Pandémie forestière: l'espoir renaît dans les forêts tchèques
Santé / Monde

Pandémie forestière: l'espoir renaît dans les forêts tchèques

Temps de lecture : 8 min
Filip Brychta
Marie Ramaugé

Ces dernières années, la calamité des bostryches a anéanti une grande partie des forêts tchèques. Aujourd'hui, les propriétaires pensent surtout à la reforestation. Subventionné par l'Union européenne, le plan national de restauration est censé les y aider.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Telč (République tchèque).

«Personne n'aurait pu imaginer cette folie», explique Zbyněk Baránek, de la coopérative forestière de Borovná (République tchèque). Nous le rencontrons à la périphérie de Telč, d'où nous nous dirigeons vers un endroit où, il y a quelques années à peine, se trouvait une belle forêt verte. Mais aujourd'hui, nous arrivons dans une clairière où seules restent quelques souches et arbres morts.

Cela est dû à la calamité du bostryche qui a frappé les forêts tchèques. Bien que la catastrophe porte le nom d'un coléoptère de la sous-famille des scolytes, les ravages provoqués par cette petite bête sont le résultat de plusieurs facteurs. Notamment de la plantation exclusive d'épicéas et de la monoculture qui en a résulté; de la mauvaise transformation de l'économie après 1989, année de la révolution de Velours; de l'échec de la gestion forestière centralisée; et –enfin et surtout– du changement climatique.

Zbyněk Baránek se souvient «de l'année 2015, où la sécheresse a été extrême». Il pense que l'alarme aurait alors déjà dû être tirée. «Maintenant, vous marchez à sec là où, même en bottes, vous ne seriez pas passés il y a quelques années.» Nous nous arrêtons sur une route forestière qui n'est entourée d'aucune forêt. Devant nous, les collines dénudées et ce qui reste d'arbres toujours présents. Un vent fort nous souffle dessus. C'est logique. Dans la forêt, ce sont les arbres qui arrêtent le vent, mais ici, il n'y en en pas.

Dans la région de Vysočina, une forêt a été attaquée par les bostryches, des coléoptères de la sous-famille des scolytes. | Marie Ramaugé

«Autrefois, j'aimais travailler dans la forêt, même pendant la canicule estivale, car à l'ombre, j'étais protégé», raconte, rêveur, ce technicien forestier expérimenté. «Mais maintenant je n'y trouve plus d'ombre», dit-il en secouant la tête. Il confie que la calamité n'a pas seulement affecté les forêts dont il s'occupe, mais aussi son âme. «Je vais vous montrer un endroit où je me rends pour trouver de l'espoir. Allons-y!»

La nature trouvera bien un moyen

Cet homme d'une cinquantaine d'années travaille dans la sylviculture depuis l'âge de 18 ans. Il a consacré toute sa vie d'adulte à prendre soin des forêts. En voiture, il connaît si bien la région que c'est l'intuition qui lui permet d'éviter chaque trou sur le chemin vers un endroit «prometteur». Pourtant, il admet qu'à mesure que le paysage a changé et que les arbres ont disparu, son sens de l'orientation s'est détérioré. «Parfois, je ne sais même pas où je suis. C'est complètement différent ici.»

Nous nous arrêtons et nous dirigeons vers l'une des collines. «Nous y voilà», annonce-t-il en s'arrêtant au milieu d'une clairière plus récente que les autres. Il n'y a pas vraiment de grande différence avec les autres endroits que nous avons visités. C'est pourtant là qu'il vient se ressourcer.
Il se penche et prend délicatement une minuscule pousse d'arbre dans sa main. «Ils poussent ici aussi. Même ici, sur ce rocher», sourit-il. En effet, l'endroit est parsemé de dizaines d'arbres minuscules; ils pourraient dominer la colline dans quelques décennies.

«Il y a eu des moments où je me suis demandé si ce travail en valait encore la peine, confie-t-il. Mais maintenant, je vois la restauration et je retrouve l'espoir.» Pendant longtemps, il a réfléchi à tout ce qui aurait dû être fait différemment –et mieux. Mais maintenant, il réalise que c'est sans doute comme ça que les choses devaient se passer. Il s'est également rendu compte que la nature devait être davantage écoutée. «Nous ne voulions pas l'admettre, mais les forêts ont senti leur fin. Les arbres se le sont dit.»

«Nous ne voulions pas l'admettre, mais les forêts ont senti leur fin», affirme le technicien forestier Zbyněk Baránek. | Marie Ramaugé

Dans la région de Vysočina, l'une des quatorze régions tchèques, presque tout ce qui pouvait être coupé l'est déjà. Il est maintenant temps de planter de nouvelles forêts. La mesure «Créer des forêts résilientes au climat» devrait y contribuer. Il s'agit d'une contribution financière dont les propriétaires forestiers peuvent faire la demande. Le plan de relance national tchèque, dont une partie sera consacrée aux forêts, bénéficiera du mécanisme de «facilité pour la reprise et la résilience» de l'Union européenne.

Cette fois, l'objectif est de planter des forêts plus vitales, saines et durables. Tirer des leçons des erreurs qui ont conduit à la catastrophe actuelle peut sembler une évidence, mais ce n'est pas si simple. En fait, les causes peuvent remonter très loin dans le passé.

Le combat ne pouvait être gagné

Il serait difficile, voire impossible, de trouver un début de solution unique au problème. Ainsi, Tomáš Vrška, expert forestier de l'Université Mendel de Brno, explique que l'on pourrait remonter jusqu'au XVIIIe siècle: «À l'époque, Hans Carl von Carlowitz [un comptable et administrateur de mines saxon, ndlr] a écrit un livre expliquant comment utiliser la forêt de manière productive.» En ce temps-là, la terre était riche en nutriments et sa méthode a été un succès. Mais aujourd'hui, les forêts ne peuvent pas être gérées comme elles l'étaient alors.

Il souligne que ce n'est pas la première fois que la calamité du bostryche frappe les forêts. Dès le milieu du XIXe siècle, le premier problème lié aux monocultures d'épicéas est apparu. À l'époque, les arbres étaient en mauvais état, tout comme aujourd'hui, et le bostryche typographe les a attaqués. «Cette fois, c'est la troisième génération de culture d'épicéas qui pose problème», indique Tomáš Vrška.

Ainsi, il y a deux siècles, les bases de la calamité actuelle étaient déjà établies. Zbyněk Baránek se rappelle comment tout a commencé. «C'est arrivé du sud-est», décrit-il, comme parlant d'une guerre. Et ce n'est pas étonnant: il était en première ligne des travailleurs tentant d'arrêter l'armée de bostryches typographes. Lui et ses collègues ont convenu que la seule option était de couper un millier de mètres cubes de bois et de les écarter rapidement.

«Et nous l'avons véritablement fait. Nous les avons abattus et avons commencé à les emporter», confirme-t-il. Mais il se souvient également avoir ramassé un morceau d'écorce et avoir compris que le verdict était clair. Car un arbre est considéré en état de calamité s'il présente une cavité de coléoptère par décimètre; or il avait trouvé jusqu'à huit coléoptères par décimètre sur chaque arbre. «À ce moment-là, j'ai su que nous n'avions aucune chance.»

Après la chute du marché européen, le bois tchèque, devenu bon marché faute d'acheteurs, a attiré l'attention des entreprises chinoises. Des camions transportent les essences jusqu'aux trains qui les mèneront aux ports allemands d'où elles rejoindront la Chine. | Marie Ramaugé

Pour les techniciens forestiers et les autres travailleurs, le dur labeur a alors commencé. Travaillant du matin au soir, au début, tous essayaient de sauver les forêts et de vendre leur bois à des prix élevés, mais ceux-ci ont rapidement chuté. Plus tard, ils n'essayaient plus que de vendre le bois sans se soucier du prix. Même les scieries autrichiennes ont cessé de se fournir en République tchèque. «Le marché européen s'est effondré», affirme Zbyněk Baránek.

Le bois bon marché, cependant, a attiré l'attention des entreprises chinoises. «Ils ont profité du fait que les conteneurs vides revenaient en Chine et ont commencé à les charger de bois», poursuit le technicien forestier. Le bois infesté de la région de Vysočina était chargé sur des camions qui l'emportaient et le chargeaient sur des wagons, puis transporté par train vers les ports allemands, d'où il prenait la direction de la Chine par la mer.

Nouveau départ, nouvelle chance

Une partie du bois est encore expédiée en Chine, mais la lutte acharnée contre le bostryche n'est quasiment plus qu'un souvenir. Maintenant, il s'agit de planter des arbres et de reboiser. C'est un travail de longue haleine, comme tout travail dans la forêt.

«La première étape importante est de faire revivre le sol», commence Tomáš Vrška. La terre des forêts a perdu ses valeurs nutritives en raison des monocultures et devrait être restaurée grâce à des espèces d'arbres pionniers, par exemple. Il s'agit notamment des bouleaux, des sorbiers, des saules et des peupliers. Il convient également d'empêcher la réapparition de forêts composées uniquement d'épicéas.

Les décrets d'application de la loi sur les forêts, qui différencient les essences d'arbres en fonction de certaines régions, y contribuent. À cela s'ajouteront des subventions provenant de fonds européens, qui ne seront accessibles que pour ceux qui remplissent les conditions fixées. Vojtěch Bílý, porte-parole du ministère tchèque de l'Agriculture, nous décrit l'exigeante procédure administrative. «Avant de réaliser les travaux, le demandeur doit présenter une “notification” dans laquelle il annonce les travaux et l'ampleur approximative de la contribution financière qu'il prévoit de demander pour une année civile donnée.»

Le technicien forestier Zbyněk Baránek revient sur la catastrophe qui a frappé ses forêts. Aujourd'hui, il a espoir dans la restauration des sols. | Marie Ramaugé

Mais pour certains, la paperasse est trop lourde. «Pour toutes les subventions, c'est la même chose», résume Zbyněk Baránek. Il aide bénévolement les gens à remplir des formulaires et à faire des demandes de subventions financières. «Je fais cela depuis un certain nombre d'années, mais cela ne m'empêche pas d'avoir systématiquement envie de jeter l'éponge au bout de cinq pages», dit-il. Heureusement qu'il continue d'aider les autres à reconstruire des forêts. Il est conscient qu'autrement, beaucoup d'entre eux auraient renoncé à la plantation diversifiée.

Un avis que partage Tomáš Vrška, selon qui la tâche principale consiste à faire changer les gens d'avis. «Si un propriétaire forestier est intelligent et responsable, alors il veut planter des forêts pour ses petits-enfants.» Tomáš Vrška souligne que la perception du temps est différente lorsqu'on travaille avec les forêts. Et Zbyněk Baránek est la preuve que de telles personnes existent. Il n'est pas certain qu'il arrivera à se protéger du soleil dans ses forêts, mais on peut espérer que ses descendants le feront.

Traduction d'Anaïs Raimbault, Voxeurop.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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