne concerne pas seulement Montebourg mais tous ceux qui, à gauche, ont cru pouvoir retrouver une hégémonie culturelle en empruntant à la droite et à l'extrême droite son lexique et son imaginaire. Éric Zemmour est l'enfant de cette triangulation.

C'est évidemment le contraire qu'il faut faire pour le combattre, c'est-à-dire retrouver un lexique capable d'exprimer un rapport au monde radicalement différent de celui de la droite et de l'extrême droite. Pas de gauche sans un langage propre et un horizon narratif différent qui pose autrement les questions de la vie en commun. Car plutôt que des frontières, c'est de la vie partagée à l'intérieur de ces frontières dont la gauche devrait se soucier.

Newsletters

Le grand reboot

Le grand reboot

[Épisode 2] Lors d'une mise à jour de l'Algorithme, le pays se retrouve privé de services publics. Ce n'est pas le chaos que Ghislain espèrait, mais l'occasion tout de même d'entrevoir une faille dans le système.

Pierre Mazeaud, seule incarnation vraie et passionnée de l'esprit de la Ve République

Pierre Mazeaud, seule incarnation vraie et passionnée de l'esprit de la Ve République

Tribun du palais Bourbon, doyen des gaullistes dans un pays où le gaullisme a disparu, l'ancien président du Conseil constitutionnel marque aussi l'histoire par son parcours d'alpiniste.

La semaine imaginaire de Joséphine Baker

La semaine imaginaire de Joséphine Baker

Ça a des avantages d'être morte, parce qu'en ce moment, en tant que femme, noire, bisexuelle, mangeant du gluten, mais piégeant des nazis, je ne serais pas forcément en phase avec mon époque.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio