De jeunes migrants appelés à repeupler les campagnes
Société

De jeunes migrants appelés à repeupler les campagnes

Temps de lecture : 6 min
Baptiste Langlois
Jaime Sevilla Lorenzo

En leur fournissant logement et formation dans une région vieillissante des Pyrénées catalanes, le projet Avenir vise à les aider à trouver du travail tout en revitalisant le territoire.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Tremp (Espagne).

Smaïl se lève tôt tous les matins pour arriver à 8h à son travail, une déchetterie où il range et nettoie les objets à recycler. Il rentre chez lui à 14h et occupe parfois son après-midi à livrer des revues ou des repas à domicile. Il est marocain, il a 19 ans et il vit à Tremp, une ville de 6.000 habitants située en bordure des Pyrénées, au nord-ouest de la Catalogne.

C'est en 2020 que lui et neuf autres jeunes migrants non accompagnés sont arrivés dans cette commune pour participer pour la première fois au projet «Avenir». En leur assurant un logement et une formation dans cette région dépeuplée, ce programme aspire à leur offrir un avenir digne tout en redynamisant le territoire avec ces jeunes avides de travailler.

«Il s'agit de zones rurales de plus en plus désertées par les jeunes», constate Violeta Quiroga, professeure en travail social à l'Université de Barcelone, qui a pris part au programme. Il en résulte une population très vieillissante et inactive. Pour résoudre ce problème, conjugué à celui des mineurs migrants non accompagnés, le gouvernement autonome de Catalogne et la chambre de métiers et de l'artisanat de région Occitanie, en France, ont lancé ce projet commun. Ce dernier est doté d'une subvention de près de 700.000 euros provenant du Fonds européen de développement régional (FEDER).

Issus de centres d'accueil pour jeunes migrants, les participants sont dirigés vers cette zone de montagne. Ils y sont hébergés et encadrés 24 heures sur 24 par une équipe de sept professionnels qui les aident dans leurs tâches quotidiennes. «L'objectif est de faire en sorte qu'ils puissent sortir et trouver un emploi, mais avec un travail préalable d'accompagnement à l'émancipation», explique Mireia Badia, la directrice du personnel. Ces accompagnateurs leur apprennent notamment à cuisiner des plats sains, à gérer leur argent et à utiliser une machine à laver.

Cet immeuble, dans le centre de Tremp, héberge le logement où sont installés les jeunes. Sept professionnels sont avec eux 24 heures sur 24. | Baptiste Langlois

Ces jeunes reçoivent également une formation adaptée aux métiers disponibles dans la région. Vu l'offre éducative limitée en milieu rural, de surcroît vis-à-vis de personnes démunies de papiers en règle, Avenir leur propose des cours adaptés à leurs besoins et à leurs intérêts (menuiserie, coiffure, maintenance, etc.) assortis à des stages d'apprentissage au sein d'entreprises locales. «Le cours de mécanique est celui qui m'a plu le plus», confie Smaïl. Le programme les aide aussi à obtenir le permis de conduire, si précieux dans une région peu desservie en transports en commun.

La priorité: trouver du travail

Huit des dix premiers participants ont désormais trouvé un emploi. «Leur priorité est de trouver du travail, d'avoir des papiers en règle et d'économiser afin d'aider leur famille au Maroc», selon Mireia Badia.

C'est notamment le cas de Mahjoub, qui a été engagé par la mairie de La Pobla de Segur, une commune de 3.000 habitants située près de Tremp. Son maire, Marc Baró, le décrit comme un jeune très travailleur: «Je ne l'ai jamais entendu dire non, tous ses collègues sont ravis.» Il effectue des travaux de nettoyage, de jardinerie et de maçonnerie, entre autres. Marc Baró se félicite de l'accueil qu'il a reçu dans le village: «Ils viennent pour gagner leur vie, pas pour s'asseoir dans un bar.»

Xavi Sánchez, l'un des éducateurs, dénonce certaines attitudes racistes à leur égard: «Ils sont stigmatisés et se sentent un peu rejetés, victimes d'une sorte de racisme ordinaire.» Il évoque des regards désapprobateurs de personnes entendant parler arabe dans un magasin, ou des accusations de vol sans fondement au supermarché.

Il est toutefois convaincu que ce projet peut contribuer à «surmonter tous ces préjugés», à mesure que la population locale se familiarise avec ces jeunes. Aussi, il estime que «cet échange culturel enrichit les communautés». Un sentiment que partage Violeta Quiroga: «Une sensibilisation émerge envers les personnes venant d'autres origines.»

Xavi Sánchez, éducateur, et Mireia Badia, directrice de l'équipe éducative du projet Avenir à Tremp (Catalogne). | Baptiste Langlois

Au-delà du logement et de la formation, Avenir s'occupe également des loisirs des participants, en les incitant à pratiquer des activités sportives ou à faire du bénévolat dans des associations. «C'est par les relations sociales que les personnes s'intègrent dans un territoire», affirme Violeta Quiroga. Dès qu'il a le temps, Smaïl part jouer au football avec ses amis. «Je suis un supporter du Real Madrid», déclare-t-il devant le regard scandalisé de l'une de ses cheffes, qui semble plutôt en faveur du Barça. Xavi Sánchez confirme que «le sport a été primordial» en vue de l'intégration des jeunes, qui ont déjà presque tous leur propre groupe d'amis. «La vie ne se résume pas seulement à étudier et travailler», conclut-il.

Prendre son indépendance, un pas difficile à franchir

Bien que tous se soient inscrits au programme pour trouver du travail, il n'est pas toujours facile de s'émanciper par la suite: une fois cet objectif atteint, ils doivent quitter l'appartement au bout de six mois. Mireia Badia raconte que parmi les participants initiaux, «trois ont trouvé très rapidement un emploi, mais ils venaient à peine d'arriver et ils étaient terrorisés à l'idée d'abandonner le projet aussi vite».

Face à ce problème et à celui du manque d'offres de locations dans la région, les institutions concernées ont mis à leur disposition un logement de transition où «ils pourront terminer de se préparer pleinement à la suite de leur parcours», explique la responsable. Deux d'entre eux ont définitivement pris leur indépendance. Smaïl devra quitter Avenir avant l'été, mais il a déjà tout prévu: «Je louerai un appartement avec des amis à Tremp.»

La question des papiers d'identité est un autre obstacle auquel ils sont souvent confrontés. Arrivés en Espagne en situation irrégulière, ils ont beaucoup de mal à accéder à un emploi ou même à une formation en raison de la législation sur les étrangers. Les responsables du projet évoquent un combat de tous les instants contre la bureaucratie: les conditions pour que les entreprises puissent leur proposer un contrat de travail, synonyme de permis de travail, sont quasiment impossibles à remplir.

Joan Sarrias, directeur de l'agence pour l'emploi de Tremp et l'un des coordinateurs du projet, déplore la rigidité de certaines normes, particulièrement difficiles à mettre en application en milieu rural. Mais au-delà de ces entraves, il affirme sans hésiter qu'Avenir «a connu un franc succès». Mireia Badia est d'accord avec lui: «Ces jeunes avaient une situation très vulnérable. Aujourd'hui, ils ont grandi et de bonnes perspectives d'avenir s'ouvrent à eux.»

Les offres d'emploi de la zone, affichées à l'agence pour l'emploi de Tremp. | Baptiste Langlois

Cette initiative prendra fin en mai, deux ans après son lancement. Il s'agissait d'un projet pilote, dont les promoteurs espèrent le renouvellement. Ils ignorent toutefois sous quelle forme et, surtout, avec quelles ressources il continuera, une fois épuisé le financement européen. «Le budget va nous manquer», reconnaît Mireia Badia. Joan Sarrias indique en ce sens qu'Avenir a prouvé combien il était nécessaire de mettre en place un programme de formation professionnelle adapté aux zones rurales. Ainsi, il plaide en faveur d'«une petite école de métiers» qui soit «durable» et accueille des étudiants «issus de n'importe quelle filière préalable».

Entre-temps, Tremp et sa région ont accueilli avec succès plus d'une dizaine de jeunes travailleurs, un chiffre non négligeable pour un si petit territoire, estime Joan Sarrias: «Quatorze personnes changent toutes les données statistiques locales, que ce soit sur le plan démographique, du chômage ou du vieillissement de la population.» Presque tous sont restés dans la région, pour le moment. Smaïl n'est d'ailleurs pas très dépaysé à Tremp, qui ressemble à son village d'origine, au centre du Maroc: petit, montagneux, avec un climat similaire... Vêtu de l'uniforme jaune réfléchissant de la déchetterie, il a une vision claire de son avenir: «J'ai l'intention de rester ici pendant environ cinq ans.»

Traduit par Pascal Roy, Voxeurop.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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