Politique

La campagne présidentielle 2022 sous Covid, un exercice périlleux

Temps de lecture : 4 min

[Chronique #2] La pandémie a changé la façon de gouverner et a entraîné une crise démocratique.

Emmanuel Macron, le 17 mars 2021 à l'Élysée. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron, le 17 mars 2021 à l'Élysée. | Ludovic Marin / AFP

Lundi, Emmanuel Macron annonçait la suspension provisoire du vaccin AstraZeneca, dans l'attente de l'avis de l'Agence européenne du médicament (EMA). Le Premier ministre Jean Castex n'affirmait-il pas la veille sa «confiance» dans ce vaccin? «Je peux vous assurer que si j'avais le moindre doute, je demanderais une suspension. Mais à ce stade, il faut avoir confiance dans ce vaccin.» À ce stade!

Mais qui croire? Macron, qui jette le soupçon, ou Castex, qui affirme sa «confiance» en AstraZeneca? Ce dont il s'agit dans cette affaire, ce n'est pas seulement d'un risque sanitaire ou d'un calcul politique. C'est de la crédibilité du discours officiel.

Que s'est-il donc passé en deux jours pour justifier un tel tête-à-queue de l'exécutif? Ces annonces contradictoires ne relèvent pas, à l'évidence, d'un manque de concertation entre le président et son Premier ministre, encore moins d'un couac politique justifié par des arrières-pensées politiciennes. En début de semaine, Frédéric Says, dans sa chronique politique sur France Culture, invoquait une sorte de panurgisme des dirigeants européens, «un effet domino. Une réaction en chaîne. Plus nombreux sont les pays qui interrompent l'injection d'AstraZeneca, plus la pression est forte sur ceux qui ne le font pas. Il s'agit moins de statistiques et de raison... que de panique et d'imitation.»

Que la panique et l'imitation prennent la place des arguments rationnels des épidémiologistes et de la délibération démocratique, jusqu'à devenir la seule boussole de l'action politique face à l'épidémie, devrait nous alerter sur le fait que l'épidémie a ouvert une crise, qui n'est pas seulement sanitaire mais démocratique.

Le Covid-19 a aggravé la crise de la souveraineté

Depuis un an, le soupçon s'est enflammé à chaque épisode de la crise sanitaire. Confinement ou déconfinement, masques, tests, vaccins, distanciation physique: autant de balises d'une spirale de la défiance. Depuis l'apparition du virus, la décision politique et le débat public ont été pris en tenaille entre la peur et la suspicion, la panique et le doute.

«À tous les étages, écrit Barbara Stiegler dans De la démocratie en Pandémie (Gallimard), c'est la défiance qui s'est alors installée comme le mode de relation principal entre les gouvernants et les gouvernés, défiance instaurée par les gouvernants eux-mêmes, pourtant si prompts à l'imputer aux citoyens. Le contrat tacite des Lumières, fondé sur une rationalité partagée, se trouvait dorénavant rompu.»

Gouverner par temps d'épidémie, ce n'est plus prévoir mais gérer l'imprévisible; non plus mobiliser les citoyens en vue de fins communes, mais les immobiliser et les isoler; non plus créer les conditions d'une délibération collective, mais les suspendre dans le temps et dans l'espace. Partout dans le monde, les États sont confrontés à une crise de souveraineté. Elle est aggravée en Europe par la construction européenne qui a, de manière concertée, organisé des abandons massifs de souveraineté (la monnaie et le contrôle des frontières).

La Ve République entretient l'illusion d'un homme tout-puissant à l'abri de l'élection présidentielle, qui accrédite tous les cinq ans le mythe d'une nation souveraine et dope l'illusion d'un choix collectif. Mais il s'agit d'un théâtre, celui de la souveraineté perdue. Comment, alors, faire campagne dans ces conditions?

Le virus ne s'attaque pas seulement à l'organisme, aux fonctions du corps, mais au corps social tout entier.

La Ve République, qui attribue tant de pouvoirs au président, est confrontée à une crise sans précédent de l'action politique, qui se manifeste par ce qu'on pourrait appeler une crise des «enchaînements». L'enchaînement est ce qui permet aux gouvernants de réagir par des décisions effectives aux situations qui mettent en péril leur pouvoir (dévaluation, levée de l'impôt, mobilisation, déclaration de guerre, épidémie, etc.).

Le déclin de la souveraineté étatique produit un nouveau type de président, dont la caractéristique principale est qu'il ne semble plus capable de réagir aux situations dans lesquelles il est pris. Il est le commentateur d'une situation qui lui échappe, fruit d'un double phénomène: une gouvernance sans souveraineté, une démocratie sans délibération.

Faire campagne sous le Covid-19, ce n'est pas seulement enregistrer les contraintes sanitaires qui ne manqueront pas de peser sur la forme de la campagne, ses meetings et ses débats. C'est aussi prendre en compte un nouvel imaginaire dont le virus est porteur, celui des clusters, des rassemblements interdits, des places publiques désertées –un imaginaire de la clôture qui est antinomique avec l'échange et la délibération.

De la démocratie à la teîkhocratie

Le virus ne s'attaque pas seulement à l'organisme, aux fonctions du corps, mais au corps social tout entier qu'il désorganise, déstabilise, menace dans ses fonctions essentielles de protection, d'alerte, de secours et de coordination des activités. Il s'attaque à la représentation, ses instances, ses assemblées. L'agora, la cité. Rapport au corps confiné, au temps hors de ses gonds, à l'espace surveillé, surcodé par les algorithmes. Mais aussi au langage, à sa capacité à jouer sur l'expérience. Face à l'impuissance des États, le coronavirus a imposé son histoire au monde. L'épidémie a bousculé nos mythes démocratiques, déjà bien mal en point. Elle a provoqué ce qu'on pourrait appeler une thrombose démocratique.

Voilà un virus qui se joue des frontières, mais aussi des modèles culturels et des habitus, et franchit allègrement la ligne Maginot de la politique sanitaire, qui reste nationale. Alors que l'épidémie démontre l'interdépendance des peuples et des nations confrontés à des défis planétaires (de l'écologie à l'économie, des déplacements de population au risque sanitaire), les démocraties se transforment en teîkhocraties (du grec teîkhos, «mur, muraille»), c'est-à-dire des autocraties fondées sur le pouvoir imageant des murs, sur l'icône des murs. Le sociologue américain Owen Lattimore ne disait-il pas de la muraille de Chine «qu'elle n'avait pas seulement pour fonction d'empêcher les étrangers d'entrer en Chine mais d'empêcher les Chinois d'en sortir»?

Qu'on les appelle gestes barrières, contrôles aux frontières, «traçage», confinements ou couvre-feu… Tous ces termes ont en commun d'appartenir à une syntaxe de l'enfermement, délimitant un espace clos, «lepenisé» au sens strict, car «pen» en anglais signifie non seulement la plume, mais aussi l'enclos où l'on regroupe le bétail. Nous voilà prévenus!

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