Politique

Souvenir de Marrakech

Temps de lecture : 14 min

[Épisode 11] Alors que la colère des Français gronde, Ghislain découvre l'identité de son enfant employé au ministère. Et pour une surprise, c'est une surprise.

Ghislain s'en souvient: effectivement, en 1994, il s'était accordé un petit week-end de relâche. | Nicolas Balas 
Ghislain s'en souvient: effectivement, en 1994, il s'était accordé un petit week-end de relâche. | Nicolas Balas 

Résumé des épisodes précédents:

Ghislain a perdu de son capital sympathie auprès des Français en imposant la campagne de prélèvements ADN. Plus inquiétant selon lui, son «coup de l'émotion» ne semble plus fonctionner. Plus urgent encore, Ghislain vient d'apprendre qu'il a un enfant naturel parmi les employés du ministère…

«En moyenne, les intelligences artificielles font beaucoup moins d'erreurs... Mais elles font des erreurs que les humains ne feraient jamais.»
— Rand Hindi, entrepreneur, cité par Florence Pinaud dans Ma vie sous algorithme (2018)

Le sourire de Ghislain se crispe à vue d'œil. Andréa attend une réponse, son doigt tatoué en suspens au-dessus de la souris: monsieur veut-il, oui ou non, connaître l'identité de son enfant naturel? Elle n'a qu'à cliquer, le nom s'affichera.

Ghislain Vous ne pourriez pas l'imprimer, plutôt? Que je le lise à tête reposée…
Andréa Sur papier? J'y avais pas pensé mais oui, je lance ça.

Ghislain bondit de son siège.

Ghislain Ça sort où? Pas dans le couloir, j'espère?
Andréa Non, sur l'imprimante derrière vous, près du porte-manteaux. Vous allez l'entendre.

Au son des rouleaux qui s'activent, Ghislain se rue sur la machine et arrache les deux pages qui en sortent, toutes chaudes de l'improbable nouvelle. Il les plie sans les lire et les dissimule nerveusement dans la poche intérieure de sa veste.

Andréa Sur la première page, vous trouverez le nom de votre enfant identifié grâce aux tests ADN. La seconde est un formulaire à signer et à nous rendre au plus vite, vous devez certifier que ce lien ne menace pas de corrompre vos décisions professionnelles.
Ghislain Attendez… Pivi les publie, ces filiations? Tout le monde est au courant?
Andréa Non! Le but n'est pas de détruire la vie des gens, juste d'en finir avec le favoritisme. Tant qu'il n'y a pas de souci, le formulaire reste secret. Il faut le voir comme un avertissement: oui, on peut bosser avec ses proches, frère, nièce, cousin, grand-mère… Mais attention, Pivi le sait et au premier soupçon de collusion, ça dégage.
Ghislain Puisque même moi je n'étais pas au courant… C'est débile, comment ça aurait pu m'influencer?
Andréa Écoutez, c'est la procédure depuis les tests ADN. Tous les employés concernés s'y plient, moi je ne…

Ghislain l'arrête de la main. Il est incapable de suivre ses explications.

Ghislain Je m'excuse, ça fait beaucoup d'infos d'un coup. Je vais y aller...

Mais il ne bouge pas, raide comme un piquet, à côté du porte-manteaux. Andréa le trouve pâle, lui propose de s'asseoir une minute, boire un thé. Ghislain ne répond pas.

Andréa Quand vous aurez lu le nom, si vous avez besoin qu'on vérifie deux ou trois trucs, qu'on creuse un peu les archives, revenez me voir.

Il quitte la pièce sans l'entendre. Pour s'assurer de la réalité de la scène, il tâte machinalement les feuilles pliées dans la poche intérieure de sa veste. Juste derrière, il sent son cœur battre dans une arythmie confondante.

Le chauffeur bouge le rétroviseur pour tenter de croiser le regard de son passager, il aimerait lui demander s'il compte tourner en rond encore longtemps dans la berline du ministère, mais Ghislain ne lève pas les yeux de ses documents. Il avait donné pour consigne de «prendre le périph' et rouler jusqu'à nouvel ordre». Devant son mutisme, le chauffeur se résigne donc à poursuivre en boucle.

«Descendante directe au premier degré: Najwa Birani.»

Au premier tour de boulevard périphérique, Ghislain n'a pu que lire et relire le nom. Trop absurde pour que cette vérité n'imprime nulle part dans son cerveau. Au second tour de Paris, Ghislain regarde les bâtiments agglutinés défiler. Impression de visiter sa propre cage thoracique comprimée. Il constate qu'il est physiquement choqué mais n'en pense rien. Du tout. Ou alors, réalise-t-il lentement, les pensées sont-elles trop nombreuses pour les distinguer. Oui, c'est cela. Ses idées, comme les immeubles le long de la route, sont promises à défiler éternellement et sans répit, sans qu'il puisse n'en fixer aucune. Au troisième tour, il a relu ses deux feuilles volantes des dizaines de fois sans mieux appréhender la situation. Zéro marge d'erreur, a dit Andréa. Le décor tourbillonne. Il se sent comme la bille d'une immense roulette. Un père et passe. Rien ne va plus.

Au quatrième tour, Ghislain reçoit un SMS de Najwa. «Faut qu'on parle.» À la fenêtre de la berline, les éléments se succèdent toujours sans logique. Un réverbère, un stade, un immeuble haussmannien, une pub vulgaire, un chantier, une tour en verre... Ghislain lui propose de se voir dans le square Saint-Jacques, elle accepte. Il laisse enfin le chauffeur attraper son regard: on peut rentrer.

Le soleil est déjà bas quand la voiture largue Ghislain devant le Sarah-Bernhardt. Il traverse à grandes enjambées la place du Châtelet, manque de se faire renverser par un scooter. On l'insulte, on le klaxonne, Ghislain ne se retourne pas. Il passe devant les arbousiers, entre chien et loup, poursuit le long de l'allée. Najwa l'attend sur un banc, coudes sur les genoux, mains soutenant le menton, tapie dans l'ombre immense de la tour Saint-Jacques. À ses yeux gonflés, Ghislain devine qu'elle a pleuré. Son visage ne trahit guère plus, les larmes l'ont lavé de toute expression. Elle renifle. Il reste debout.

Najwa Vous avez signé le formulaire?
Ghislain On se vouvoie toujours?
Najwa Je préfère, oui.

Elle lève les yeux vers Ghislain, sans la rage qu'il y trouve habituellement. Aucune intention de le blesser quand elle énonce calmement.

Najwa Pour moi, ça ne change rien. Vous n'avez pas été mon père, vous ne le serez jamais, mon job n'en sera pas affecté. Ce lien jamais cultivé n'existe pas. Je vais remplir le formulaire, jurer à Pivi que cela «ne saurait menacer l'impartialité de mes décisions» comme il dit, et basta.
Ghislain Très bien. Mais, dans ce cas… Pourquoi demander à me voir?
Najwa J'aimerais que vous gardiez ça pour vous. Je ne sais pas comment vous comptez gérer ça, je connais vos coups tordus, je vous ai vu exploiter l'image de vos enfants, je m'attends à tout. Si vous pouviez éviter de faire de mon histoire une nouvelle scène de votre spectacle permanent…

Ghislain retrouve, l'éclair d'une seconde, son sourire sardonique.

Ghislain Vous avez honte de moi?
Najwa Qu'est-ce que vous croyez? Que ça fait plaisir d'apprendre qu'on est la fille du roi des fachos?
Ghislain Parce que moi, vous croyez que ça me fait plaisir d'être le père d'une…
Najwa D'une quoi? D'une Arabe. Dites-le.
Ghislain Non, je pensais à «esclave de Pivi», mais c'est vrai que cet aspect ne m'enchante pas non plus.

Najwa soupire tout l'air que contiennent ses poumons, les yeux au ciel. Puis dévisage à nouveau Ghislain.

Najwa Et donc? Vous allez faire quoi?

Il lisse ses cheveux en arrière et observe les cimes des arbres se fondre dans l'obscurité gagnant les cieux. Najwa croit qu'il hésite, qu'il pèse le pour et le contre… En vérité, il ne voit pas comment il pourrait tourner l'info à son avantage. «Que des emmerdes», jauge-t-il intérieurement avant de trancher, à haute voix:

Ghislain Gardons ça pour nous, d'accord. Pour être franc, je crois que je n'ai pas encore bien réalisé.
Najwa Oui bah, vous fatiguez pas, y a rien à réaliser. À part que vous avez abusé d'une pauvre Marocaine y a des années, mais ça, vous le saviez déjà et ça vous empêchait pas de dormir.
Ghislain Attends. Parce que, personnellement, cette histoire me semble impossible. Tu en sais plus sur ta vraie mère? Tu sais qui c'était?

Najwa lui jette un regard froid.

Najwa On se vouvoie toujours, hein. Et non, je ne sais rien de ma mère biologique. Mes parents m'ont adopté dans un institut de Rabat qui recueillait des bébés, dont ceux des prostituées pour touristes de Casa ou de Marrakech. Vous n'êtes jamais allé en week-end d'orgie à Marrakech? Ou trop souvent pour vous rappeler des dates?
Ghislain T'es… Vous êtes née quand?
Najwa 30 octobre 1994.

Il semble lancé dans de savants calculs, remuant du pied les graviers de l'allée. Elle se lève.

Najwa Je retourne bosser. Vous signez ce papier avant ce soir, qu'on n'en parle plus?
Ghislain Ce sera fait.

Une formalité, se rassure Ghislain, aucune sanction possible. Pivi ne découvrira jamais entre eux le moindre soupçon de connivence. Najwa part, ignorant sophoras, arbousiers, frênes et cognassiers. Ghislain s'assoit sur le banc et la regarde s'éloigner: «Peut-être va-t-elle enfin comprendre que l'ordi ne comprend rien aux humains.» L'ombre rectangulaire de la Tour Saint-Jacques recouvre maintenant le parc entier. «Elle a raison sur un point, si on n'a jamais rien partagé d'autre que quelques gènes… Un lien biologique seul n'en est pas vraiment un.» Et pourtant, quelques instants plus tôt, face à la réaction dure et professionnelle de Najwa, Ghislain n'a pu s'empêcher de penser qu'elle avait de qui tenir. Et d'en éprouver une once de fierté.

Le gardien clame par-delà les pelouses que le parc va fermer. Le téléphone de Ghislain s'éclaire dans sa main. Samran Gao l'informe par SMS que le projet de rénovation de l'Assemblée nationale avance vite. Plus aucun obstacle à ce que le Palais Bourbon devienne un centre thermal de luxe. Le chantier pourrait débuter bientôt, le Totem accepterait-il d'en parrainer l'inauguration? Ghislain répond d'un laconique «OK».

Earth/Health l'a tout de même mis dans une position délicate avec cette histoire d'ADN, il ne faudrait pas que la transformation de l'Assemblée ternisse encore sa réputation… Pas trop le choix, Ghislain doit assurer son avenir. Directeur général d'Earth/Health France: la proposition de Samran en ferait saliver plus d'un. Le gardien du parc insiste auprès des retardataires, il faut quitter les lieux. «Najwa ne va pas apprécier que je m'affiche à l'inauguration d'un spa bling-bling… De toute façon, Najwa n'aime rien. Ni personne. En cela, elle tient plus de Pivi que de moi.» Ghislain se lève, tapote sa veste pour vérifier que les papiers y sont toujours et retourne au ministère, décidé à en finir avec ce formulaire.

Théo va et vient dans le couloir avec sa tablette sans savoir quoi faire de son alerte. Najwa est injoignable, personne dans le bureau du Totem: le stress monte. Sur son écran, un camembert à 82% rouge. Ses vingt-six autres graphiques sont tout autant cramoisis. Les réactions des Français aux prélèvements ADN sont catastrophiques. Pire, ils en tiennent Ghislain de Neuville pour responsable. Factuellement, si le Totem était encore choisi en tant que personnalité préférée des Français, Ghislain serait remplacé sur le champ.

Heureusement pour lui, les critères ont changé, mais Théo remarque en faisant défiler les stats que Ghislain ne semble plus vraiment incarner l'opposition non plus, à encourager le fichage génétique. Les Français se demandent comment leur rebelle favori a pu leur planter un coton-tige dans la joue. Théo se dirige vers la salle commune. Trop tard pour un café, le soleil décline déjà. Il commande un thé citron à la machine et se brûle avec la première gorgée sans pour autant quitter des yeux sa tablette et les réactions qui s'y actualisent en temps réel. Quantitativement, c'est massif, on est sur un millier de messages furieux par minute. Cela ne prouve pas que les Français sont majoritairement anti-prélèvements ADN, mais que les furieux le sont vraiment, au point de saturer les réseaux. Sans doute plus grave qu'un banal bad buzz. Au vu de ce que détectent les indicateurs, et si on lui demandait son avis, Théo soulignerait les «signes avant-coureurs d'une rupture profonde».

Sauf qu'une fois encore, tout le monde se moque de son diagnostic. Théo est juste bon à caler des taxis et à dégoter des salles de réunion à la dernière minute, c'est ça? Si ces idiots sont injoignables, perdus dans leurs luttes de pouvoir mesquines et contre-productives, ce n'est pas à Théo de stresser, encore moins de culpabiliser. Il souffle sur son thé. Qu'ils se crament tout seuls. Ce n'est pas son problème. Van Buiten va les virer, Ghislain comme Najwa, Théo bossera pour une nouvelle équipe et puis voilà. Le camembert à l'écran devient rouge à 83%. Un doute visite le jeune homme: les Français ne vont tout de même pas virer l'Algorithme? Pas renverser le système pour ça? Théo n'a pas le souvenir d'une procédure prévue pour mettre fin à la gestion algorithmique… De toute façon, les Français sont trop heureux des économies faramineuses réalisées par Pivi pour le débrancher.

Alors quoi? La révolution numérique n'aurait rien changé, à part se passer des élus et autres porteurs d'écharpes tricolores?

Pourtant, aux infos, sur l'écran de la salle commune, Théo voit des Français mécontents s'attaquer aux tentes de prélèvements ADN, perturber les files d'attente, hurler qu'ils ne laisseront pas leur génome se faire décortiquer… Les avocats, déjà mobilisés contre le rétablissement de la peine de mort, défilent maintenant contre les atteintes aux libertés individuelles. La télévision n'a pas changé. Au début, Théo y a cru. Avec la disparition des politiques, un vent de fraîcheur a soufflé sur l'info, les caméras se sont tournées vers des visages inédits, des voix surprenantes... Le ronron a repris. Les spécialistes, nouveaux habitués des plateaux, ont vite reproduit les postures d'autrefois, menant aux mêmes caricatures stériles. Alors quoi? La révolution numérique n'aurait rien changé, à part se passer des élus et autres porteurs d'écharpes tricolores?

Théo, du haut de ses 24 ans, n'a pas beaucoup connu le monde d'avant, mais détient sur sa tablette les preuves que, si, la France change: depuis la mise en service de Pivi, les inégalités se creusent. Ce que l'Algorithme appelle traiter tout le monde pareil, c'est ne discriminer personne à la base. Mais une intelligence artificielle reste programmée pour optimiser ses actions. Maintenant que Pivi détient cinq mois de données complètes sur les Français, il commence à affiner son approche de chaque individu. Le risque, selon les derniers rapports de chercheurs qu'a lus Théo, c'est que, sous couvert de ne bousculer personne, Pivi se mette à traiter les gens différemment. Qu'il distingue d'un côté ceux qui peuvent aller de l'avant, faire des études, produire énormément, de l'autre ceux qui vont se contenter de leur train-train. Aux curieux, les découvertes; les autres, aux oubliettes. C'est fou à dire à propos d'un dirigeant, mais il s'adapte trop.

Théo finit la dernière goutte de thé, la plus sucrée, et jette le gobelet en fibres de bambou dans le panier à recycler. Ces inégalités de traitement sont encore un mouvement de fond, presque de la sociologie, pas un scandale qui fait la une: les gens s'en foutent. L'opacité du système, les gens s'en foutent aussi. Avant non plus ils ne comprenaient pas qui décidait quoi. Le chantage aux aides sociales, les chômeurs qui doivent répondre à des dizaines de questions intimes chaque jour, les gens s'en foutent. L'état déplorable des prisons, le projet de réquisitionner les détenus pour répondre aux questions des intelligences artificielles (rouge ou vert, nez ou bouche, fromage ou dessert, oui ou non –l'IA ne devine rien, il faut toujours quelqu'un pour cliquer), pareil, les gens s'en foutent.

Ils commentent même: «Encore heureux, les criminels sont pas au Club Med!» L'intervention de l'armée dans certaines cités? «Les banlieues n'ont qu'à se tenir à carreau.» À la télé, un manifestant au crâne ceint d'un bandeau «Anti-Pivi» étale ses arguments avec trop de véhémence pour qu'on ne les saisisse. Théo quitte la pièce pour aller frapper à la porte de Ghislain, toujours personne. Il ne comprend pas ce qui se passe. «Je ne comprends jamais rien, de toute façon, voilà pourquoi ça fait cinq mois que je suis vacataire. Si Pivi avait décelé en moi un quelconque talent, il m'aurait proposé un vrai poste. Autre chose que préparer les slides pour les réunions et faire visiter le ministère aux invités. Si c'est l'utilisation optimale qu'on peut faire de moi, je préfère encore me flinguer.» Théo repart tenter sa chance au bureau de Najwa, sa tablette écarlate à la main.

Il fait nuit noire quand Ghislain descend du troisième étage avec les documents qu'il a fait imprimer à Andréa, extirpant à nouveau feuille par feuille de l'imprimante, collé à la machine, que personne ne les voit. Théo et Najwa sont partis depuis longtemps, Ghislain entre dans son bureau et donne un tour de clé. Il s'assoit, pose les feuilles sur le bureau en petite pile qu'il aligne avec soin, sort de son tiroir une flasque de Lagavulin et un verre, sale, qu'il remplit quand même.

Dehors, l'éclairage public s'éteint. Ghislain en déduit qu'il est minuit, finit son verre d'un trait et se saisit de la première page. Tout un préambule barbant précise que les informations qui suivent ont pu être recoupées grâce aux facilités d'accès qu'offre le royaume du Maroc concernant ses archives. «Contre rémunération, grince Ghislain. Les ONG parlent de “data-colonialisme” et dénoncent fermement ces pratiques. Ça, le document se garde de le préciser...» Viennent enfin, en page deux, des informations plus concrètes qui dessinent le scénario suivant: Najwa a été conçue la nuit du samedi 5 février 1994 dans un spa de Marrakech nommé L'Alcazar. Ghislain avait 22 ans et, à cette date, il y faisait justement étape, les relevés de carte bleue le prouvent.

Ghislain se ressert un verre, s'accorde une pause à la fenêtre. En 1994, il y a réfléchi depuis l'échange avec Najwa en fin d'après-midi, oui, il s'est rendu au Maroc. Lui et ses collègues venaient de quitter leur école de commerce pour fonder leur agence de conseil en communication politique. Le premier contrat signé avait servi de prétexte à ce petit week-end de relâche. Il se rassoit, tourne les pages. Tout concorde: les dates des billets d'avion, les factures des trois nuits passées à l'Atlas Asni, hôtel dans les sous-sols duquel se situe L'Alcazar… Le 5 février 1994, Ghislain de Neuville règle deux bouteilles dans ce spa connu pour ses rabatteuses.

Parmi elles, à cette date, selon les archives de la police, Jamila Alaoui. Celle-là même que le dossier d'orphelinat de Najwa mentionne comme sa mère probable. Peu de détails sur cette femme dont Ghislain lui-même ne garde qu'un souvenir alcoolisé et flou. Elle fuit l'Alcazar pour accoucher à la sauvette, puis elle confie son bébé à une amie qui le dépose à l'orphelinat. La seule autre fois qu'est mentionnée Jamila quelque part, c'est à sa mort, trois ans plus tard. Le rapport de police de l'époque ne précise pas de quoi, pudeur officielle qui dissimule souvent une overdose.

Au risque de déclencher les détecteurs d'incendie, Ghislain s'allume une cigarette à la fenêtre. Elle s'ouvre à peine, comme toutes les fenêtres de bureau. Les yeux plongés dans l'obscurité rectiligne des jardins, il note que la vidéosurveillance de l'hôtel, seule preuve tangible qu'il ait un jour ramené cette femme dans sa chambre, doit être effacée depuis belle lurette. En 1994, les K7 sur lesquelles on enregistrait les caméras de sécurité étaient toutes réutilisées dans la foulée. À chaque expiration, Ghislain doit se hisser sur la pointe des pieds pour recracher la fumée par l'entrebâillement de la fenêtre. Il devrait admettre que rien ne lui sert de se débattre. Quelles que soient ses arguties nocturnes sur le pourquoi du comment, demain la conclusion de l'ADN n'aura pas bougé, implacable. Najwa est sa fille.

Le lendemain matin, très tôt, Najwa tente d'épuiser sa rage sur un tapis roulant. Elle est seule dans la salle de sport des sous-sols du ministère, ce qui lui permet de grimacer, suer, ahaner, cracher, pleurer même si lui prenait l'envie, bref, de tout donner sans honte. Jusqu'à ne plus avoir la force d'être en colère. Son téléphone vibre avant. Ghislain convoque une réunion de crise dans le salon Mérimée. Elle hurle «merde» aux vélos élliptiques puis file à la douche. Au moins, son géniteur a jusque-là tenu parole, il a signé le formulaire sans lui en reparler. Même pas une remarque déplacée dont il a le secret. Elle règle l'eau sur bouillante, ça doit être sa millième douche depuis qu'elle a appris la nouvelle. Pas simple d'être la fille d'un salopard, même en frottant fort.

Dans le prochain épisode:
Ghislain aimerait consolider sa position et entame sans tarder de grandes manœuvres en ce sens. Najwa est déboussolée face à ce Totem opportuniste et populiste qui a toujours réponse à tout… Mais elle a trop sacrifié pour démissionner maintenant.

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