Politique

Le mouvement antivax n'est pas qu'une dérive complotiste

Temps de lecture : 4 min

[Chronique #17] On peut se moquer des anti-vaccins, mais il faut reconnaître dans leur mouvement une réaction de défense à l'égard d'un pouvoir et d'une parole frappés de soupçon.

Des manifestants anti-vaccins défilent à Marseille, le 17 juillet 2021. | Clément Mahoudeau / AFP
Des manifestants anti-vaccins défilent à Marseille, le 17 juillet 2021. | Clément Mahoudeau / AFP

Jorge Luis Borges évoque, dans un de ses textes les plus drôles, une certaine encyclopédie chinoise selon laquelle les animaux se divisent en: a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches…

J'ai repensé à ce texte de Borges en observant, le 19 juillet, les manifestations des opposants au pass sanitaire, et plus généralement le mouvement antivax, qui se développe depuis le début de la pandémie et qui regroupe une galaxie hétéroclite de politiques, de scientifiques, de peoples et de complotistes en tous genres.

Comment ne pas reconnaître parmi eux ceux «qui s'agitent comme des fous», tel Francis Lalanne qui compare la vaccination à un crime contre l'humanité, ou «qui viennent de casser la cruche» médiatique comme Jean-Marie Bigard, qui associe le pass sanitaire à l'étoile jaune? Il ne manque pas non plus d'individus «apprivoisés» par le complotisme comme Brigitte Bardot, ou de «cochons de lait» effarouchés par une seringue, ni même de «chiens en liberté» qui aboient à la moindre rumeur comme Michèle Rivasi, députée européenne écologique qui a tweeté, lundi 19 juillet, à propos du pass sanitaire: «C'est l'apartheid au pays des droits de l'Homme».

Parmi les animaux «embaumés», on compte certaines personnalités politiques qui militent le plus activement contre le vaccin, comme l'ancien du Front national Florian Philippot qui dit avoir vu lundi soir à la télévision «un dictateur, un fou, un psychopathe» en parlant d'Emmanuel Macron. Philippe de Villiers estime lui que «la France a basculé dans un régime totalitaire».

Nulle difficulté non plus pour identifier ceux qui sont «dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau», comme Juliette Binoche, qui expliquait sur Instagram: «Ils manipulent (sans être parano!). Mettre une puce sous-cutanée pour tous, c'est NON. NON aux opérations de Bill Gates. NON à la 5G». Quant à ceux «qui de loin semblent des mouches», ils constituaient la foule nombreuse de tous ceux qui ont manifesté contre le pass sanitaire, le port du masque, ou les gestes barrières.

Chute de confiance structurelle

Le texte de Borges a le don de déclencher le rire, mais il éclaire cruellement notre scène médiatique. Quoi de commun en effet entre ces antivax, sinon le discrédit qui ronge la parole publique et les institutions démocratiques.

Une étude publiée par le Pew Research Center montrait que, de 1958 à 2012, la confiance dans le gouvernement fédéral américain s'était effondrée, passant de 73% à… 22%! Dans les décennies 1970, 1980, 1990, cette chute de confiance était provoquée par des scandales mettant en cause l'exécutif, comme la crise du Watergate ou l'affaire Lewinsky. Cette corrélation a disparu au cours de la dernière décennie: la perte de confiance dans le pouvoir fédéral n'est plus liée à un événement particulier, elle est structurelle.

La mise en récit de la vie politique qui a tant occupé les commentateurs et les communicants depuis dix ans ne peut plus rendre compte de cette suite de chocs incohérents qu'est devenue notre vie quotidienne médiatique. Raccourcissement des formats. Accélération des échanges. Discrédit des énoncés et des narrateurs. Multiplication des événements discursifs automatiques. Précession du code sur le contenu, de la spéculation sur la transmission, des fake news sur les faits. La scène démocratique est devenue la planète du discrédit.

Si ce mouvement ne respecte pas les mots ni les codes d'un débat raisonné, c'est parce que ces mots et ces codes sont discrédités aux yeux de ses participants.

On peut évidemment se moquer des antivax, de leur caractère foutraque, irrationnel, et même dénoncer les risques qu'ils font courir à la communauté. Mais il est aussi absurde de ne pas reconnaître dans leur mouvement une réaction de défense à l'égard d'un pouvoir et d'une parole frappés de soupçon. Si ce mouvement ne respecte pas les mots ni les codes d'un débat raisonné, c'est parce que ces mots et ces codes sont discrédités aux yeux de ses participants.

La répétition des allocutions présidentielles depuis un an, les injonctions contradictoires de l'exécutif, la volte-face de ses décisions, a érodé le crédit de la parole publique. Privée de sa puissance d'agir, la monarchie républicaine n'offre plus guère que le spectacle de la souveraineté perdue. Le pouvoir n'a plus qu'une fonction sécuritaire, préventive et policière: annuler, liquider, effacer les traces de son discrédit. Les gestes, les formes, les rites de l'État-nation ne sont plus les signes de sa puissance ni les figures de son pouvoir, mais les membres fantômes d'un État amputé, privé de souveraineté.

Michel Foucault aimait beaucoup le texte de Borges, auquel il consacra la préface de son livre Les Mots et les Choses. La liste de Borges avait le don de provoquer chez lui rire et perplexité. Rire à cause de l'impossibilité de penser le rapprochement de choses sans rapports. Perplexité devant le foisonnement de l'hétéroclite qui met en échec la raison et a des effets destructeurs sur le langage même…

Ce qui déclenche le rire, dans la fiction de Borges, et une certaine gêne, écrivait Foucault, «consiste en ceci que l'espace commun des rencontres s'y trouve ruiné. Les choses y sont “couchées”, “posées”, “disposées” dans des sites à ce point différents qu'il est impossible de trouver pour eux un espace d'accueil, de définir au-dessous des uns et des autres un lieu commun […].»

Dans la métaphore borgésienne, c'est l'encyclopédie chinoise qui constituait le non-lieu où les choses sans rapport pouvaient être juxtaposées. Dans notre réalité politique, ce sont les médias, leur théâtre et leur dernier refuge, le lieu d'exposition des «choses et des espèces politiques» sans rapport.

Ce n'est donc pas simplement une «dérive» complotiste qui s'exprime dans le mouvement des antivax, c'est la perte du lieu même du politique et la dissolution de la langue commune, sans laquelle aucune délibération n'est possible. C'est la scène du politique qui se descelle et tremble sous nos pas. La gêne qu'inspire le texte de Borges trouvait sa source selon Foucault dans le profond malaise de ceux qui ont «perdu le commun» et «dont le langage est ruiné». C'est une très bonne définition de notre situation.

2022, la fabrique d'une élection
À force de changer de masque, Macron trouble notre rapport au politique

Épisode 16

À force de changer de masque, Macron trouble notre rapport au politique

De ce dernier été du macronisme, on retiendra un logo

Épisode 18

De ce dernier été du macronisme, on retiendra un logo

Newsletters

La semaine imaginaire de François Hollande

La semaine imaginaire de François Hollande

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

L'algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche

Ce sont les résultats d'une étude interne menée par le réseau social.

Anne Hidalgo fait la fierté de la presse espagnole

Anne Hidalgo fait la fierté de la presse espagnole

En Espagne, les conquêtes politiques de cette enfant du pays symbolisent la réussite des immigrés qui, au prix de nombreux sacrifices, ont laissé derrière eux un pays dont l'histoire tourmentée reste vive dans les mémoires.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio