Politique

La campagne présidentielle de 2022, ou la surenchère des spectres

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #20] La conversation nationale, raison d'être du politique, a été engloutie. Il ne reste que polémiques stériles et succession de chocs.

Emmanuel Macron, à Marseille, le 2 septembre. | Guillaume Horcajuelo / Pool / AFP
Emmanuel Macron, à Marseille, le 2 septembre. | Guillaume Horcajuelo / Pool / AFP

À sept mois de la prochaine élection présidentielle, la campagne est entrée dans ce qu'on pourrait appeler une phase «déambulatoire». Les candidats se succèdent sur nos écrans, d'un pas vif, comme dans un défilé de mode, dont la seule raison d'être semble d'apparaître un instant avant de retourner backstage, là où les choses réelles se passent, inaccessibles aux simples mortels. Difficile de leur arracher un sourire, à l'instar des mannequins professionnels, les candidats arborent des têtes d'enterrement en accord avec l'humeur des Français en cette rentrée 2021. Tendance Covid-19, mood «variant Delta».

Il y a ceux qui sont déjà déclarés (Le Pen, Roussel, Mélenchon) ou sur le point de le faire (Hidalgo, Macron, Zemmour), ceux qui étaient annoncés puis qui ont renoncé (Retailleau, Wauquiez), ceux qui sont candidats à la primaire de Les Républicains, elle-même encore virtuelle (Pécresse, Lagarde, Barnier, Juvin, Ciotti), ou effective, celle des écolos (Rousseau, Jadot, Piolle, Batho, Governatori), ou encore ceux qui, habités par une forme de destin gaullien, se sont mis en marche tout seuls à la rencontre de leur peuple (Bertrand, Montebourg)… Autant de destins présidentiels autoproclamés et qui aspirent à un accomplissement. Chacun voit le «kairos» à sa porte mais celui-ci n'est pas toujours au rendez-vous. Il faut être «en situation» selon l'expression consacrée et tout candidat se doit de se poser la question en se rasant le matin: «Suis-je en situation?»

Il y a ceux qui sont arrivés trop tôt au risque de voir leur espoir se faner prématurément. Ceux qui sont arrivés trop tard pour revendiquer une place dans les sondages. Ceux qui reviennent à chaque élection, le cuir endurci par les campagnes et qui ne se résolvent pas à raccrocher les gants. Il y a ceux enfin qui, bien qu'arrivés à temps, n'ont pas réussi à entrer dans leur histoire, par une sorte de défaut d'identité narrative, les hypo-héros. Le timing était le bon mais ils n'ont pas réussi à s'incarner...

L'éloquence de la démarche

Avant même d'être présidentiables, les candidats doivent se montrer crédibles, c'est-à-dire paradoxalement à la hauteur du discrédit général. On dirait qu'on a augmenté leur nombre pour l'ajuster au niveau du soupçon national. Ils ne seront jamais trop nombreux pour gérer toute cette peine. Ils sont justiciables du mécontentement.

C'est une étrange passion qui anime la campagne, non plus le crédit qu'on accorde aux institutions démocratiques mais le manque de foi dans ces mêmes institutions. Les candidats ne sont pas porteurs d'un programme ou d'une idéologie mais, comme le Christ au Golgotha, de tous les péchés du monde. Ils ne cherchent pas à attirer la confiance des électeurs, mais à prendre sur leurs épaules la croix du discrédit. Ils ont le visage résolument fermé de ceux qui portent sur eux comme la sueur de la mort, le soupçon qui a envahi le monde.

«Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation.»
Honoré de Balzac, dans Théorie de la démarche

Ils sont une trentaine de candidats à se succéder sur le catwalk médiatique comme des pénitents, des pèlerins du doute qui semblent mettre en pratique les conseils prodigués par les coachs des mannequins, ceux qu'on appelle les professeurs de marche: «Baisser légèrement la tête tout en levant un peu les yeux pour obtenir un regard qui tue», «avoir l'air hautain et détaché du monde ordinaire». «Quand je défile, confiait un mannequin slovaque, j'essaie de penser à quelque chose de triste, le moment où mon chat est mort, renversé par un bus.»

Balzac s'est intéressé aux rapports qui existent entre la démarche des monarques et leur style de gouvernement. Dans sa Théorie de la démarche, il affirme que «l'habitude de la représentation vicie le corps des princes; leur bassin se féminise. De là, le dandinement connu des Bourbons [...] qui adultère tout, même le mouvement!» Il invente une stylistique du commandement. Selon lui, les grands rois, Jules César, Charlemagne, Saint Louis, Henri IV, Napoléon ont tous été des hommes de mouvement.

Que dirait-il de nos marcheurs politiques? Celui-ci compense sa petite taille en brassant l'air avec ses bras, ce qui le fait ressembler à un rameur plutôt qu'à un marcheur. Tel autre soucieux de se donner une stature d'homme d'État s'avance pesamment, les épaules en cintre, le pas hésitant. Il rappelle un prélat, pas un prince. Un autre, ayant maigri trop vite, semble flotter dans ses habits trop grands, un coup de vent risque de l'emporter.

Balzac s'émerveillait de la «prodigieuse éloquence de la démarche». «Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation. Croyez-vous que l'homme dont l'apparition calmait le peuple en fureur arrivait devant la sédition en sautillant?» La leçon vaut pour Emmanuel Macron.

Carré magique

La seule démarche qui mériterait de figurer dans le panthéon de Balzac est celle de Barack Obama. Personne jusque-là n'a atteint cette fluidité et cette aisance de la démarche qui semble pouvoir surfer sur les tsunamis, épouser les cours erratiques de la Bourse, établir un pont entre les monnaies. Balzac aurait apprécié en connaisseur la démarche chaloupée, swinguée, du président américain qui exprimait le style ambulatoire de notre époque néolibérale. Dans la tempête financière qui secouait le monde, elle claquait au vent comme l'étendard d'un monde flottant.

Selon le sociologue américain Jeffrey Alexander, qui avait suivi la campagne d'Obama en 2008, c'était «l'identification symbolique, les métaphores, le fil narratif et la façon dont ils étaient interprétés dans le flux des événements» qui étaient déterminants dans une campagne. Suivre une campagne consistait à observer le jeu des performances et des contre-performances qui mettent en jeu des récits et des rites, des stratégies de communication, des émotions collectives, des corps assemblés ou en colère.

Ces performances ne relèvent pas seulement de la com', tant décriée, mais de ce qu'on pourrait appeler une régie démocratique. Elles ont des chances de réussir lorsqu'elles parviennent à synchroniser quatre types d'effets, une sorte de carré magique:

  • Raconter une histoire capable de constituer l'identité narrative du candidat –storyline.
  • Inscrire l'histoire dans le temps de la campagne, gérer les rythmes, la tension narrative tout au long de la campagne –timing.
  • Cadrer le message idéologique du candidat –framing–, c'est-à-dire encadrer le débat en imposant un registre de langage cohérent et en créant des métaphores.
  • Créer le réseau sur internet et sur le terrain, donc un environnement hybride et contagieux susceptible de capter l'attention et de structurer l'audience du candidat –networking.

Le carré magique n'est pas une recette infaillible. C'est une figure, un prisme à travers lequel on peut lire les campagnes électorales à l'âge numérique, un schéma qui désigne des enjeux stratégiques. Chaque côté du carré magique est un champ de bataille. Il est l'objet de performances concurrentes et de réappropriations successives comme dans une guerre de tranchée. C'était jusque-là le théâtre des opérations qui présidait aux campagnes politiques. Cette époque est révolue. Nous sommes entrés dans une ère de chaos et de chocs qui laisse peu de place à la délibération démocratique, aux récits collectifs et même tout simplement au langage.

Les fantômes de la politique

Les programmes des partis sont sacrifiés au casting des candidats. Les débats de fond voués à se dissoudre dans les polémiques stériles sur l'islam et l'immigration. Les GAFAM et leur usage des big data amplifient cette dégradation démocratique en soumettant l'agora à l'algorithme et la délibération à la prédiction; ils créent ainsi un vortex médiatique qui engloutit la conversation nationale qui est la raison d'être du politique.

La campagne qui s'annonce ne fera pas exception. Prime ira au complotisme et aux outrances en tous genres à la Zemmour, sans compter les clowneries pittoresques d'un président en mal de crédibilité qui n'hésite pas à mêler dans une même intervention, la mémoire d'un enseignant égorgé par un fanatique, les soucis de la rentrée des classes et un clin d'œil appuyé aux humoristes McFly et Carlito.

Difficile de trouver un fil narratif dans cette bouillie informe. Car cette campagne ne souffre pas seulement d'un manque de contenu, comme on l'entend dire souvent, elle est dépourvue de forme. Elle se déroule sans aucune logique narrative comme une succession de bruits médiatiques, une suite intemporelle de chocs. C'est une campagne informe. Une nuit agitée de fantômes. Elle ne vise plus qu'à contrôler la surenchère des spectres.

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