Politique

La campagne électorale coincée au stade de l'oubli politique

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #27] Un double front structure le débat politique français: les souverainistes nostalgiques et les prétendus progressistes. Et entre eux, pas de compromis possible.

Une affiche d'Éric Zemmour arrachée, à Saint-Herblain. | Sébastien Salom-Gomis / AFP
Une affiche d'Éric Zemmour arrachée, à Saint-Herblain. | Sébastien Salom-Gomis / AFP

La romancière et essayiste Joan Didion, qui a observé pendant trois décennies la vie politique américaine dans ses chroniques de la New York Review of Books et du New Yorker, en arriva un jour à la conclusion qu'il y avait quelque chose de sisyphéen à écrire sur la politique. «Ce qui semblait clair à un moment de l'histoire disparaît de la mémoire collective et le processus politique n'en finit pas de s'effondrer sur lui-même au cours de cycles d'informations et de commentaires qui emportent tout sur leur passage et sombre sans laisser de trace dans ce qui est devenu notre rivière nationale, le Léthé», le fleuve de l'Oubli dans la mythologie grecque.

On peut toujours tenter de définir des lois permettant d'échapper à l'écume du commentaire quotidien, tenter de mettre à jour les grandes tendances qui fixent l'agenda médiatique, rien n'y fait, le flot poursuit sa course folle, irréfléchie et amnésique dévalant la colline des évènements comme une pierre qui roule.

C'est le spectacle que donnent dans les campagnes américaines les envoyés spéciaux, les blogueurs, les éditorialistes, les sondeurs, qui courent de New York à la Californie et de l'Alaska au Dakota du Nord, enjambant à saute-mouton les États rouges et les États bleus, poursuivant une actualité qui semble leur avoir échappé, essayant de se faire une idée du comportement des femmes, des Noirs et des Latino-Américains, sans oublier la nuée d'électrons électoraux agités en tous sens dont la résultante pourrait bien faire mentir les sondages...

Une bonne histoire

Dans Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll se moque de cette forme de transe électorale qui trouve sa forme accomplie dans «la course au caucus» dont les règles semblent échapper à toute logique: «La meilleure façon de l'expliquer, c'est de la faire», affirme le bon Dodo de Carroll… Au signal du départ, tous les animaux se mettent à courir dans tous les sens. Puis le Dodo déclare la course terminée. Les participants lui demandent alors qui a gagné. Et, après avoir mûrement réfléchi, le Dodo répond que tout le monde a gagné. Une fois séchés, les participants du caucus s'asseyent en cercle pour écouter une longue histoire. «L'avenir de la nation et du monde, écrit Evan Cornog, professeur de journalisme à l'université de Columbia, dépend de la capacité des citoyens américains à choisir les bonnes histoires.»

Selon lui, «c'est la bataille des histoires, et non le débat sur des idées, qui détermine comment les Américains vont réagir à une compétition présidentielle [...] Ces récits habiles sont la principale forme d'échange de notre vie publique. Ils constituent la monnaie de la politique américaine.»

Ira Chernus, un professeur de théologie américain, qualifie de «stratégie de Shéhérazade» la manière dont Karl Rove, le conseiller de George W. Bush, a construit les victoires électorales du président américain: «L'administration Bush a fait le pari que les gens seraient hypnotisés par des histoires du style John Wayne avec de “vrais hommes” combattant le diable à la frontière –en tout cas suffisamment d'Américains pour éviter la sentence de mort que les électeurs peuvent prononcer contre un parti qui nous a conduits au désastre en Irak...»

La partition du champ politique

Jean-François Lyotard parlait de la «fonction hypnotique de la forme» à propos des grands récits d'émancipation. L'annonce d'une ère nouvelle, le grand soir ou la promesse d'un jour nouveau y pourvoyait. Les grands récits ont disparu, mais la fonction hypnotique de la forme continue de s'exercer dans les campagnes, c'est l'hypnose du momentum. La campagne actuelle ne déroge pas à la règle, c'est «le moment Zemmour», qu'on pourrait qualifier de stade hypnotique de la campagne.

Rappelons simplement que le terme «hypnose», qui désigne un état modifié de conscience, vient du mot grec «hupnoein» qui signifie endormir. Le contraire du mot «woke» tant décrié par les Zemmouriens qui signifie en anglais «l'éveil», désignant l'éveil de la conscience. On comprend pourquoi. Mais surtout, l'hypnose zemmourienne constitue une sorte de transe médiatique au cours de laquelle s'abolit la distinction entre le vrai et le faux, le réel et la fiction, la mémoire et l'oubli. Le stade de l'oubli politique.

«Il était clair, écrivait Joan Didion, que le processus politique s'était déjà dangereusement éloigné de l'électorat qu'il était censé représenter. Il était également clair en 1988 que la décision des deux grands partis de masquer toute distinction possible entre eux et, ce faisant, de restreindre le terrain contesté à une poignée d'électeurs “cibles” sélectionnés, avait déjà imposé une pression considérable sur la base de l'exercice démocratique, celui d'assurer aux citoyens de la nation une voix dans ses affaires. Il était également clair en 1988 que la manipulation rhétorique du ressentiment et de la colère conçue pour attirer ces électeurs cibles avait réduit le dialogue politique de la nation à un niveau si désespérément bas que sa plus haute expression était devenue une nostalgie pernicieuse. Peut-être plus frappant encore, il était clair en 1988 que ceux qui étaient à l'intérieur du processus s'étaient figés dans une classe politique permanente, dont la caractéristique déterminante était sa volonté d'abandonner ceux qui ne faisaient pas partie du processus. Tout cela était connu.»

C'est tout l'enjeu de la réinvention de la démocratie que le face-à-face des «Zemmouriens» et des «Attaliens» a pour fonction d'occulter.

De même était connue la partition du champ politique entre néolibéraux rebaptisés progressistes et nationalistes estampillés souverainistes. D'un côté, les souverainistes, nostalgiques de l'État-nation qui exigent une reterritorialisation de la puissance, la sortie de l'euro, la résurrection des frontières... D'un autre, les prétendus progressistes, libérés du surmoi socialiste, qui confient la politique aux experts, aux marchés financiers. Ces deux forces, je les avais qualifiées dès 2014 dans Les derniers jours de la cinquième République, les «Zemmouriens» et les «Attaliens».

Ce double front structure le débat politique depuis vingt ans... Ici, le réarmement de l'État; là, sa dissolution progressive. D'un côté, le volontarisme nationaliste, de l'autre, la déconstruction néolibérale. D'un côté, la règle, de l'autre, la dérégulation. D'un côté, le retour à l'État-nation, de l'autre, l'utopie mondialiste. Ces deux fronts, ces deux machines se font face; elles se regardent en chiens de faïence. Dualisme funèbre dans lequel se consume l'échec du politique.

Le dilemme des alternances

Entre les «Zemmouriens» et les «Attaliens», il n'y a pas de compromis possible. Les uns sont tournés vers un passé illusoire, les autres louchent vers un avenir sans visage. Les uns et les autres s'accusent de tous les maux. C'est «l'anti-France» s'insurgent les uns, allergiques à la diversité, extracteurs de quintessence nationale, en mal d'identité. «Ce n'est pas la France!», s'indignent les autres.

Bref, une France fantasmée contre une France idéalisée. Deux mythologies, deux croyances. La source et le creuset, l'identité et l'altérité, la France des villages et des clochers contre l'Europe des marchés. Un prisme déformant: il permet de reconfigurer la société, en traçant une «frontière» entre les honnêtes contributeurs et les profiteurs du modèle social français, entre les insiders voués à s'intégrer et les outsiders qui n'ont vocation qu'à s'en aller. Cette construction fictive d'un ennemi (qu'il soit intérieur ou ordonné à un axe du mal) est la masse de manœuvre que l'État insouverain se donne pour manifester son pouvoir de police, dernier refuge régalien, dernier reflet de sa souveraineté perdue. Voilà l'intrigue néolibérale qui nous maintient en haleine depuis trente ans. C'est tout l'enjeu de la réinvention de la démocratie que le face-à-face des «Zemmouriens» et des «Attaliens» a pour fonction d'occulter.

Déconstruire ou trianguler, c'est le dilemme de toutes les alternances depuis trente ans. Déconstruire l'idéologie dominante néolibérale ou s'appuyer sur elle à des fins électorales. Pas d'alternative au néolibéralisme sans un travail de déconstruction idéologique des évidences partagées implantées dans les esprits. La tâche est immense.

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Elle ne fut même pas entreprise. Déconstruction d'un modèle de croissance et d'hyper-consommation au profit d'un autre modèle de transition écologique. Déconstruction des préjugés sur la fraude sociale, l'immigration, l'insécurité. Déconstruction des politiques pénales d'enfermement et de répression systématique qui remettent en question le principe de l'individualisation de la peine au profit d'une automaticité des peines planchers. Déconstruction démocratique de l'Europe. Déconstruction enfin d'une démocratie médiatique conçue et organisée pour brouiller tout débat démocratique

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