Politique

Manuel Valls, l'incarnation de la dérive grotesque de la vie politique

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #11] L'ancien ministre, et ce qu'il représente, appartient désormais à l'univers de la culture populaire, où rien n'est pris au sérieux, où tout est sujet au jeu et à la parodie.

Manuel Valls, le 15 juin 2019, à Barcelone. | Pau Barrena / AFP
Manuel Valls, le 15 juin 2019, à Barcelone. | Pau Barrena / AFP

Manuel Valls est de retour! Mais son retour ne s'effectue pas par la voie royale de la politique, mais par le biais infamant de la parodie. Pendant qu'il courait les plateaux télé pour faire la promotion de son livre et accréditer l'idée d'un retour en politique inspiré par «le désir d'être utile», c'est son sosie catalan qui s'est imposé à sa place sur les réseaux sociaux, affichant un opportunisme décomplexé et un cynisme de bon aloi dans un clip de la chaîne publique catalane Polonia TV3: «Je suis Manuel Valls, l'enfant chéri des riches et des entrepreneurs.»

La vidéo a été diffusée après que Manuel Valls a annoncé dans le quotidien El Mundo qu'il allait quitter sa place de conseiller municipal à Barcelone. «Mon temps de conseiller municipal est révolu [...] Maintenant, je sais que je suis majoritairement français: dans mes valeurs, dans ma façon de penser et de faire de la politique.» «Majoritairement français», la formule a de quoi surprendre chez un républicain «enraciné» comme Manuel Valls qui affiche ainsi maladroitement l'opportunisme de ses engagements voire son instabilité psychologique. L'homme de la nation, le républicain forcené, a de l'enracinement une conception toute relative, ses frontières sont coulissantes et ses racines sur des roulettes; elles se déplacent au gré des circonstances.

Par sa franchise et son insolence, le clip a mis les rieurs de son côté. Il met en scène l'ancien Premier ministre, comme un touriste en vadrouille dans les rues de Barcelone, qu'il ne connaît guère apparemment, confondant ses bâtiments officiels et ses places. On peut notamment entendre le clone de Manuel Valls chanter: «Je rentre à Paris [...] Je peux être président ou chasseur de gitans. Je peux fonder un parti, peu importe qu'il soit de droite ou de gauche.»

Retour de bâton

Son titre «Moi je m'appelle Manuel Valls» qui reprend le succès d'Alizée «Moi... Lolita» est en passe de détrôner sur l'échelle des imitations les plus populaires l'anaphore célèbre de François Hollande «Moi président de la République». Le clip a été vu des milliers de fois. Il court les terrasses et les réseaux sociaux donnant au retour de Manuel Valls un air de défilé de carnaval qui parasite le storytelling du retour au pays de l'enfant prodigue, décliné inlassablement sur tous les plateaux par le vrai Manuel Valls et dans son livre, Pas une goutte de sang français.

Sur LCI, le mardi 1er juin, l'ancien Premier ministre a dû reconnaître que cette vidéo était «à la fois cruelle et juste», que «c'est bien fait [...], ça fait rire tout le monde». Mais loin de s'en tenir là, Manuel Valls n'a pas résisté à adopter la posture de la victime en affirmant que «tous ceux qui ont lutté contre le séparatisme catalan reçoivent ça dans la gueule tous les jours», avant de préciser que ceux qui animent cette émission le «détestent» car il a, par son vote, «empêché que Barcelone tombe entre les mains des indépendantistes».

Mais c'est justement ce registre idéologique qui est frappé de soupçon chez Manuel Valls. Il appartient à cette catégorie de narrateur que les théoriciens du récit appellent un «narrateur peu fiable» (unreliable narrator) dont la crédibilité est affaiblie par la versatilité, l'instabilité psychologique, le mensonge, le narcissisme… Des traits de caractères qui appartiennent à la scène du carnaval sous les traits du traître de comédie, de l'opportuniste sans principes, du bouffon, du croque-mitaine.

Ce n'est pas seulement son aventure catalane qui lui revient ainsi en boomerang, mais toute sa carrière politique tissée de revirements et de trahisons. De Michel Rocard à Lionel Jospin, de Ségolène Royal à François Hollande, son parcours, c'est l'itinéraire d'un opportuniste guidé par ses seuls intérêts.

«Modernité liquide»

En cinq ans au gouvernement, il a ruiné le fragile capital politique que lui avaient octroyé ses mentors. Matteo Renzi avait été surnommé le rottamatore, le démolisseur. Valls, lui, casse les oreilles. Son domaine de transgression, c'est le langage. Après sa nomination à Matignon, il déplorait que la parole publique soit devenue une «langue morte» mais il est, avec Sarkozy, celui qui lui aura porté les coups les plus durs. Après le «karcher», voici l'«apartheid territorial, social et ethnique». Après la guerre contre le terrorisme qui légitima l'invasion de l'Irak, voici «l'islamo-gauchisme». «Oui, c'est vrai ce sont des mots forts, se justifiait-t-il, mais il faut dire les choses clairement pour être entendu.»

Chaque mercredi, à l'Assemblée nationale, au moment des questions au gouvernement, on le voyait s'emporter, gesticuler, la main tremblante, il pointait du doigt ses opposants. «Il a entamé sa marche sur Rome», entendait-on sur son passage salle des Quatre Colonnes à l'Assemblée nationale. Un député frondeur répliqua: «Sa marche sur les roms!»

Si Manuel Valss invoque toujours Clemenceau, c'est à Blair ou à Sarkozy qu'il ressemble: fluide, flexible, caméléon.

«Manuel est constamment dans la posture, me confiait Christiane Taubira, à l'été 2013. Rigide jusqu'à la caricature face aux caméras, mais fuyant dans les arbitrages.» Une ex-ministre de son gouvernement soulignait à ce propos le paradoxe de ce volontarisme impuissant: «Plus l'exercice du pouvoir se révèle difficile dans un monde mouvant et complexe, plus les caractéristiques que l'on attend d'un responsable politique se durcissent, se virilisent: mâchoire carrée, menton en avant, discours martial. Cela crée une sorte de dissonance cognitive entre l'idéal-type du mec autoritaire et le fait qu'on voit bien qu'il ne tient rien.» S'il invoque toujours Clemenceau, c'est à Blair ou à Sarkozy qu'il ressemble: fluide, flexible, caméléon. Un homme politique qui tient un langage de fermeté, mais qui est «plastique» idéologiquement.

Manuel Valls, comme Tony Blair ou Matteo Renzi, incarne un nouvel idéal en politique, caractéristique de l'ère néolibérale, qui privilégie les valeurs de mobilité et de flexibilité à celles de loyauté et d'enracinement. Le sociologue Zygmunt Bauman a thématisé cet idéal-type en 2000 avec le concept de «modernité liquide». La vertu ne peut «plus résider dans la conformité́ aux règles –qui de toute façon sont rares et contradictoires–, mais dans la flexibilité: l'aptitude à changer rapidement de tactiques et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, à profiter des occasions dans l'ordre de ses préférences personnelles».

La place à prendre

Ce n'est pas faire insulte à Manuel Valls que de constater que la figure qu'il incarne n'appartient plus tout à fait à l'univers politique, mais qu'elle s'est déplacée ou dégradée dans l'univers de la culture populaire. Rien n'y est pris au sérieux, tout est sujet au jeu, à la parodie. Jusque-là, la campagne avait connu ses moments transgressifs qui ne démentaient pas la tendance à la dérive grotesque constatée ailleurs. Mais elle manquait d'une figure centrale, polarisante, capable d'endosser le rôle central joué par exemple par Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil ou Johnson au Royaume-Uni.

La campagne s'égayait des cabrioles et des grimaces de McFly et de Carlito dans les jardins de l'Élysée, des pitreries d'un Bigard à la manifestation des policiers devant l'Assemblée nationale, des extravagances d'un Philippe de Villiers appelant à l'insurrection à la une de Valeurs Actuelles, et tant d'autres événements bouffons, mais il manquait au plein épanouissement grotesque de la vie politique une figure médiatique reconnue, un homme politique de premier plan, dont la déchéance grotesque soit manifeste et exemplaire.

Rendons grâce à Manuel Valls de combler cette lacune. Quoi de mieux qu'un ex-Premier ministre de retour d'exil, affublé des figures caricaturales de la trahison et du discrédit, pour incarner ce moment grotesque de la vie politique. Peu importe qu'il en soit conscient. L'histoire politique est une suite d'actes manqués. Il peut bien protester face à son miroir contre ce masque infamant, la raison historique lui rit au nez, malicieuse: c'est le dernier rôle qui restait à attribuer!

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