Politique

Éric Zemmour n'a pas besoin de programme, la colère lui suffit

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #25] Si le polémiste lance un défi au système, ce n'est pas pour le réformer ou le transformer, mais pour le ridiculiser.

Éric Zemmour, lors de la promotion de son nouveau livre, à Toulon, le 17 septembre 2021. | Nicolas Tucat / AFP
Éric Zemmour, lors de la promotion de son nouveau livre, à Toulon, le 17 septembre 2021. | Nicolas Tucat / AFP

Si l'on en croit les sondages, Éric Zemmour aurait plus que doublé son score en moins d'un mois (de 7% à 17%). À la surprise générale, il a distancé un à un ses concurrents. Le 15 septembre, il doublait Anne Hidalgo, le 29 septembre Valérie Pécresse et le 6 octobre les deux favoris Xavier Bertrand et Marine Le Pen. Selon le sondage Harris Interactive, le polémiste s'ouvre même la voie du deuxième tour face à un Emmanuel Macron soudain esseulé, tandis que Marine Le Pen, lâchée par son père qui lui servait jusque-là de sponsor malgré lui, perd sa position d'archi favorite du premier tour et doit concéder son maillot jaune à un Éric Zemmour qui lui a volé le feu de la diabolisation.

«Jamais nous n'avions assisté à une ascension aussi fulgurante en si peu de temps», observe Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Harris Interactive. La «remontada» annoncée par Arnaud Montebourg lui est passée sous le nez dirait-on, malgré ses déclarations sur la peur du grand remplacement qui «est peut-être irrationnelle, mais [qui] correspond à un certain nombre de phénomènes». Peine perdue! C'est Éric Zemmour qui «fait la course en tête», jubilent les commentateurs sportifs sans craindre de s'embrouiller dans les métaphores: il vole de col en col, tutoyant les sommets, tel un Lance Armstrong dopé à l'audience des chaînes d'info…

Un bréviaire de l'infâme

Bien sûr, il ne s'agit que d'une course virtuelle dont le champion n'est pas encore candidat, et dont les résultats sont affectés par de nombreux biais et surtout hypothéquée par une abstention colossale de 50%. On peut et on doit relativiser ce classement à six mois d'une élection dont l'issue est plus que jamais incertaine. On peut même qualifier de grotesque cette marche sur Rome de notre Mussolini de pacotille, sans troupes ni programme, qui se joue des affiliations partidaires, transgresse les usages politiques et même les lois qui encadrent les discours. Qui se soucie, parmi ceux qui l'invitent à la télévision, qu'il ait été condamné plusieurs fois pour incitation à la haine raciale? Qu'importe le racisme, pourvu qu'on ait l'audience! Ces condamnations ne disqualifient en rien Éric Zemmour. Elles lui confèrent même une forme de légitimité, celle qui va aux rebelles et aux bouffons.

Les outrances de Zemmour, ses saillies racistes, sa croisade contre les prénoms non-français, sa misogynie caricaturale, son homophobie, son révisionnisme, sa haine des musulmans nourrissent une litanie du discrédit, un bréviaire de l'infâme à l'usage de fidèles qui ont perdu la foi dans la politique. Bernard Stiegler avait très bien analysé, après 2002, ce phénomène de «mécréance et de discrédit» qui transforme la démocratie en une farce.

Comment incarner une politique basée sur l'opprobre sinon par l'outrage, l'insulte, ce que les Anglo-Saxons appellent le hate speach qui a trouvé dans les réseaux sociaux sa chambre d'écho et dans les algorithmes ses mécanismes de reproduction automatique.

Le carburant des campagnes

Trump a été la première manifestation de ce pouvoir grotesque qui n'a cessé de s'illustrer aux quatre coins de la planète: Jair Bolsonaro au Brésil, Rodrigo Duterte aux Philippines, Boris Johnson au Royaume-Uni, Matteo Salvini et Beppe Grillo en Italie, Jimmy Morales au Guatemala, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Narendra Modi en Inde, Viktor Orbán en Hongrie, sans oublier le nouveau président de l'Ukraine Volodymyr Zelensky, un humoriste qui se définit lui-même comme un «clown». Voici une kyrielle de dirigeants politiques qui ont accédé au pouvoir et gagné leur légitimité à la Zemmour, non pas sur le crédit que leur personnalité politique ou que leur programme inspirait, mais sur le discrédit qu'ils jetaient sur le système politique.

C'est une forme politique qui a tardé à s'incarner en France. Marine Le Pen a refusé d'occuper la place du père-bouffon, qui fut une figure de ce pouvoir grotesque bien avant Trump et ses clones. Une erreur de positionnnement fatale à l'heure où triomphe partout la tyrannie des bouffons. La venue de Steve Bannon au Congrès du Front national en mars 2018 en fut l'épisode marquant.

À la différence de Marine Le Pen, Éric Zemmour ne cherche pas à se présidentialiser.

Marine Le Pen l'avait invité sans doute dans le but de se faire adouber par l'ex-conseiller de Donald Trump, et d'aquérir ainsi à ses côtés une sorte d'aura internationale. Mais Steve Bannon, qui aime à se comparer au Joker de la saga Batman, ne craint pas la diabolisation contrairement à Marine Le Pen. Il sait qu'à l'heure du discrédit, la haine est le carburant des campagnes. À la tribune du Congrès, il fit siffler les journalistes, taxés de «chiens», ou de «parti médiatique d'opposition». «Laissez-les vous appeler racistes, xénophobes, islamophobes. Portez-le comme un badge d'honneur», a-t-il lancé à l'adresse des frontistes qui exultaient.

Plus qu'une gaffe, cette invitation de Bannon est une faute tactique de la part de Marine Le Pen. Son père, en fin tacticien, n'a pas manqué de pointer l'erreur de sa fille: «J'ai plutôt de la sympathie pour Bannon mais je pense que sa venue n'est pas exactement la définition de la dédiabolisation.»

«Une véritable perturbation»

Marine Le Pen a lâché la proie de la diabolisation qui était le cœur de la marque familiale pour l'ombre d'une présidentialité incertaine. Et Éric Zemmour s'est emparé de l'héritage avec la complicité en coulisses du père et de la nièce, Marion Maréchal, comme dans un épisode de la série Succession. À la différence de Marine Le Pen, Éric Zemmour ne cherche pas à se présidentialiser.

Le ferait-il qu'il perdrait aussitôt l'aura d'infâmie qui entoure son personnage maléfique. C'est le moteur de sa résistible ascension. Il ne cherche pas à redonner du crédit à la politique, comme les autres candidats; il spécule à la baisse sur son discrédit. Il représente cette force obscure qui ne vise pas à instituer mais à désinstituer le pouvoir politique. S'il lance un défi au système, ce n'est pas pour le réformer ou le transformer, mais pour le ridiculiser... Pas de programme, (il n'en a pas besoin) mais des provocations. Son carburant, c'est la colère. Comme Donald Trump, c'est un banquier de la colère. Il émet la monnaie du ressentiment et spécule sur la dévalorisation des valeurs traditionnelles, la virilité, la race, la nation.

Ainsi la campagne présidentielle qui peinait à capter l'attention avant l'été, a trouvé son énergétique perverse et son théâtre des opérations: d'un côté, la tentative de rétablir un certain ordre narratif disqualifié, le «cercle de la raison», de l'autre, la déferlante médiatique du discrédit qui bouscule cet ordre narratif. Les premiers jettent à l'aveugle leur filet de récits sur les vies mutiques et atomisées, les autres surfent sur la vague de la défiance. D'un côté, des narrateurs peu fiables, de l'autre, les propagandistes du discrédit. Les uns et les autres alimentent une agonistique fondée sur la provocation, le mensonge, la haine…

Dans American Dharma, le documentaire d'Errol Morris consacré à Steve Bannon, celui-ci déclare sans détour: «La classe politique qui contrôle nos pays restera exactement comme elle est, jusqu'à ce que vous ayez une véritable perturbation. Ce ne peut pas être une bataille de polochons. Vous avez besoin de tueurs.» Un film indispensable pour comprendre le phénomène Zemmour.

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