Des difficultés du dialogue amoureux

©Muglück

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Nous sommes au chapitre 34 d'Orgeuil et Préjugés, de Jane Austen. Elizabeth Bennet, la plus brillante des filles de la famille –et l'héroïne du roman– est en vacances dans le Kent, au Sud de Londres. Rongée par la colère, elle lit des lettres de sa sœur Jane, malheureuse, parce que ses espoirs de mariage ont été brisés par un riche gentleman, Mr. Darcy, qui s'est débrouillé pour convaincre son ami, le prétendant de Jane, de ne pas épouser celle-ci. Très proche de sa sœur, Elizabeth souffre pour elle et en veut terriblement à Darcy, cet arrogant, prétentieux, trouble-fête. La suite: 

«Elle en était là de ses réflexions lorsque le son de la cloche d’entrée la fit tressaillir. (...) Elle vit, avec une extrême surprise, Mr. Darcy entrer dans la pièce. Il se hâta tout d’abord de s’enquérir de sa santé, expliquant sa visite par le désir qu’il avait d’apprendre qu’elle se sentait mieux. Elle lui répondit avec une politesse pleine de froideur. Il s’assit quelques instants, puis, se relevant, se mit 330 à arpenter la pièce. Elizabeth saisie d’étonnement ne disait mot. Après un silence de plusieurs minutes, il s’avança vers elle et, d’un air agité, débuta ainsi:

 

–En vain ai-je lutté. Rien n’y fait. Je ne puis réprimer mes sentiments. Laissez-moi vous dire l’ardeur avec laquelle je vous admire et je vous aime.

 

Elizabeth stupéfaite le regarda, rougit, se demanda si elle avait bien entendu et garda le silence. Mr. Darcy crut y voir un encouragement et il s’engagea aussitôt dans l’aveu de l’inclination passionnée que depuis longtemps il ressentait pour elle. Il parlait bien, mais il avait en dehors de son amour d’autres sentiments à exprimer et, sur ce chapitre, il ne se montra pas moins éloquent que sur celui de sa passion. La conviction de commettre une mésalliance, les obstacles de famille que son jugement avait toujours opposés à son inclination, tout cela fut détaillé avec une chaleur bien naturelle, si l’on songeait au sacrifice que faisait sa fierté, mais certainement peu propre à plaider sa cause. En dépit de sa profonde antipathie, Elizabeth ne pouvait rester insensible à l’hommage que représentait l’amour d’un homme tel que Mr. Darcy. Sans que sa résolution en fût ébranlée un instant, elle commença par se sentir peinée du chagrin qu’elle allait lui causer, mais, irritée par la suite de son discours, sa colère supprima toute compassion, et elle essaya seulement de se dominer pour pouvoir lui répondre avec calme lorsqu’il aurait terminé. Il conclut en lui représentant la force d’un sentiment que tous ses efforts n’avaient pas réussi à vaincre et en exprimant l’espoir qu’elle voudrait bien y répondre en lui accordant sa main. Tandis qu’il prononçait ces paroles, il était facile de voir qu’il ne doutait pas de recevoir une réponse favorable. Il parlait bien de crainte, d’anxiété, mais sa contenance exprimait la sécurité. Rien n’était plus fait pour exaspérer Elizabeth, et, dès qu’il eut terminé, elle lui répondit, les joues en feu:

 

–En des circonstances comme celle-ci, je crois qu’il est d’usage d’exprimer de la reconnaissance pour les sentiments dont on vient d’entendre l’aveu. C’est chose naturelle, et si je pouvais éprouver de la gratitude, je vous remercierais. Mais je ne le puis pas. Je n’ai jamais recherché votre affection, et c’est certes très à contrecœur que vous me la donnez. Je regrette d’avoir pu causer de la peine à quelqu’un, mais je l’ai fait sans le vouloir, et cette peine, je l’espère, sera de courte durée. Les sentiments qui, me dites-vous, ont retardé jusqu’ici l’aveu de votre inclination, n’auront pas de peine à en triompher après cette explication.

 

Mr. Darcy qui s’appuyait à la cheminée, les yeux fixés sur le visage d’Elizabeth, accueillit ces paroles avec autant d’irritation que de surprise. Il pâlit de colère, et son visage refléta le trouble de son esprit. Visiblement, il luttait pour reconquérir son sang-froid et il n’ouvrit la bouche que lorsqu’il pensa y être parvenu. Cette pause sembla terrible à Elizabeth. Enfin, d’une voix qu’il réussit à maintenir calme, il reprit:

 

–Ainsi, c’est là toute la réponse que j’aurai l’honneur de recevoir! Puis-je savoir, du moins, pourquoi vous me repoussez avec des formes que n’atténue aucun effort de politesse? Mais, au reste, peu importe!

 

–Je pourrais aussi bien vous demander, répliqua Elizabeth, pourquoi, avec l’intention évidente de me blesser, vous venez me dire que vous m’aimez contre votre volonté, votre raison, et même le souci de votre réputation. N’est-ce pas là une excuse pour mon impolitesse – si impolitesse il y a? – Mais j’ai d’autres sujets d’offense et vous ne les ignorez pas. Quand vous ne m’auriez pas été indifférent, quand même j’aurais eu de la sympathie pour vous, rien au monde n’aurait pu me faire accepter l’homme responsable d’avoir ruiné, peut-être pour toujours, le bonheur d’une sœur très aimée.»

Il leur faudra 700 pages pour arriver enfin à se comprendre: Darcy n'avait pas les intentions qu'Elizabeth lui prêtaient. Il n'avait pas rompu le mariage pour les bas motifs qu'elle redoutait; Jane ne serait pas malheureuse par sa faute. Il n'était pas non plus cet odieux arrogant qu'il lui avait d'abord paru... Et il lui plairait bientôt beaucoup plus qu'elle ne se l'avouait. 

C'est une histoire semblable d'incommunicabilité qu'a vécu Elise. Elle a rencontré un homme, un jour, dont elle est tombée amoureuse. Mais ce n'est malheureusement pas toujours Jane Austen qui écrit votre vie. À écouter dans Transfert. 

Cet épisode a été réalisé par Alexandre Mognol.

Charlotte Pudlowski
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