En Pologne, quand l'insertion passe par une coopérative sociale
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En Pologne, quand l'insertion passe par une coopérative sociale

Temps de lecture : 6 min
Hélène Bienvenu Hélène Bienvenu

Un lieu de vie, une communauté, un travail: depuis dix ans, la coopérative sociale polonaise Arte offre une aide et une structure aux plus fragiles.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Bielawa (Pologne).

Devant la coopérative Arte, à Bielawa, une petite ville au sud-ouest de la Pologne, c'est le va-et-vient permanent en cette belle journée de printemps. Devant l'entrée, un camion attend de pouvoir mettre le cap sur l'Ukraine, où il viendra ravitailler la population en bandages, médicaments ou produits alimentaires de première nécessité. Plus à gauche, des matelas tout neufs alignés le long de la clôture font de l'œil aux passants.

Ces articles invendables cédés gratuitement par une grande entreprise de commerce en ligne sont mis à disposition de qui en aurait besoin. Ils ont été distribués abondamment aux réfugiés ukrainiens, installés dans cette commune de 30.000 habitants. Quelques personnes fouillent dans un carton, laissé en évidence dans la rue, pour dégoter des trouvailles vestimentaires.

Entre deux matelas, Emmanuel Kuźmicz, employé de la coopérative Arte, remplit un frigo solidaire. Aujourd'hui, ce sera fraises, jambon et saucisses de Francfort –achetés à prix cassés auprès d'exportateurs et autres chaînes alimentaires, ou donnés. Achalandé tous les jours, chacun est invité à toute heure à s'y servir sans rien avoir à débourser. «Ici, on peut trouver de l'aide à n'importe quel moment», précise Emmanuel Kuźmicz, qui travaille depuis presque dix ans dans cette coopérative sociale et solidaire fondée en 2012.

Esprit communautaire

Arte, qui emploie trente personnes en situation de réinsertion, souvent dépendantes à diverses drogues, leur offre un lieu de vie, une communauté et un lieu de travail. La plupart de ses salariés sont employés dans les espaces verts ou encore dans le BTP. Arte bénéficie de crédits à taux d'intérêt réduits, financés par le Fonds social européen.

Emmanuel Kuźmicz, 58 ans est arrivé il y a dix ans. Alors sans abri, il soigne sa dépendance à l’alcool grâce au soutien de la communauté et devient un pilier de la coopérative Arte. | Hélène Bienvenu

Vêtu d'un sweat-shirt gris et d'une paire de jeans, Emmanuel Kuźmicz est l'incarnation même du «modèle Arte». Cet ancien mineur s'est rapidement trouvé aux prises avec l'alcool, après le départ de sa femme. Il a ensuite perdu son logement et connu des problèmes de santé. C'est son fils qui l'a conduit jusqu'au foyer d'Arte.

«Si ça n'avait pas été lui, je n'y serais pas allé. Je n'avais plus aucun espoir. Mais chez Arte, on te fait confiance.» Ce quinquagénaire devient rapidement un des piliers de la coopérative. Aujourd'hui, il s'occupe de toutes les questions logistiques au sein de l'entité. Mais il met volontiers la main à la pâte dans les chantiers de construction. Sa dernière idée ? Un coin barbecue et des fourneaux dans le jardin, déjà prêts à l'emploi.

Dans la grande maison construite sur la base d'une ancienne ferme et rénovée grâce à un crédit de la BGK –une banque étatique polonaise– financé par le Fonds social européen, Emmanuel Kuźmicz redouble là aussi de créativité. Dans la cave voûtée, il se verrait bien faire une salle à manger «à la française» pour les repas en communauté. Il y ajouterait volontiers une «orangerie» juste avant le jardin.

Le foyer d'Arte et ses panneaux solaires ont pu être installés grâce à un crédit du Fonds social européen via la banque polonaise BGK. | Hélène Bienvenu

En tout cas, ses colocataires et lui-même –car l'employé est logé sur place– ont déjà fait des miracles. «Ce bâtiment était une ruine, il y a dix ans. Mais on a de sacrés talents dans l'équipe!». Aujourd'hui, quatre étages ont été aménagés avec goût et des panneaux solaires ont été installés sur le toit, générant une autonomie énergétique les mois d'été. Le bâtiment en lui-même est appelé à s'étendre grâce à une cagnotte, et son jardin accueillera bientôt des bungalows pour familles victimes de violences domestiques.

Accidentés de la vie

À l'étage, Arkadiusz Czeszyk range son linge propre dans sa chambre –un dortoir soigneusement agencé sous les toits. «J'ai passé neuf années de ma vie en prison, j'en suis sorti en 2020», raconte ce quadra aux yeux bleus, arrivé chez Arte en 2022 et désormais employé par la structure. «Je continue ma thérapie pour me défaire de la cigarette et de l'alcool: je me rends aux groupes de parole et on a des psychologues qui viennent toutes les semaines. J'avais essayé en prison mais ça n'avait jamais marché. Ici, on se sent soutenu et encadré. Et puis, la foi nous aide», confie ce Polonais qui fréquente une église évangélique locale. Nombre de ses coreligionnaires sont également employés par Arte.

Le dortoir à l'étage de la «maison d'Arte». | Hélène Bienvenu

«Chez Arte, on retrouve des anciens directeurs de banques, des militaires, des commandants de police, des Franciscains, des anciens détenus condamnés pour meurtre… et on se développe tous ensemble», affirme dans le bâtiment d'en face –une porcherie transformée, un siècle plus tard, en bureau cossu– Jarosław Pilecki, à la tête d'Arte.

«Nous avons également reçu un crédit à un taux avantageux de la BGK pour rénover ce bâtiment-ci où nous avons emménagé nos bureaux, il y a quelques mois», continue ce Polonais à la moustache poivre et sel. «Nous, nous travaillons avec des personnes “perturbées” par la vie. Si jamais on devait avoir recours à des emprunts sur le marché, on aurait déjà fait faillite plus d'une fois! On n'aurait jamais obtenu un crédit à un taux d'intérêt si avantageux et on n'aurait jamais pu se développer comme on l'a fait», admet-il, reconnaissant.

Ancien footballeur professionnel en Basse-Silésie, Jarosław Pilecki s'est retrouvé à la retraite à 40 ans –comme nombre de ses collègues de la profession– à Bielawa. La ville connaissait encore des lendemains difficiles alors que son industrie textile s'était effondrée dans les années 1990.

«Beaucoup de mes amis qui avaient arrêté le football ont commencé à devenir dépendants à diverses drogues à ce moment-là. Leurs vies étaient soudainement devenues vides de sens», témoigne celui qui pratique toujours le ballon rond entre amis. C'est ainsi que Jarosław Pilecki rencontre le Divin et bascule dans le social. Il finira par créer sa propre coopérative sur un terrain vague. «J'ai vu des gens que je connaissais boire… et disparaître. J'ai voulu agir, puis d'autres se sont joints à moi et depuis on apprend encore!»

Tissu social et économique

Ce sont donc des personnes exclues, en proie aux drogues, sans emploi ou sortant de l'univers carcéral que le cinquantenaire accueille dans ses deux foyers logeant actuellement soixante-dix personnes. «Une des étapes pour briser la dépendance, c'est d'avoir un travail. À Arte, les personnes que nous accompagnons travaillent ou apprennent un métier. Quand elles sont encore en voie de rétablissement, elles ne sont pas très productives. D'où la nécessité d'avoir des financements sur cette période transitoire, à l'instar des vingt stagiaires que nous avons en ce moment chez nous, rémunérés grâce au Fonds social européen

En tout, trente personnes sont salariées par Arte, et la coopérative génère un chiffre d'affaires de 2,5 millions de zlotys (540.000 euros) par an. «Nos employés travaillent pour un syndic immobilier à Bielawa, ils tondent la pelouse, entretiennent les espaces verts… D'autres sont engagés dans la construction ou décorent occasionnellement des céramiques. Nous avons des employés qui se rendent sur des chantiers jusqu'à Wrocław [capitale régionale, à un soixantaine de kilomètres de là, ndlr].»

En dix ans, pas moins de 3.000 personnes ont pu bénéficier de l'aide d'Arte. «Nous avons de très bonnes relations avec la mairie. Certains de nos employés ont également reçu des appartements municipaux à rénover et ils y habitent depuis. On a célébré quelques mariages aussi!», se réjouit Jarosław Pilecki.

Dans cette épicerie sociale inaugurée en novembre 2021, une centaine de Bielawiens qui bénéficient de l'aide sociale s'alimentent à moindre coût au quotidien. | Hélène Bienvenu

En novembre 2021, Arte a inauguré une épicerie sociale, qui bénéficie elle aussi d'un crédit financé par le Fonds social européen. «Ce sont des emplois supplémentaires et ça nous a fait découvrir de nouveaux publics, telles les personnes âgées, qu'on voyait peu. Et dire qu'on pensait avoir déjà pas mal aidé avec Arte!» s'étonne Jarosław Pilecki.

Dans le centre-ville de Bielawa, au rez-de-chaussée d'un petit centre commercial, une centaine de personnes font leurs courses au quotidien. On y trouve de tout –y compris un rayon friperie– à des prix défiant toute concurrence. Une aubaine pour bien des locaux, alors que l'inflation galope à plus de 10% par mois en Pologne.

«L'autre jour, une cliente est venue acheter des couches pour son enfant. À en juger par son visage, quelque chose ne tournait pas rond. Et puis, on s'est rendu compte qu'elle était sans logis», raconte Anka Pilecka –sœur de Jarosław Pilecki– qui dirige l'épicerie. «On a tout de suite contacté Arte, qui a pu trouver un logement à la petite famille», se félicite-t-elle, ajoutant qu'elle ne changerait d'emploi pour rien au monde.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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