À Caen, l'association La Maison redonne vie à une friche industrielle, un repas après l'autre
Société

À Caen, l'association La Maison redonne vie à une friche industrielle, un repas après l'autre

Temps de lecture : 6 min
Luca Matteucci
Gábor Ratkovics

Au cœur de la presqu'île industrielle de Caen, un collectif de citoyens joue les pionniers d'un quartier voué à la gentrification. À travers des ateliers collaboratifs et des repas partagés, La Maison espère populariser l'accès à une alimentation durable.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Caen (France).

Du savoureux jus à base de pommes Jonagold bio fraîchement récoltées. Voilà l'une des nombreuses victuailles locales servies à La Maison de l'alimentation durable, un éco-lieu qui promeut depuis 2021 une vision systémique, écologique et participative de l'alimentation sur la presqu'île de Caen (Calvados). Prise en sandwich entre la nature, la route et une aire d'accueil des gens du voyage, La Maison est un lieu unique en son genre.

On y trouve entre autres un composteur alimentaire, un potager et une caravane gâteuse que les initiés qualifient de «coin de rencard» en raison de son intérieur tamisé, décoré d'une petite table sur laquelle on a déposé des bougies. De généreux donateurs ont en outre offert des chaises et des tables pour garnir le lieu, et même des sièges de cinéma.

Nicolas Broussard, ingénieur informaticien originaire de Caen et cofondateur du collectif La Maison, est le gourou du maraîchage urbain. Adepte des pratiques agro-écologiques telles que le jardinage sur sol vivant –donc sur un sol non travaillé–, le paillage et l'association de cultures, il est très fier de ce qui a été produit jusqu'à présent: épinards, tomates, courges, persil, roquette, laitue et fèves. Tous ces aliments sont devenus les ingrédients vedettes des déjeuners rituels du vendredi, qui attirent entre dix et quarante personnes selon les semaines.

«C'est une maison pour l'avenir de l'alimentation, explique Nicolas Broussard. Santé, empreinte écologique, bon goût... Chacun a sa propre définition de l'alimentation durable. L'idée est d'avoir un espace pour en parler et de le faire de manière agréable et ludique.»

La Maison de l'alimentation durable abrite une caravane, un potager ou encore un composteur. Et ici, les adventices ne sont pas considérées comme de mauvaises herbes. | Luca Matteucci

Après un lancement fortement médiatisé coïncidant avec la fin de RU:RBAN, un programme européen de coopération entre villes promouvant une agriculture urbaine et périurbaine durable, Nicolas Broussard et les quatre autres cofondateurs du collectif n'ont pas encore concrétisé tous les objectifs qu'ils s'étaient fixés.

Pour faire de La Maison un centre de vie associative plus vivant, le collectif aimerait partager l'espace, prêté par la ville par le biais d'une convention, avec d'autres organisations à but non lucratif. Une demande jusqu'à présent refusée par l'administration, selon les dirigeants de La Maison. «C'est dommage, car le lieu est génial et il y a beaucoup d'associations qui seraient intéressées pour venir ici», regrette Nicolas Broussard.

Autre déception: la municipalité a interdit la mise en place d'un poulailler. La Maison n'a pas non plus d'accès fixe à l'eau et à l'électricité, pour qui elle dépend du bon cœur de la communauté gitane voisine.

Malgré ces contraintes, le collectif avance petit à petit pour diffuser sa vision holistique de l'alimentation durable. En février, il a, par exemple, lancé une série d'ateliers de cuisine afin de lutter contre le gaspillage alimentaire intitulée «Vide ton frigo». Ces sessions sont animées par une volontaire rémunérée qui crée des recettes équilibrées à partir d'aliments sur le point de périmer, apportés par les participants.

«L'objectif est de mettre en lumière des pratiques simples que les gens peuvent adopter, déclare Marie-Hélène Denis, cofondatrice du collectif La Maison. Nous voulons qu'ils repartent chez eux avec des techniques et des recettes.»

Des projets à vocation sociale

Ancienne conseillère en chantiers d'insertion, Marie-Hélène Denis a insufflé une fibre sociale dans la feuille de route de La Maison. Le collectif s'est ainsi récemment associé à La Boussole, un centre d'accueil de jour situé à une centaine de mètres, pour proposer des ateliers gratuits aux sans-abri et aux usagers de drogues et d'alcool. L'une de ces activités consistait à recycler des palettes de bois en jardinières, qui seront ensuite ensemencées de tulipes et placées en guise de décoration dans la cour de La Boussole.

La bibliothèque de la caravane de La Maison regorge de livres. Le sujet? L'alimentation durable, bien sûr. | Luca Matteucci

Marie-Hélène Denis espère mettre en place d'autres projets à vocation sociale à l'avenir. Par exemple, elle envisage de construire un bar avec les membres de La Boussole pour qu'ils viennent plus souvent leur rendre visite. Elle aimerait également lancer une série d'ateliers de cuisine avec le centre local pour l'accueil des migrants.

Mais pour l'instant, le collectif consacre une bonne partie de son énergie à une ferme urbaine de 1,5 hectare, située à Fleury-sur-Orne, à cinq kilomètres de la presqu'île. Depuis septembre 2021, Pierre, maraîcher professionnel, y est employé par l'association pour faire pousser des cultures qu'il serait risqué de cultiver sur les sols pollués de la presqu'île.

«Hier, nous avons récolté de l'artichaut, du mangetout et de la patate douce avec Pierre», raconte Clotilde, l'une des deux stagiaires en service civique à La Maison. Alors qu'elle souhaite devenir maraîchère plus tard, Pierre lui sert d'exemple pour apprendre le métier.

À demi-mot, Marie-Hélène indique souhaiter que Clotilde se porte candidate à un appel d'offres public pour un terrain de 12 hectares à Fleury-sur-Orne. «L'idée est que les personnes qui nous rejoignent puissent développer leur activité au sein de La Maison», affirme-t-elle.

Une nouvelle maison pour
La Maison

Tôt ou tard, La Maison devrait déménager 50 mètres plus à l'est, dans un entrepôt désaffecté surnommé «Les Tonneaux», à cause de sa forme. Ce hangar de 1.200 m2 fut sauvé de la démolition en 2016 par le programme Urbact Seconde Chance, financé par le Fonds européen de développement régional au même titre que RU:RBAN.

Marie-Hélène Denis présente le site qui devrait bientôt abriter le collectif La Maison. La structure métallique est celle d'un ancien entrepôt de 1.200 m2. | Luca Matteucci

Le réseau Seconde Chance avait pour mission de faciliter les échanges entre neuf villes européennes (dont Dubrovnik, Porto ou encore Liverpool), souhaitant donner une seconde vie à des bâtiments abandonnés à haute valeur symbolique: des «géants endormis».

«Notre géant endormi n'était pas l'entrepôt proprement dit, c'était la presqu'île», explique Thomas Boureau, directeur d'études à l'Agence d'urbanisme de Caen Normandie Métropole et animateur du groupe local Urbact entre 2016 et 2018. «Il fallait que le projet soit attractif pour que l'immobilier se vende bien», ajoute-t-il.

D'une superficie de 40 hectares, l'écoquartier Nouveau Bassin de la presqu'île est destiné à accueillir quelque 2.500 nouveaux logements et 35.000 m2 de bureaux, selon une projection réalisée par la ville de Caen. «Les Tonneaux» serviront de porte entre le futur quartier et un nouveau terminus de tramway, prévu pour 2027.

À en croire Valentin Dieudonné, urbaniste à la communauté de communes Cingal-Suisse Normande, et son ami Julien Poisson, doctorant à l'Université de Caen Normandie, le Nouveau Bassin devrait devenir l'un des quartiers les plus prisés de la ville.

Une ancienne usine vouée à devenir un centre artistique

En plus de l'entrepôt, le projet Urbact Seconde Chance a conçu un plan d'action pour réhabiliter le Tunnel, une ancienne usine à béton, afin d'en faire un centre artistique. Or, à la mi-mars 2022, quatre ans après la fin du projet Urbact à Caen, le bâtiment est toujours fermé, sans aucun signe d'activité. Des plaques de plastique opaque fixées à la va-vite empêchent de voir l'intérieur du bâtiment.

Une ancienne usine de béton abritait jadis une trentaine de migrants. Ils ont été délogés en 2017. | Luca Matteucci

Quelques clichés placardés sur les murs de l'usine révèlent que le bâtiment était jadis occupé par des familles de migrants qui y avaient installé leurs tentes. Selon un article de Ouest-France, une trentaine de réfugiés, dont quatre familles et dix enfants, ont été délogés en février 2017 par la police.

Actuellement, l'entrepôt dans lequel La Maison est censée emménager ressemble plus à un squelette métallique qu'à une véritable maison: le toit et les murs ont été enlevés à l'issue du chantier Urbact pour éviter que la structure ne s'effondre en cas de tempête, précise Thomas Boureau, de l'agence d'urbanisme de la ville. «Nous aimerions que notre future cuisine ait un toit, sourit Marie-Hélène. Mais nous avons besoin de plus d'argent si nous devons le construire nous-mêmes.»

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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