Politique / Monde

L'Afghanistan a fait irruption dans la campagne présidentielle française de la pire des manières

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #19] Le mensonge et la lâcheté des puissances occidentales auront donc été des constantes de 2001 à 2021.

Allocution d'Emmanuel Macron depuis la résidence présidentielle du fort de Brégançon (Provence-Alpes-Côte d'Azur) à propos de la situation en Afghanistan, le 16 août 2021. | Christophe Archambault / AFP
Allocution d'Emmanuel Macron depuis la résidence présidentielle du fort de Brégançon (Provence-Alpes-Côte d'Azur) à propos de la situation en Afghanistan, le 16 août 2021. | Christophe Archambault / AFP

Le président de la République fut le premier, dès le 16 août, après la chute de Kaboul aux mains des talibans, à aborder la crise afghane par le biais de la vague d'immigration qu'elle ne manquerait pas de provoquer et dont il fallait se protéger.

Soucieux de couper l'herbe sous les pieds de l'extrême droite, le président n'a pas craint d'affirmer: «L'Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent, et nourriraient les trafics de toute nature. Nous porterons donc, en lien avec d'autres États européens, une initiative pour construire sans attendre une réponse robuste, coordonnée et unie qui passera par la lutte contre les flux irréguliers, la solidarité dans l'effort, l'harmonisation des critères de protection, et la mise en place de coopérations avec les pays de transit et d'accueil comme le Pakistan, la Turquie ou l'Iran. [...] Il nous faut continuer de défendre nos principes, nos valeurs, qui font ce que nous sommes», a-t-il conclu. Sans doute des valeurs de robustesse, de solidarité dans l'effort contre les flux irréguliers.

Emmanuel Macron a rectifié le tir depuis, impressionné sans doute par la vague d'indignation qu'ont soulevée ses propos. À l'occasion d'un déplacement en Irak, il a plaidé en faveur d'une résolution visant à mettre en place une zone sûre sous contrôle de l'ONU, autour de l'aéroport de Kaboul. Il a par ailleurs insisté sur la nécessité de «ne pas susciter des peurs inconsidérées» sur l'immigration, ce qu'il n'avait pas manqué de faire quinze jours auparavant. Pourquoi ne pas avoir commencé par là? Le «en même temps» macronien prend parfois, surtout quand il s'agit de crise humanitaire, des airs de grimace grossière.

L'écart entre le discours moral et l'électoralisme s'y donne à lire dans un tel excès que la faute semble moins politique qu'esthétique, une faute de goût. Parler de «défendre nos principes et nos valeurs» au moment d'abandonner aux mains des talibans les Afghans qu'on a entraînés dans la guerre la plus meurtrière qui soit, ce n'est pas seulement manquer à la solidarité envers des alliés, c'est ignorer les lois même de la guerre. Jouer sur le double clavier de l'égoïsme et de la solidarité, de la démagogie et des droits humains, ce n'est pas seulement trahir ses valeurs, c'est témoigner de son absence totale de valeurs.

Virage à 180 degrés

Le retour au pouvoir des talibans à la suite du retrait américain, loin de susciter une réflexion nécessaire sur l'échec d'une intervention militaire menée depuis vingt ans avec le soutien des classes politiques et des principaux médias occidentaux, n'a provoqué chez ceux-là mêmes qui s'en étaient faits les lobbyistes les plus actifs que le réflexe désormais pavlovien qui se résume à crier haro sur l'immigration.

La plupart des candidats allant de l'extrême droite à la droite dite républicaine se sont engouffrés dans la brèche ouverte par Emmanuel Macron. Xavier Bertrand y a ajouté la «lutte contre l'islam intégriste» qui est «la guerre de notre génération». Valérie Pécresse a déploré «une terrible défaite dans notre combat contre l'islamisme» qui fait «ressurgir l'obscurantisme [...] vingt ans après les attentats du 11 septembre». Le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, s'est alarmé d'une «vague migratoire déstabilisatrice».

Ce n'était pas les dizaines de milliers d'Afghans qui ont combattu les talibans aux côtés des Occidentaux depuis vingt ans qu'il fallait protéger, mais c'est d'eux qu'il fallait se protéger.

Quant à Marine Le Pen, elle ne s'est pas fait prier pour enfourcher son cheval de bataille, qui est d'ailleurs un centaure plutôt qu'un cheval, une tête de musulman sur un corps de migrant: «Pendant que ces technocrates débattent du sexe des anges et profèrent leurs menaces dérisoires, l'islamisme avance, se renforce et va installer un califat en Afghanistan, mettant nos peuples et la sécurité du monde entier en grave danger.»

Ainsi a-t-on assisté à un renversement rhétorique vraiment étonnant. Ce n'était pas les dizaines de milliers d'Afghans qui ont combattu les talibans aux côtés des Occidentaux depuis vingt ans qu'il fallait protéger, mais c'est d'eux qu'il fallait se protéger; ce n'était pas les femmes afghanes qui étaient menacées par les talibans, mais ce sont elles qui nous menaçaient; leur exil, leur fuite ou leur désespoir dont il fallait se prémunir. Et pour une bonne raison qui en faisait oublier la véritable source: leur caractère «irrégulier», un terme qui normalise l'état d'exception et fait entrer la catastrophe humanitaire dans le registre juridique de l'illégal ou de l'arbitraire ou dans l'ordre statistique d'un phénomène discontinu, discret.

Il n'est venu à l'esprit d'aucun de ces hommes ou femmes politiques que depuis vingt ans, les Afghans avaient subi des flux migratoires irréguliers en provenance des États-Unis, d'Europe et en particulier de la France jusqu'en 2014, irréguliers et lourdement armés. Et que ces flux irréguliers avaient déstabilisé le pays, fait des centaines de milliers de morts, détruit les villes, semé la panique dans des mariages, déstructuré la société sous le prétexte de construire la démocratie («state-building»).

N'était-ce pas au nom des femmes afghanes qu'on avait justifié l'intervention occidentale? N'était-ce pas leur oppression par les talibans qui avait été instrumentalisée pour rallier à l'effort de guerre l'opinion occidentale?

Des ongles arrachés à la main coupée, il n'y avait qu'un pas

Sam Gardiner, un expert en simulation stratégique, ex-colonel de l'armée américaine, a enquêté il y a une dizaine d'années sur la communication de guerre des campagnes en Afghanistan et en Irak. Recensant pas moins d'une cinquantaine de récits, dont celui du sauvetage rocambolesque de Jessica Lynch, il déclarait: «Jamais on n'avait inventé autant d'histoires pour vendre une guerre.»

Au cœur de ceux-ci, l'histoire des ongles arrachés des femmes afghanes parce qu'elles portaient du vernis à ongles, qui fut à l'origine de la plus grande opération de propagande de guerre jamais montée.

Sam Gardiner affirmait, en septembre 2007, que les scénarios quotidiens préparés au centre d'information de la Maison-Blanche étaient alimentés par Alastair Campbell, consultant de Tony Blair, et auteur du désormais fameux rapport sur les armes de destruction massive en Irak. L'histoire avait été choisie pour illustrer les violences faites aux femmes par les «étudiants en théologie» [traduction littérale de «talibans» en pachto, ndlr] et diffusée massivement pour convaincre l'opinion publique et les gouvernements européens qui hésitaient à se joindre à la coalition internationale dirigée par les États-Unis.

À l'occasion d'un documentaire sur le storytelling que nous avions réalisé avec l'agence Capa, Anthony Orliange l'avait rencontré chez lui aux États-Unis (à partir de 19'30):

«Dès le mois de novembre 2001, relatait Sam Gardiner, l'orchestration de la campagne en faveur des femmes afghanes témoignait de similitudes frappantes dans le timing et les scénarios utilisés à Londres et à Washington.» Ainsi, le 17 novembre 2001, Laura Bush avait affirmé: «Seuls les terroristes et les talibans menacent d'arracher les ongles des femmes qui portent du vernis à ongles.» Et Cherie Blair, son homologue britannique, de lancer (à Londres le lendemain): «En Afghanistan, si vous avez du vernis à ongles, vous pouvez avoir les ongles arrachés.»

Jim Wilkinson, qui travaillait à l'époque au bureau de la communication stratégique à la Maison-Blanche, se félicita de l'efficacité de cette campagne, «la meilleure chose que nous ayons faite pour obtenir le soutien de pays où la coalition antiterroriste se heurtait à un grand scepticisme».

L'histoire ne s'est pas arrêtée là... Elle circule sur internet depuis des années dans d'innombrables versions. Le plus souvent, on rapporte que les talibans se «contentaient», si l'on ose dire, d'«arracher les ongles».

À partir de 2008, Nicolas Sarkozy a repris le standard à son compte. Lors d'une conférence de presse conjointe avec Barack Obama, il justifia le maintien des troupes en Afghanistan en expliquant notamment que c'est un pays où l'on «coupe les doigts des femmes parce qu'elles ont du vernis à ongles». En janvier 2010, au cours d'une allocution prononcée à Kaboul après la mort de dix soldats français tués au combat, il sortit de nouveau la story des ongles arrachés pour justifier la guerre.

Et il l'interpréta à de nombreuses reprises. C'était le titre favori de son juke-box. Il suffisait qu'on appuie sur la touche «Afghanistan» pour qu'il entonne la chanson «Les ongles arrachés». Lors du grand débat d'entre-deux-tours en 2012 avec François Hollande, il en fit une dernière reprise, comme le fait un chanteur vieillissant pour sa tournée d'adieu. «On ne peut pas parler avec des gens qui coupent la main des petites filles parce qu'elles ont du vernis à ongles.»

Au cours d'une conférence à l'Université de Strathclyde, en Écosse (du 7 au 9 septembre 2007), Sam Gardiner avait averti: «En laissant autant d'influence aux “storytellers politiques”, Bush et Blair ont terni la “crédibilité” de leurs pays. Lorsque nous devrons nous retirer, le traumatisme sera plus grand encore que pour le Vietnam. Les hommes politiques se heurteront à une opinion qui refusera de les croire, même s'ils disent la vérité.»

Cette page est destinée à fournir une base d'informations utiles aux Afghanes et aux Afghans qui souhaitent trouver asile en France ou permettre à leur famille de les y rejoindre.

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