Mines de lignite en Grèce: le plan de transition «juste» l'est-il?
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Mines de lignite en Grèce: le plan de transition «juste» l'est-il?

Temps de lecture : 8 min
Aude Cazorla
Rania Zokou

À Mavropigi, en Macédoine-Occidentale, les habitants expropriés comptent dessus pour être dédommagés.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Mavropigi (Grèce).

Vangelis Karageorgiou conduit avec la même assurance sur l'autoroute entre Ptolemaïda et Kozani que sur les chemins de terre de son village, Mavropigi. En tant que président du village, il a l'habitude de raconter les difficultés de sa communauté de manière persuasive et posée. Il se crispe toutefois en sortant de la voiture, faisant quelques pas jusqu'à une parcelle de terrain composée d'un tas de débris rouges, de tiges métalliques rouillées et de blocs de ciment. Il ne parvient pas à dire s'il s'agit des fondations de sa maison ou de celles d'un voisin, mais il estime que c'est l'endroit où se trouvait sa maison jusqu'à il y a trois ans.

Vangelis Karageorgiou, là où se trouvait sa maison: «Mon père était un bâtisseur. Il avait construit cette maison de ses propres mains, brique après brique.» | Rania Zokou

En arrière-plan, deux des plus grandes mines de lignite à ciel ouvert de Grèce, détenues, creusées et exploitées par la Public Power Corporation (PPC), s'étendent à perte de vue. Eleni Kotzaitsi, une enseignante retraitée de Mavropigi, les décrit avec justesse comme «des bêtes éventrées, une impression de paysage lunaire, de cratères».

Vue de la mine où se trouvait Mavropigi. Jusqu'à 2001, la majeure partie du terrain était recouverte de forêt. Les habitants y célébraient tous les ans les fêtes traditionnelles de Protomagia. | Rania Zokou

Le lien entre le premier plan et l'arrière-plan est un lien de cause à effet: le village a été éradiqué en raison de l'exploitation de la mine. Le lignite est la principale source d'énergie électrique de la Grèce depuis des décennies. La Macédoine-Occidentale, où se trouve Mavropigi, en abrite les gisements les plus importants. Depuis 1957, le charbon, trésor le plus précieux de la région, fait de la PPC le principal employeur, à la fois directement et indirectement. Il contribue à faire grimper le PIB régional. Les besoins énergétiques croissants du pays ont fait grandir l'appétit des excavatrices. Ainsi, le village, qui existait à cet endroit depuis 6.500 ans av. J.-C., s'est retrouvé menacé.

À la mine de Mavropigi, les machines tournent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, toute l'année, pour garantir la fourniture en énergie du pays. | Rania Zokou

Le 5 octobre 2001, après une série de batailles juridiques entre le village et la PPC à propos des conditions environnementales, ainsi qu'un violent affrontement avec la police, la mine qui allait engloutir la forêt de Mavropigi a été ouverte. Tasos Emmanouil, président de l'association des habitants de Mavropigi, se souvient que «tout le village savait ce qui se passait car la police avait demandé à l'hôpital voisin de mettre des ambulances à disposition».

Exhumations forcées

Tasos nous montre alors quelques photos sur son téléphone, représentant une série de tombes excavées du cimetière de Mavropigi. «Nous avons été forcés d'exhumer nos proches, souvent contre notre volonté. Les huissiers distribuaient des papiers indiquant les dates auxquelles les pompes funèbres, mandatées par la PPC, exhumeraient nos proches afin de les enterrer dans le cimetière de Ptolemaïda. Vivants ou morts, ils n'ont eu de pitié pour personne.»

Après l'élimination de la forêt et du cimetière, l'expropriation des habitants de Mavropigi a été décidée en 2011, lorsqu'une dangereuse crevasse est apparue dans le sol. En 2012, le tribunal régional a décidé des taux de compensation à octroyer aux résidents pour leurs propriétés. Fin 2013, les 200 familles avaient toutes été indemnisées et avaient commencé à chercher de nouvelles maisons.

Malgré la désignation officielle d'un site de relocalisation, les autorités locales n'avaient pas prévu les infrastructures de base nécessaires pour rendre le lieu habitable. Sous la menace de la crevasse et de la situation financière très instable de la Grèce à cette époque, les habitants de Mavropigi ont été obligés d'investir rapidement dans le marché immobilier de Ptolemaïda, qui y a vu une opportunité de profit.

Ce qui était autrefois la place principale et vibrante de Mavropigi est devenu un lieu sans vie. | Rania Zokou

Les habitants de Mavropigi, en particulier les plus âgés, ont eu beaucoup de mal à s'adapter à l'environnement urbain et à son mode de vie. Zoi Kozidou savait que pour que ses parents ne dépérissent pas dans leur nouvel appartement qu'ils appelaient «la cage», elle devait emménager avec eux pendant un certain temps. Elle ne pouvait alors pas imaginer qu'elle devrait rembourser 42% des sommes perçues pour acheter cet appartement, plus d'un an après les avoir reçues.

En effet, en décembre 2014, deux ans après la décision du tribunal régional, la cour d'appel a réduit les taux d'indemnisation de 5% sur les parcelles de terrain et de 42% sur les biens immobiliers, pour un total de 35 millions d'euros. Selon Tasos, cette décision s'est conformée aux taux exigés par la PPC. Cela signifie que si la PPC réclamait cet argent, les résidents perdraient également leurs nouvelles maisons. «Nous avons les mains liées, nous avons constamment peur qu'ils prennent nos maisons. C'est leur “merci” pour tous les sacrifices consentis par Mavropigi», ajoute Eleni avec un sourire amer.

En suspens

Le Centre de lignite de Macédoine-Occidentale de la PPC se trouve non loin de Mavropigi. Le chauffeur de taxi, également originaire de Mavropigi, est curieux de savoir ce qu'Antonis Nikou, directeur du centre depuis 2020, a à dire sur le village. Malgré son attitude professionnelle, les connaissances de Nikou sur le sujet se révèlent plus intimes. «Vous voyez, je suis né dans ce village, les tombes de mes parents s'y trouvaient. Comme tous les habitants, je suis moi-même redevable à la PPC.» Il ajoute, retrouvant son sérieux: «Il s'agit de savoir comment équilibrer ces deux positions différentes.»

Antonis Nikou estime la situation «en suspens»: «À ce jour, la PPC n'a fait aucune démarche pour réclamer les montants dus sur la base du verdict de la cour d'appel. Néanmoins, ces sommes sont officiellement enregistrées et ne peuvent pas être effacées.» Les résidents, comme l'explique Vangelis, croient qu'il existe une solution à ce conflit. «Nous pensons qu'une solution politique existe. Avec Yorgos Sotirelis, notre avocat à Athènes, nous avons rédigé une proposition d'amendement qui aurait pu être utilisée par n'importe quel gouvernement depuis 2014 et résoudre le problème par la simple signature d'un ministre.»

Aujourd'hui, les habitants pensent que leur dernière chance réside dans le Plan de développement pour une transition juste de la Grèce (JTDP). En septembre 2019, lors du sommet spécial organisé par le Secrétaire général de l'ONU sur l'action climatique, l'actuel Premier ministre du pays, Kyriakos Mitsotakis, a annoncé que la Grèce allait «fermer toutes les usines de lignite au plus tard en 2028».

Depuis lors, le gouvernement a pris des mesures importantes pour donner suite à cette annonce. L'abandon progressif du lignite sera financé par le mécanisme pour une transition juste de l'UE. Le JTDP suscite toutefois le scepticisme de nombreuses personnes: ce plan reste à ce jour «assez vague», comme le souligne Nikos Mantzaris, analyste politique et cofondateur de Green Tank.

«Il y a eu quelques conversations politiques, selon lesquelles une solution serait trouvée dans le cadre du JTDP, mais nous n'avons vu le mot Mavropigi dans aucune des versions publiées jusqu'à aujourd'hui», affirme Yorgos Deliyiorgis, membre du conseil de Mavropigi. Pavlos Angelidis, le plus jeune membre du conseil, ajoute que lors d'une réunion au ministère de l'Environnement et de l'Énergie en 2019, ce dernier s'était «engagé à [nous] aider à trouver une solution et [nous] avait demandé d'être patients pendant quelques mois pour légiférer en douceur, dans le cadre du plan de transition».

Une telle issue pourrait être envisageable car le ministre est lui-même membre du comité gouvernemental du JTDP. Antonis Nikou conçoit également cette possibilité: «Si le ministère veut inclure la question de ces compensations, cela deviendrait une décision politique qui pourrait être exécutée.»

L'impasse?

Nikos Mantzaris est plus hésitant: «Je n'arrive pas à imaginer comment cette situation peut être résolue. Mais je ne peux pas non plus imaginer que ces personnes perdent leur argent. Je peux vous dire que ce n'est pas juste.» Il écarte toute possibilité que le gouvernement, qui a obtenu 1,9 milliard d'euros auprès du Fonds pour une transition juste et du Plan de relance de l'UE, puisse simplement rembourser l'argent, puisque «ces fonds financent des projets».

Un représentant du Comité directeur du JTDP partage un point de vue similaire: «Il s'agit d'un différend entre la PPC et les résidents relogés. Ce n'est pas un problème relevant du JTDP.» Il affirme néanmoins rester confiant «mais réaliste» quant à la mise en œuvre du plan. D'ici à 2024, les habitants devraient constater des évolutions dans leur région avec, par exemple, des reconstructions de mines, des parcs de panneaux solaires, des communautés énergétiques, de grands investissements, ou encore un soutien à l'entrepreneuriat, au tourisme, à l'agriculture innovante et à la transition numérique. Selon lui, la «méfiance des habitants à l'égard de tout grand changement» serait le principal obstacle.

Nikos Mantzaris suggère quant à lui que la méfiance des locaux est justifiée. «Personne n'a réellement interrogé les habitants à propos de leur région. Leur implication n'a guère été prise en compte.» La gouvernance descendante du JTDP n'a pas non plus considéré les engagements des ONG et des syndicats. L'analyste politique ajoute que si les habitants n'y croient pas, même le meilleur plan peut être voué à l'échec. «Les gens n'ont pas confiance: alors que cette période de transition s'annonce longue, les fonds manquent, et les solutions d'urgence ne suffisent pas à contenir la vague de chômage», qui a toujours été élevé dans la région.

Pavlos en est une victime. Il travaillait auparavant comme maître d'œuvre pour la PPC. Avec le déclin constant de la production de lignite, les offres d'emploi se sont raréfiées. Ainsi, un an seulement après avoir construit sa nouvelle maison à Ptolemaïda avec l'argent de la compensation, il a dû la fermer et déménager à Athènes.

Un des derniers bâtiments de Mavropigi qui a survécu. Il y est écrit: «Mavropigi, dans nos cœurs pour toujours.» | Rania Zokou

Tasos reste inflexible: «Au lieu de réclamer des emplois, nous devons exiger de garder nos maisons. C'est la récompense pour tout, c'est le “juste” de cette transition. Le terme “juste” n'est ici qu'un euphémisme.» Malgré tout, les habitants ne baissent pas les bras. En 2019, lorsque la Haute Cour de Grèce a validé la décision de la cour d'appel, les résidents ont saisi la Cour de justice de l'Union européenne. Depuis, ils attendent patiemment une date de procès afin de connaître enfin la véritable signification du mot «juste».

Traduction de Céline Michaud, Voxeurop.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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