Politique

Emmanuel Macron lance sa campagne pour 2022 avec une carte de France et des souvenirs d'enfance

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #10] Pour lui, le storytelling n'est pas seulement une technique de communication, c'est l'essence de son projet politique et même sa responsabilité de président.

C'est la grande affaire d'un entretien avec Zadig qui lance la campagne d'Emmanuel Macron: croiser le récit de sa vie personnelle et la réécriture d'un récit national. | Ludovic Marin / POOL / AFP
C'est la grande affaire d'un entretien avec Zadig qui lance la campagne d'Emmanuel Macron: croiser le récit de sa vie personnelle et la réécriture d'un récit national. | Ludovic Marin / POOL / AFP

Dans l'entretien fleuve qu'il a accordé au magazine Zadig, Emmanuel Macron fait la preuve de ses nombreux talents. On connaissait le narrateur, le voici cartographe, historien et même mythographe s'essayant à décrypter à la façon d'un Barthes les mythologies françaises, telle la Nationale 7 ou le Tour de France (ou la légende «des exploits insensés, des victoires dans les Alpes, des contre-la-montre endiablés, des drames du mont Ventoux»).

«Notre société a besoin de récits collectifs»

De la ville d'Amiens jusqu'aux Hautes-Pyrénées de sa grand-mère, en passant par la Seine-Saint- Denis, terre d'intégration, Macron dessine une géographie intime et sensible de la France, une France fantasmée, nourrie de souvenirs personnels, de légendes, de vignettes historiques qu'on dirait extraites de quelque guide touristique ou d'un atlas économique de l'après-guerre ou encore de ces cartes géographiques en 3D qui décoraient les salles de classe et dont le président présente un exemplaire aux lecteurs de Zadig. «Lors de mes déplacements, je prends avec moi ces cartes de géographie en relief. Quand on prend ces cartes, établies suivant un procédé ancien, on comprend un territoire immédiatement. (Il montre la carte des Hautes-Pyrénées, autour d'Argelès-Gazost.) Ici, on voit surgir une immense montagne, mais cet exemple est peut-être trop évident. Maintenant, si on parle de la Haute-Saône ou du Territoire de Belfort (il en montre la carte), en considérant le relief, on comprend Belfort, Vesoul... Je suis attaché à tous ces territoires, à leur histoire et à leur géographie.»

Délesté de sa puissance d'agir par la crise des souverainetés étatiques, le président se doit d'être un homme-miroir, un prisme à travers lequel différentes histoires vont se reconnaître et se rencontrer.

Pour Macron, les choses sont simples. La politique, c'est le consensus, le théâtre des réconciliations.

Le projet de Macron est de trouver une nouvelle articulation entre la politique et la littérature, redonner une nouvelle légitimité à la politique grâce à la littérature. «Notre société a besoin de récits collectifs, de rêves, d'héroïsme, afin que certains ne trouvent pas l'absolu dans les fanatismes ou la pulsion de mort.»

Mais au nom de quelle conception de la littérature et de la politique? Pour Emmanuel Macron, les choses sont simples. La politique, c'est le consensus, le théâtre des réconciliations. «Nous sommes un pays assez unique, confie-t-il au Point citant Braudel et Valéry, un pays de calcaire, de schiste et d'argile, de catholiques, de protestants, de juifs et de musulmans; un pays qui n'a pas vraiment d'équivalent en Europe par ses contrastes.» Comment les intégrer et les réconcilier? Par la littérature.

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Le rôle performatif des grands récits

La littérature pour Emmanuel Macron, c'est le grand livre des récits éclatés. Chacun y a sa place, le riche et le pauvre, le chômeur et le start-upper, «ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien». Pour Macron, la littérature est le fil qui permet de tisser un consensus. Son but, c'est de réconcilier les récits français antagoniques, le Puy du Fou et la Commune de Paris, Jeanne d'Arc et le FLN. Macron a de l'histoire une vision illustrée, une collection de vignettes qu'il s'agit d'assembler, de statues à réhabiliter, (celle de Voltaire et celle du général Dumas, premier général mulâtre).

«Nous avons besoin de développer une sorte d'héroïsme politique», affirmait-il toujours dans son entretien au Point. «Cela ne signifie pas que je veux jouer le héros. Mais nous avons besoin d'être prêts de nouveau à bâtir des grands récits.» Qu'il s'agisse de la lutte contre le terrorisme, de la construction européenne ou des relations avec les pays arabes et la Russie, il attribuait aux grands récits un rôle performatif, enrôlant sa personne et la France dans un même mouvement épique, l'esprit de conquête.

Un cas d'école

Pour qui s'intéresse au storytelling politique, Emmanuel Macron est un cas d'école. Pour lui, le storytelling n'est pas seulement une technique de communication, c'est l'essence de son projet politique et même sa responsabilité de président: lire, déchiffrer, raconter. «Notre pays a besoin, pour vivre sereinement, de bâtir un récit commun et de poser des actes reconnaissants toutes ces vies, toutes ces mémoires… je considère que mon rôle est de tracer le bon chemin, d'y mettre le bon mot… C'est ça, la véritable histoire.»

D'où l'importance de la langue dans cette entreprise de réécriture du récit national. Il en aurait découvert enfant et adolescent les subtilités dans le dictionnaire de sa grand-mère, puis dans celui d'Alain Rey ou dans le Littré, en plusieurs tomes, «que j'ai d'ailleurs toujours avec moi».

Storyteller de lui-même, le président s'emploie à rehausser son histoire personnelle à la hauteur d'un mythe collectif.

Il y apprit la science exacte des mots, les petites différences, les bons termes, leur sonorité, même si cette attention extrême ne lui permet pas de distinguer le médiéval du moyenâgeux, ni d'éviter les clichés sur le Moyen Âge (les grandes jacqueries, les grandes épidémies, les grandes peurs) et la Renaissance dont on devine qu'il se voudrait l'introducteur.

Voilà le président en linguiste affichant son amour de la créolisaion de la langue. «J'adore les créoles qui trouvent dans la langue française des expressions que nous n'avons pas. Pour moi, est français celui qui habite notre langue. Nous sommes, par elle, un pays d'hospitalité. C'est ce qui fait que nous sommes un pays monde. L'épicentre de notre langue est du côté du fleuve Congo.»

La réécriture d'un récit national

Macron est une sorte de narrateur au carré; storyteller de lui-même, il s'emploie à rehausser son histoire personnelle à la hauteur d'un mythe collectif. C'est la grande affaire de cet entretien avec Zadig qui lance sa campagne: croiser le récit de sa vie personnelle (celle d'un provincial monté à Paris s'efforçant de décrypter un monde dont il ne connaît pas les codes) et la réécriture d'un récit national rendu illisible par les traumas de l'histoire et les plis de la géographie. «Nous sommes une addition de pays qui ont chacun leurs rapports historiques, je dirais même telluriques.»

«Pour moi, c'est la définition même du rôle du président de la République: retrouver à chaque instant les raisons fondamentales, existentielles, pour lesquelles nous avons décidé de vivre ensemble.»

C'est presque avec naïveté qu'il en donne la raison. Un aveu surprenant et qui échappe à cette construction laborieuse de son identité présidentielle (à la fois historique et géographique). Un aveu paradoxal, pour un président qui se veut moderniste, résolument tourné vers l'avenir: «J'ai grandi dans les souvenirs de ma grand-mère. J'ai donc une vision de la France qui n'est pas du tout celle de ma génération, je dois bien l'avouer. Je suis comme désynchronisé.»

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