Médias / Politique

Faut-il parler des outrances d'Éric Zemmour?

Temps de lecture : 4 min

[Chronique #26] C'est le dilemme de l'heure, le piège du Zemmouristan.

Photographie d'affiches déchirées représentant Éric Zemmour, prise le 20 octobre 2021 à Paris. | Joel Saget / AFP 
Photographie d'affiches déchirées représentant Éric Zemmour, prise le 20 octobre 2021 à Paris. | Joel Saget / AFP 

La question est dans tous les esprits, des journalistes aux responsables politiques, des éditorialistes aux internautes... Que faire face à l'avalanche d'images et de propos outranciers du polémiste de CNews? Comment ne pas réagir à la répétition hallucinatoire, sur nos fils d'actualités, des captures d'écran des chaînes de l'infâme?

Zemmour mettant en joue une meute de journalistes qui couvrent sa visite à Milipol, le salon consacré à la sécurité intérieure, à Villepinte, en Seine-Saint-Denis.

Zemmour à Drancy, demandant à une femme voilée de retirer son voile, dans une scène de télé-réalité bidonnée par la production de l'émission «Face à la rue». «Éric Zemmour, vous êtes le premier invité de “Face à la rue”. On va emmener à chaque fois des hommes et femmes politiques dans la rue, au contact de la vraie vie», lui explique Morandini. La vraie vie! Le voilà, le grand remplacement: c'est celui de la réalité par la télé-réalité, de la vie par la vraie vie, scénarisée. D'une campagne électorale au Truman Show...

Les doigts sur son clavier, le twitto hésite comme le sprinter dans son starting-block. Il sait que la course est piégée, qu'elle sélectionne les joueurs les plus agressifs, les plus transgressifs, qu'elle est arbitrée par les algorithmes. Va-t-il liker, citer ou retweeter telle ou telle déclaration du démon de l'heure, au risque d'alimenter la machine à clash?

Doit-il s'indigner contre la dernière de ses mises en scène ou s'enfoncer dans une bouderie numérique que personne ne remarquera? C'est le dilemme de l'heure, le piège du Zemmouristan. «La pire séduction du mal est la provocation au combat», disait Kafka. Que dire de la provocation au débat, de l'injonction à réagir sur les réseaux sociaux? L'enfer numérique est pavé de bonnes réactions. À chaque jour, sa provocation. Prénoms, Pétain, voile, islam, invasion, avortement, homosexuel, woke, cancel culture constituent son lexique incendiaire.

Dans une tribune publiée dans le magazine Forbes en 2017, John Winsor, un théoricien du marketing, ne craignait pas d'affirmer: «Le marketing a besoin d'une autre philosophie que celle du storytelling.» La raison, c'est l'explosion des données. «Il y a trop d'informations qui entrent en compétition (avec votre marque) pour que les histoires soient aussi efficaces qu'elles ne l'étaient autrefois.» Une baisse tendancielle de l'efficacité du storytelling face à la précision des data et à la puissance de contagion des algorithmes. L'accélération des échanges sur les réseaux sociaux et leur volatilité créent les conditions d'une véritable guérilla médiatique. Ses moyens: la provocation, la transgression, la surenchère.

Cultural war in France

Éric Zemmour n'ignore rien de cette mutation. «Nous vivons aujourd'hui sous l'empire du clash, écrivait-il en février 2019 dans le Figaro en commentaire du livre éponyme de l'auteur de ces lignes. Le clash est au récit ce que la guérilla est à la guerre conventionnelle; et son maître est bien entendu Donald Trump, empereur du tweet et de la fake news.»

L'irruption de Zemmour dans cette pré-campagne est la première escarmouche d'une guerre qui fait rage aux États-Unis depuis la création de Fox News et la campagne de Trump en 2016. On la dit culturelle (cultural war) parce qu'elle met au premier plan des enjeux sociétaux et non politiques ou économiques. La France découvre cette guerre avec une décennie de retard par rapport aux États-Unis, comme ce fut le cas du storytelling.

«Les guerres culturelles sont le véritable cadeau de l'Amérique à la France», a observé Cole Stangler le 2 juin 2021, un journaliste américain basé à Paris, dans un article du New York Times.

Les thèmes abordés par Zemmour se veulent l'expression des angoisses face à une nation en mutation: l'immigration, l'islam, le «grand remplacement»... Des enjeux identiques de part et d'autre de l'Atlantique: le droit à l'avortement, les droits des homosexuels, les armes à feu, la laïcité, l'éducation publique, la discrimination positive, le financement public des arts...

«En pleine pandémie et après la pire crise économique du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, souligne Cole Stangler, le cycle de l'actualité française n'est pas guidé par des discussions sur des questions véritablement universelles comme les inégalités de richesse, le système de santé ou le changement climatique. Au lieu de cela, il se concentre sur des débats nombrilistes sur l'identité alimentés par des polémistes de la télévision.» Et de conclure: «Il est frappant de voir à quel point le discours politique a sombré dans un pays qui s'enorgueillit de sa capacité à maintenir un haut niveau de débat public...»

Logique d'un monde politique en désintégration

Avec la campagne de Trump, il est devenu évident que la vie politique n'était plus rythmée par l'intrigue mais par l'imprévisibilité, l'irruption, la surprise, une logique de la rupture qui relève davantage d'une sismographie politique que du storytelling. On est passé de la story au clash, de l'intrigue à la transgression sérielle, du suspense à la panique, de la séquence à une suite intemporelle de chocs. Logique d'un monde politique en désintégration.

L'heure est à la surprise, à l'irruption, à la carnavalisation aussi qui brouille la frontière entre la politique et le divertissement. Il s'agit de créer l'impulsion primitive qui va déclencher une réaction en chaîne, mettre en mouvement une accumulation de likes ou de retweets, avant que les machines Google ne les remarquent et ne les reprennent, créant alors un véritable vortex médiatique, capable d'attirer et d'engloutir les attentions de centaines de milliers d'internautes: insultes, tacles, fake, hoax.

Itération d'instants déchaînés, qui ne s'ordonnent plus mais obéissent à une logique de rupture, rupture de tons, de thèmes, de rythmes, changements d'intensité. Une succession d'instants rythmée par la déferlante des réseaux sociaux. Ordre de transgression, d'infraction, de violation croissante. Principe d'alerte, d'effroi, de contagion. Le temps est hors de ses gonds. Il n'y a plus que la panique pour nous rassembler.

À un certain moment, la loi des rendements décroissants va-t-elle s'appliquer aux transgressions de Zemmour? Pour le moment, il en a repoussé la limite de deux manières. La première est l'escalade dans l'infamie. La seconde est la diversification de ses obsessions. Zemmour est la figure de proue de cette extrémisation du débat public qui réalise le passage du politiquement correct au politiquement abject.

Au-delà, il n'y a plus ni délibération ni même élaboration possible, car cette passion de l'extrême qui se nourrit de la peur d'une disparition de la race blanche procède au fond d'une jouissance morbide, d'un désir déguisé de mort. Il s'agit moins de lui opposer une résistance que d'affirmer des puissances de vie, la prolifération d'expériences sensibles, l'hybridation des formes de subjectivation. Non plus seulement un changement politique, le droit à la métamorphose.

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