Marion avait enfoui profondément un souvenir qui a brutalement chamboulé sa vie en remontant

©Muglück

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J’ai toujours été fascinée par une histoire contenue dans les Etudes sur l’hystérie de Freud et dont l'ethnopsychiatre Tobie Nathan fait un récit très clair dans Psychothérapie démocratique. 

C’est l’histoire de Lucy R. une jeune gouvernante anglaise. Nous sommes à la fin du XIXe siècle et Lucy R travaille chez un bourgeois de Vienne, il est patron d’usine, veuf, et elle s’occupe de ses enfants.

Lucy R. vient voir Freud parce qu'elle a perdu l’odorat à la suite d’une rhinite et se plaint de sentir en permanence une odeur d’entremets brûlé. Freud pense que cette odeur de brûlé qui ne la quitte pas est le symbole d'un trauma, mais qu'il correspond à un souvenir réél et objectif. «De séance en séance, à la manière d'une enquête policière, Freud et sa patiente vont révéler l'énigme des symptômes».  

Lucy R. va grâce au travail analytique se souvenir d'une scène, que Tobie Nathan relate:

«Elle était en train de cuisiner avec les deux fillettes du patron quand on lui apporta une lettre de sa mère. Celles-ci lui ôtèrent la lettre des mains et se précipitèrent sur elle pour jouer. Prises dans les rires et les jeux, elles laissèrent brûler l'entremets.»

Mais pourquoi cette scène aurait-elle été traumatique? Alors que Freud et Lucy R continuent de creuser, elle avoue qu'elle est amoureuse de son patron, et qu'elle a un temps nourri l'espoir d'être aimée en retour. Mais cela ne dénoue pas le fond de l'histoire. Surtout, une fois la scène de l'entremets brûlée resuscitée dans la mémoire de Lucy, l'odeur finit par la quitter. Mais une autre la remplace: la jeune femme se met à sentir en permanence une forte odeur de cigare. 

Le psychanalyste et sa patiente parviennent alors à une autre scène, plus enfouie dans la mémoire de Lucy: 

«Il s'agit, écrit Tobie Nathan, de la fin d'un repas pris en compagnie des hommes de la famille, de l'intendante, des enfants et d'un vieil ami du maître de maison. Les enfants, en quittant la table, disent au revoir à tous et notamment au vieil ami de la famille qui souhaite les embrasser, mais à ce moment, le patron de Lucy R. se lève soudain et interdit violemment au vieil ami d'embrasser les enfants. C'est en entendant et en voyant la réaction brutale de son patron que Lucy R. ressent un "coup au coeur"; et c'est le souvenir de la fumée des cigares des hommes qui lui est restée en mémoire». 

Alors que Freud et sa patiente discute de cette scène, une troisième surgit, plus ancienne. Tobie Nathan:  

«La scène se passe au temps où Lucy R. s'imagine encore aimée. Une dame était venue rendre visite et, au moment de partir, embrassa les enfants sur la bouche. Le patron ne dit rien, mais à peine avait-elle quitté la maison, qu'il récrimina violemment la gouvernante, lui disant qu'elle devait interdire à quiconque d'embrasser ainsi les enfants. Et il ajouta que, si elle ne pouvait y veiller, il la tiendrait pour responsable et la chasserait de la maison. En voyant son patron réagir aussi violemment, Lucy R. fut saisie d'une profonde déception, comprenant alors que ses espoirs amoureux n'étaient qu'illusion.»

L'origine du trauma trouvait donc sa source dans la réalisation que Lucy R. n'était pas aimée. 

Cette histoire, dans la version de Freud, se solde par un triomphe, et la guérison de la patiente. Mais il faut être «prudents face au triomphalisme freudien», prévient Tobie Nathan: «nous savons désormais (...) que la plupart des cas sur lesquels Freud repose son argumentation théorique et fonde la validité de la cure psychanalytique ont été, dans leur grande majorité des compositions très éloignées de la réalité». 

Mais ce qui est fascinant c'est ce que cette histoire, parabolique ou réaliste, c'est la manière dont elle montre notre capacité à enfouir des souvenirs trop douloureux. Mais ils ne ressortent pas toujours sous la forme d'odeurs de brûlé ou de cigares. Et ils sont parfois bien plus graves qu'une déception amoureuses. Comme l'histoire de Marion, à entendre ici.

Attention, cet épisode fait référence à des événements très douloureux et peut heurter la sensibilité de certains auditeurs de Transfert. 

 

Charlotte Pudlowski
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