Les ateliers Egalipro, un réseau de confiance pour les femmes à Marseille
Monde

Les ateliers Egalipro, un réseau de confiance pour les femmes à Marseille

Temps de lecture : 6 min
Elena Lébely
Andriana Theochari

Depuis 2018, le CIDFF (Centre d'information sur les droits des femmes et des familles) de Marseille a mis en place des ateliers pratiques à destination des femmes en recherche d'emploi. Le but? Leur donner des clés pour s'insérer ou se réinsérer dans le monde professionnel.

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À Marseille (France).

«Au-delà des questions financières, avoir un travail c'est un moyen d'émancipation pour les femmes. Ça leur redonne confiance en elles et ça leur permet d'exister pour elles-mêmes, en dehors de leur famille», avance Clara, chargée du projet Egalipro au CIDFF de Marseille.

Au service emploi de cette association, qui a des antennes dans toute la France, des accompagnatrices à l'emploi suivent individuellement et collectivement des femmes dans leur recherche d'un métier. L'objectif? «Les aider à lever tous les freins qui les empêchent d'accéder au monde professionnel ou d'y retourner», ajoute Clara.

Clara, chargée de mission Egalipro. | Elena Lébely

Composé d'un cycle de quatre journées d'ateliers collectifs, le programme Egalipro aborde des thématiques aussi diverses que l'estime de soi, l'importance du réseau ou encore le droit du travail. Tout cela dans la perspective de donner des clés à ces femmes pour qu'elles puissent ouvrir les portes menant aux emplois, parfois bien cadenassées pour celles qui n'en auraient pas les codes. Ce programme est soutenu financièrement par le Fonds social européen (FSE).

Jeudi 5 mai, c'est l'atelier droit du travail à la Cité des métiers dans le IIe arrondissement marseillais. Plusieurs femmes sont arrivées en avance et apprennent à se connaître en discutant de leurs enfants, de leur mari ou encore de leur recherche d'emploi. Quand toutes les participantes sont arrivées, au nombre de trois aujourd'hui, Marija les interrompt gentiment pour se présenter. C'est la juriste du CIDFF, qui va animer l'atelier d'aujourd'hui. Elle rappelle les règles à respecter dans le groupe: «Ne pas couper la parole, s'écouter, respecter la parole de l'autre, ne pas juger, parler au “je”, le droit au silence, la confidentialité et l'entraide.»

Première question de la juriste: «C'est quoi pour vous le droit?» «C'est ce qui nous appartient», répond du tac au tac Faïza*. La jeune femme, presque trentenaire, a grandi au Sénégal avec ses neuf frères et sœurs. Divorcée, elle élève seule sa fille de 7 ans.

Le tableau avec les explications de Marija lors de l'atelier droit du travail. | Elena Lébely

Marija reprend: «Le droit du travail, c'est l'ensemble des règles qui régissent le travail. Dans ce cadre, vous avez des obligations, mais aussi des droits, qui peuvent être des avantages, comme le congé maternité, ou des interdictions, comme la discrimination. Nous, on est là pour vous informer sur tout ça.»

Réponse de Fatima*: «Ah bah là, j'ai bien besoin de vous.» La jeune Sénégalaise a été victime de harcèlement dans son précédent emploi. Mais, pudique, elle ne s'épanche pas sur le sujet. Aujourd'hui, cette mère célibataire veut devenir aide-soignante.

Discriminées

La discussion dérive vers le sujet de la discrimination. Chacune y va de son histoire à ce propos. Faïza raconte: «Récemment, je voulais intégrer une formation pour devenir agente de sécurité. On m'a demandé si j'avais des enfants et si j'étais mariée. J'ai répondu parce que je suis honnête. Là, on m'a demandé: “Mais vous êtes sûre que vous allez arriver à l'heure?” et finalement je n'ai pas été prise dans cette formation.» À la fin de l'histoire, la juriste s'exclame: «Ce n'est pas légal ce type de comportement! Vous pensez qu'on pose ce genre de questions à un homme?»

Certaines femmes portant le voile, la jeune juriste a choisi de faire un point sur ce sujet complexe dans le cadre du travail. À la fin de son explication, elle lance: «C'est pourquoi il ne faut pas toujours croire tout ce que disent certaines chaînes de télévision sur ces questions.» Et Sandra* de répondre dans un éclat de rire: «Oh ça va, elles nous font de la pub.»

«J'ai un prénom qui passe partout. Mais quand, ensuite, on voit ma tête, ça ne passe plus. En entretien, on m'a souvent demandé ma religion.»
Sandra, en recherche d'emploi

Sandra a fait des études de comptabilité. D'origine tunisienne, elle est arrivée à Marseille il y a vingt-cinq ans. Comme Faïza, elle est divorcée et élève seule sa fille de 13 ans. Sandra, à l'instar de toutes les autres femmes ici présentes, a traversé des épreuves difficiles, du harcèlement à la discrimination. Pourtant, son sens de l'humour semble inaltérable. Une manière de «dédramatiser les tragédies de la vie».

Place au sujet du CV. Marija énonce: «Les seules informations légalement nécessaires sont le numéro de téléphone, la formation et l'expérience professionnelle. Tout le reste, ce n'est pas obligatoire.» Sandra lance en riant: «Ah oui, moi je mets pas de photo. C'est la surprise!» «J'ai un prénom qui passe partout. Mais quand, ensuite, on voit ma tête, ça ne passe plus. En entretien, on m'a souvent demandé ma religion», ajoute la Tunisienne, l'air rieur.

«Ça, vous voyez, renchérit Marija, ce n'est pas normal! L'employeur n'est pas censé vous interroger sur ce qui relève de votre vie privée. Il doit vous embaucher pour vos compétences et c'est tout!» Et si ce n'est pas le cas? «Vous pouvez porter plainte ou vous adresser au défenseur des droits», embraye la juriste.

Confiance redorée

Mardi 10 mai 2022, toujours à la Cité des métiers, lors de l'atelier intitulé «Mes ressources, mes réussites». C'est Clara, la chargée de mission Egalipro, qui l'anime. Les mêmes femmes sont présentes; il y a une seule nouvelle arrivante: Zahra*. Foulard autour de la tête, la quinquagénaire, Algérienne lumineuse, à la bonne humeur communicative, est arrivée il y a une dizaine d'années dans l'Hexagone. Bac +4 en chimie, cette mère d'un adolescent de 17 ans cherche à travailler comme préparatrice en pharmacie.

Clara anime l'atelier sur l'estime de soi. | Elena Lébely

Aujourd'hui, elle a apporté des pâtisseries orientales qu'elle offre généreusement, au début de l'atelier, à toutes les personnes présentes. Quand le sujet de l'estime de soi est évoqué, Zahra lance spontanément: «Avant, j'étais timide. Je ne parlais pas. J'étais toujours hésitante. Grâce au CIDFF –je leur dirai tout le temps– j'ai boosté ma confiance en moi!»

Au cours de l'atelier, Clara propose une activité. «Vous voyez ce carton, là-bas, posé sur une table? À tour de rôle, vous allez regarder la photo de la personne célèbre qui s'y trouve et lui faire trois compliments.» Sandra, la première à passer, se lance. Elle jette un coup d'œil à l'intérieur et relève la tête stupéfaite: «Mais c'est un miroir!»

L'animatrice de l'atelier, sourire aux lèvres, plutôt satisfaite de la réussite de son effet de surprise, explicite l'exercice. «Trouvez-vous trois qualités, et ensuite, chacune son tour, on va aussi vous donner trois qualités auxquelles vous n'aviez pas pensé.» S'ensuit un moment émouvant de sororité où chaque participante reçoit une pluie de compliments.

«On n'est pas des super-héroïnes ou des magiciennes, ni même des assistantes sociales ou des psychologues.»
Clara, chargée du projet Egalipro au CIDFF de Marseille

«Il y a beaucoup de partage entre ces femmes, commente Clara. Souvent elles ne se connaissent pas quand elles arrivent, mais à la fin des ateliers collectifs, elles repartent amies. Elles ont des vécus difficiles qui se ressemblent, donc elles peuvent se comprendre et s'entraider.»

Face à ces femmes aux traumatismes enfouis, le juste positionnement des employé·es du CIDFF peut être compliqué à trouver. «Notre société actuelle ne protège pas toujours bien les femmes face aux nombreuses violences qu'elles subissent, déplore Clara. Comme c'est systémique, parfois, à notre petite échelle, on ne peut rien faire, et c'est très frustrant.»

Pour se protéger et garder une distance professionnelle, la jeune femme utilise le vouvoiement quand elle s'adresse aux femmes qu'elle accompagne. «On n'est pas des super-héroïnes ou des magiciennes, ni même des assistantes sociales ou des psychologues, admet Clara. Mais on entend ces femmes, on les croit et on essaie de les aider du mieux qu'on peut. Comme ça, on a l'impression d'avoir un impact.»

* Les prénoms ont été changés, les ateliers devant respecter la confidentialité et l'anonymat des participantes.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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