Quand les écoles de BTP convoitent les femmes
Égalités / Économie

Quand les écoles de BTP convoitent les femmes

Temps de lecture : 5 min
Maria Lipińska
Rachel Notteau

En France, les centres de formation aux métiers du bâtiment et des travaux publics tentent d'attirer les femmes, qui ont tendance à moins se tourner vers cette filière que les hommes. Ils ont même intégré le projet européen «Women Can Build», financé par le programme Erasmus+ en 2017.

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À Roubaix (France).

Sur son ordinateur de bureau, des photos de jeunes femmes en bleu de travail défilent. «Elle, on l'appelait Barbie. Elle avait de longs cheveux blonds et des ongles roses», désigne du doigt Émilie Gaeremynck, conseillère au centre de formation des apprentis aux métiers du bâtiment (BTP CFA) de Lille Métropole, à Roubaix (Nord), qui a intégré le projet européen «Women Can Build» financé par le programme Erasmus+ en 2017. «Mais elles ont toutes joué le jeu», se remémore celle qui accompagne les élèves dans leur parcours.

En janvier 2020, un groupe de jeunes filles en difficulté d'insertion sur le marché du travail a découvert les métiers du BTP. Un projet avec un objectif double: leur permettre de trouver une vocation et, en même temps, déconstruire les stéréotypes autour des femmes dans le bâtiment, encore considéré comme un secteur d'hommes.

En 2016, la Fédération française du bâtiment comptait 12% de femmes. Même si ce chiffre est en progression, elles ne représentaient alors que 1,6% des effectifs sur les chantiers. Émilie Gaeremynck égrène les réticences des employeurs: «Ça va être compliqué avec mes gars», «C'est moins productif qu'un homme», «Je n'ai pas les moyens pour investir dans des vestiaires séparés».

Dans les métiers du BTP, les femmes ont longtemps été aux abonnées absentes. | Rachel Notteau et Maria Lipinska

La sonnerie retentit et la conseillère se lève de sa chaise. «Mais ces clichés, je les entends de moins en moins», note-t-elle. En parallèle, il y a également ces patrons qui cherchent des femmes: «On nous dit qu'elles sont plus minutieuses, plus organisées et qu'elles sont plus douées pour gérer la relation avec les clients.»

«Il faut casser le plafond de verre»

Dans les couloirs de l'école, les apprentis la saluent. Ce jour-là, peu de têtes féminines se dévoilent. Ce n'est pas si étonnant: «Sur 700 apprentis, nous avons entre 25 et 30 filles», estime Émilie Gaeremynck. Les jeunes femmes sont encore peu nombreuses à se tourner vers les formations aux métiers du BTP. «C'est pour cela que les sessions de découverte sont importantes. Sur une dizaine de filles venues en 2020, il y en a deux qui se sont inscrites au CFA à la rentrée suivante. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est un bon début!», s'enthousiasme-t-elle.

La plupart de ses apprenties se forment aux métiers de menuisière, plombière ou encore couvreuse. «Tiens, nous n'en avons pas encore en maçonnerie», réalise la conseillère. Et ajoute en soupirant: «Il faut casser le plafond de verre. Il est encore bien épais.»

Perchée en haut d'un échafaudage à plus de quatre mètres du sol, dans une maison de campagne à quelques kilomètres de la frontière belge, Euphrasie Desruez, 29 ans, le confirme entre deux coups de pinceaux. «J'ai des camarades qui ont mis du temps à se lancer dans les métiers du bâtiment, découragées par leurs parents», explique la jeune peintre, apprentie au CFA de Lille Métropole et en alternance dans l'entreprise familiale, créée par son grand-père en 1968. «Moi non plus je ne m'imaginais pas dans ce secteur, alors que j'y baigne depuis que je suis toute petite», songe-t-elle.

Finalement, Euphrasie Desruez a découvert son attrait pour la peinture. Elle va d'ailleurs reprendre la tête de l'entreprise lorsque son père partira à la retraite dans quelques années. Mais avant, elle espère avoir un deuxième enfant. «J'exerce un métier physique et je suis exposée à des produits chimiques qui sont déconseillés lorsque l'on est enceinte. Il ne faut pas que je tarde, car lorsque je reprendrai l'entreprise, il sera trop tard», projette-t-elle.

Euphrasie Desruez ne s'imaginait pas devenir peintre en bâtiment, alors que c'est un milieu dans lequel elle baigne depuis toute petite. | Rachel Notteau et Maria Lipinska

Euphrasie resserre sa queue de cheval et enlève son gilet gris tacheté de couleurs. Finalement, le regard des autres sur son métier ne la dérange pas. «Lorsque je leur dis que je suis peintre, ils me répondent souvent: “Tu peins quel genre de tableaux?” Puis, quand ils comprennent que je travaille dans le bâtiment, ils sont toujours curieux d'en savoir plus. Souvent, ils deviennent des clients», raconte-t-elle d'une voix malicieuse.

Euphrasie Desruez en est convaincue, les femmes ont leur place dans cette filière: «Les mentalités changent. Les gens se rendent de plus en plus compte que le secteur du bâtiment est adapté aux femmes.» Elle prend pour exemple une ancienne camarade du CFA de Lille Métropole, désormais insérée sur le marché du travail.

Se sentir enfin chez soi

Le bruit strident de la scie à format résonne dans cet atelier installé dans la métropole lilloise, tandis que les poussières de bois virevoltent. Certaines s'accrochent au t-shirt noir de son utilisatrice. Clémence Lieven, 32 ans et ancienne apprentie au CFA, est salariée depuis huit mois dans cette entreprise qui réalise du mobilier. En ce moment, elle fabrique des tables en bois rehaussées par des cloisons.

«J'ai appris à porter comme un mec!», annonce la menuisière Clémence Lieven, ex-apprentie au CFA de Lille Métropole. | Rachel Notteau et Maria Lipinska

La menuisière baisse son casque de chantier sur le cou, puis attrape le mètre accroché sur son pantacourt en jean pour prendre les mesures. D'une mine satisfaite, elle soulève la planche: «J'ai appris à porter comme un mec! En déposant le matériau sur le côté. Parfois, on peut soulever jusqu'à 100 kilos! Alors maintenant, je ne me demande plus si je vais y arriver ou non, je le fais, c'est tout», développe la jeune femme aux cheveux courts. Dans cette équipe de huit personnes, Clémence Lieven n'est pas la seule femme: deux autres travaillent à l'atelier de couture et une collègue s'occupe des commandes.

Si elle est épanouie dans son activité, c'est parce que Clémence Lieven y a veillé après avoir terminé sa formation au CFA, en 2018. «Lors d'un entretien, un recruteur a insisté pour que j'aille au secrétariat. Une autre fois, lorsque je visitais l'entrepôt, j'ai vu des affiches avec des femmes à poil. Je ne voulais pas travailler avec des gens qui parlent des femmes comme si elles étaient de la viande. Dans les deux cas, je n'ai pas donné suite.»

«Je suis la seule de l'équipe à avoir le diplôme pour utiliser la scie à format», lâche-t-elle, sans aucune arrogance dans la voix. Clémence se remémore son premier jour à l'école. «Dès que je suis rentrée dans l'atelier, je me suis sentie chez moi», relate-t-elle, en esquissant un léger sourire.

Pourtant, Clémence a parcouru du chemin avant de se tourner vers une formation aux métiers du BTP. «On m'a poussée à faire des études générales. J'ai passé cinq ans à étudier la communication et les médias. Jusqu'à ce que j'emménage dans mon premier appartement. J'avais envie de fabriquer mes propres meubles, ça a été le déclic», explique-t-elle tout en se retirant une écharde du doigt. Si ses journées sont éprouvantes, Clémence aime son métier. «Je regrette d'avoir passé autant de temps dans les études générales. Mais maintenant, j'ai trouvé ma voie», assure-t-elle, avant de retourner à son outil.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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