En Slovénie, des traditions transmises de père en fils face au tourisme de masse
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En Slovénie, des traditions transmises de père en fils face au tourisme de masse

Temps de lecture : 6 min
Emma Challat
Klara Širovnik

Au fil des ans, le tourisme est devenu le moteur principal de l'économie locale des Alpes slovènes. Depuis peu, les habitants de la région se démarquent en proposant des vacances plus calmes, dans la lignée du slow tourisme.

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À Bled (Slovénie).

Bled, petite ville montagnarde du nord-ouest de la Slovénie, est entourée de sommets sur trois côtés. Il est 8h du matin sur le lac de Bled lorsque Gregor Pazlar nous accueille avec une poignée de main ferme, alors que les cygnes dorment toujours. Des plaques de neige recouvrent encore les hautes montagnes.

Au cours des sept dernières années, Gregor a transporté des touristes vers la seule île du lac à bord de son pletna, une embarcation typique du lac de Bled. En raison de l'heure matinale, nous sommes seuls sur le lac. «Nous serons officiellement les premiers sur l'île aujourd'hui», remarque gaiement Gregor en pagayant. Tandis que la brume se lève sur l'eau, il rame sans effort. Après des années de travail, la technique lui vient naturellement.

Cuisinier de formation, il est devenu pletnar, c'est-à-dire navigateur de pletna, lorsque son père a pris sa retraite. Ce n'est pas un métier auquel on peut se former: il faut en hériter. Le métier de pletnar ne se transmet que de père en fils. Gregor était préparé à compter sur ses deux mains et non pas sur des moteurs diesel.

Lorsque le moment viendra, Gregor transmettra également ses droits à l'un de ses fils. «Le premier a 12 ans, le second 9 ans. Ils ont encore le temps de décider lequel sera pletnar», dit-il en souriant. Il commencera à leur apprendre à naviguer quand ils auront 15 ans. «Ils doivent d'abord se muscler», précise-t-il malicieusement.

Un pletna, embarcation typique du lac de Bled, dans le port de Mlino. | Emma Challat

Le pletna de Gregor est amarré dans le port principal, Mlino, l'un des trois endroits à partir desquels il est possible de rejoindre l'île de Bled. Le hangar à bateaux du château, situé non loin de Mlino, a été rénové dans le cadre d'un projet européen de slow tourisme. L'objectif est d'offrir aux visiteurs de Bled des infrastructures modernes afin de les inciter à y passer plus de temps. Améliorer l'accessibilité et l'utilisation des ressources touristiques liées à l'eau fait partie de la philosophie du slow tourisme. Or, l'île de Bled a toujours été perçue comme un minuscule monde à part. Il serait absurde, voire irrespectueux, de se précipiter!

La première église de l'île a été construite au XIe siècle. Les pèlerins ont commencé à affluer au cours du XVIe siècle. La tradition des pletnas était déjà assez développée à cette époque. L'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche avait ordonné aux agriculteurs locaux de transporter gratuitement les pèlerins vers l'île, en échange d'une exonération fiscale. Ce droit avait alors été accordé à vingt-trois familles. Aujourd'hui, le lac de Bled abrite toujours le même nombre de bateaux, un quota qui ne changera pas en raison des règles de la profession.

Des bateaux aux noms de femmes

Les filles ne peuvent pas hériter de la profession de leur père. «Bien sûr, l'égalité est essentielle. Mais le problème est qu'un bateau vide pèse environ 800 kilos et peut accueillir dix-huit personnes, soit un poids total d'environ deux tonnes et demie», nous explique Gregor. Le genre féminin est néanmoins présent dans les noms des bateaux: les pletnars baptisent leurs embarcations des noms de leurs femmes, de leurs filles ou d'autres habitantes de la région.

Ainsi, sur le lac de Bled, les bateaux s'appellent Larisa ou encore Gorenjka. Gregor, quant à lui, a baptisé son bateau d'après le nom de sa femme, Barbara. Nous lui demandons avec ironie ce qu'il se passerait s'il divorçait. «Je changerais simplement le nom», répond-il en plaisantant.

Gregor raconte que les habitants de Bled ont toujours vécu du tourisme. «Mais il faut tout de même s'y habituer, surtout lorsque les visiteurs sont nombreux, trop nombreux. Par exemple, pendant la haute saison, il faut faire ses courses à 7h du matin car, dès 9h, les magasins sont dévalisés. Les visiteurs ont beaucoup changé ces dernières années. Il y a vingt ans, ils se contentaient de prendre une photo. Aujourd'hui, ils veulent des vacances actives et variées.»

Néanmoins, le site de Bled cherche à résister au tourisme de masse en encourageant le slow tourisme et la durabilité. Les bateaux sont fabriqués en bois issu de la région par des artisans locaux. Ils sont peints avec des peintures naturelles. Par ailleurs, Bled fait partie du parc national du Triglav, ce qui implique de nombreux engagements.

«Bohinj est en train de changer»

À une dizaine de kilomètres au nord de Bled, dans la municipalité de Bohinj, nous rendons visite à la famille Rožič. Dans leur maison d'hôtes rustique, des animaux empaillés habillent les murs, au risque de surprendre le voyageur moderne. Il s'agit là de l'héritage des générations passées. Boris Rožič, le chef de famille, nous explique que dans l'ancienne Autriche, un homme possédant des trophées de chasse était considéré comme riche. «Les Rožič sont des chasseurs», nous révèle-t-il en ouvrant une armoire pleine d'équipements de chasse.

Les membres de la famille Rožič sont pêcheurs et chasseurs depuis des décennies. | Emma Challat

«Oui, il y a beaucoup de touristes, et les habitants, y compris mes amis, remarquent que Bohinj est en train de changer, nous apprend Aljaž, le plus jeune fils de Boris. Les infrastructures et les nouveaux hôtels ne ressemblent plus à la “Bohinj traditionnelle”. Mais notre père apprécie ces aménagements. Tous les matins, entre 8h et 10h, les locaux viennent boire un café dans notre auberge qu'ils qualifient de “centre communautaire”.»

Boris Rožič s'est marié deux fois. Sa première femme est «partie», si bien qu'il gère aujourd'hui la pension de famille avec sa seconde épouse. Aljaž, le «bébé de la famille», a 20 ans. «Il a terminé ses études secondaires, il est très assidu. Maintenant, il étudie quelque chose, mais je ne sais pas exactement quoi», nous confie Boris en riant.

Il ajoute fièrement que son fils effectue toutes sortes de tâches dans l'entreprise familiale, y compris la location de bateaux sur le lac de Bohinj. En effet, le projet européen de slow tourisme a permis à la municipalité de mettre en place des aménagements portuaires, notamment à proximité de la pension Rožič.

Des épées de Napoléon au tourisme

Boris Rožič est originaire de Bohinj. Ses racines familiales y sont ancrées depuis le XVIe siècle. La famille Rožič a suivi de près le développement de la région et en a observé les changements. Jusqu'en 1900, Bohinj était très isolée. Puis, en 1902 (sous l'Empire austro-hongrois), une voie de chemin de fer y a été construite. «Il y avait des moulins ici, nous avons forgé des épées pour Napoléon», nous informe-t-il fièrement. Sa famille a possédé les premiers bateaux sur le lac de Bohinj, que le père de Boris avait acquis pour le plaisir. Plus tard, le tourisme thermal s'est développé dans la région.

Depuis lors, beaucoup de choses ont changé: le tourisme a évolué, notamment en matière de commercialisation. «Les visiteurs ont des attitudes respectueuses. Le principal problème est celui des instructions sur la façon de manipuler les bateaux, témoigne Aljaž. La plupart du temps, ce sont les Slovènes qui ne respectent pas les règles!»

D'après lui, le touriste moderne n'a pas beaucoup de temps à consacrer à un seul et unique endroit. Le développement des infrastructures, entre autres par le biais de projets de l'Union européenne, contribue à les attirer. Ainsi, la construction d'installations portuaires pour les bateaux incite les visiteurs à séjourner plus longtemps à Bohinj.

«Si je ne me réveille pas avec cette vue, cela ne me convient pas», explique Aljaž Rožič, le fils de Boris. | Emma Challat

Aljaž ressent un lien fort avec Bohinj, la nature et le lac. «Il y a quelque chose qui me retient ici. Si je ne me réveille pas avec cette vue, ce qui m'arrive lorsque je suis à Ljubljana où j'étudie, cela ne me convient pas. Les premiers mois à Ljubljana ont été un enfer pour moi», nous confie-t-il avant d'ajouter que son père, lui non plus, ne quittera jamais le coin. «Il y est très attaché. Mon grand frère et moi ressentons la même chose. Par exemple, nous ne sommes pas allés à l'école maternelle quand nous étions enfants. Nous allions pêcher et nous faisions du yoga avec notre père. Nous l'aidions aussi pour la location des bateaux quand nous avions 8 ou 9 ans», ajoute-t-il en riant.

Nous plaisantons au sujet de l'interdiction du travail des enfants en Slovénie, même s'il est clair que l'aide apportée par un fils à son père ne relève pas de cela. Bien au contraire, il s'agit d'une tradition perpétrée par les habitants de Bohinj de génération en génération. Une tradition aujourd'hui affirmée face au tourisme de masse.

Traduction de Céline Michaud, Voxeurop.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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