«J’ai dit zizi devant la dirlo»

© Margot de Balasy

© Margot de Balasy

On en a tous eu une, mais je ne suis pas certaine que chacun se souvienne de son nom. La mienne s’appelait madame Nahon. Elle portait des tailleurs, des talons aiguilles et elle me terrorisait. On l’appelait aussi «la dirlo». La directrice ou le directeur de l’école, figure d’autorité suprême dont les enfants ne saisissent pas bien la fonction et qu’ils regardent passer dans les couloirs auréolé de son autorité naturelle.

Comment font-ils pour avoir ce charisme? Pour se faire obéir d’un simple geste? Quand j’ai rencontré Véronique Decker pour ce podcast, j’ai retrouvé chez elle cette force naturelle. Alors j’en ai profité pour lui poser toutes les questions que je n’avais jamais osé poser. Comment faire pour que les enfants cessent de dire des gros mots? Ça fait quoi une directrice d’école? Et en plus, comme elle participe au mouvement pédagogique alternatif Freinet, on a pu discuter méthode d’apprentissage et matériel.

La première chose que j’ai apprise c’est qu’elle allait elle-même chercher les colis à la Poste parce que l’entreprise privée qui doit livrer dans le secteur de son école refuse d’y aller. Elle prend donc sur son temps pour aller récupérer toutes les fournitures. Ok. Là, j’ai bien compris que la réalité d’une directrice d’école primaire à Bobigny était bien différente de ce que j’imaginais.

L'apprentissage de la désobéissance

C’est assez paradoxal mais l’Education Nationale est sans doute la plus vaste entreprise de désobéissance du pays. Face aux règles, aux ordres, aux réformes, au manque de moyen, le personnel se débrouille et quand il le juge nécessaire va à contre-courant. Ça ne se sait pas, ça ne se voit pas parce que leur intérêt est souvent précisément d’être discret. Quand j’étais assistante d’éducation dans un lycée fréquenté par de nombreux élèves qui n’étaient pas français, il y a eu une vague d’arrestation de sans-papier, y compris à la sortie des établissements scolaires. Alors le proviseur m’a donné un ordre: je devais modifier la case nationalité des élèves dans le logiciel. Je devais mettre «français» pour tous, pour être certain que la police ne viendrait pas les chercher. A l’époque, j’ai été très étonnée d’entendre un chef d’établissement me demander de frauder. Et j’ai trouvé ça génial. Avec le temps, j’ai compris qu’ils étaient nombreux à désobéir, chacun à sa manière. Certains pratiquent à petite dose des méthodes pédagogiques alternatives au milieu d’un enseignement classique. D’autres refusent d’utiliser des méthodes de fichage des élèves. D’autres en accompagnent au planning familial sans prévenir les parents. Et c’est peut-être aussi ça l’école, apprendre à se poser les bonnes questions, des questions morales et, s’il le faut, désobéir.  

 

 

Titiou Lecoq
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