Monde / Culture

Mon Europe à moi: «Il ne faudrait pas qu'une culture européenne vienne effacer les cultures locales»

Temps de lecture : 6 min

Le travail de l'Union européenne sur la culture est méconnu. Pourtant, le budget mobilise des milliards d'euros.

La ville de Kaunas, en Lituanie, est capitale de la culture européenne 2022. Le programme sert généralement à mettre en avant l'innovation. | Paulius Andriekus via Unsplash
La ville de Kaunas, en Lituanie, est capitale de la culture européenne 2022. Le programme sert généralement à mettre en avant l'innovation. | Paulius Andriekus via Unsplash

Dans le cadre de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens de l'Union européenne (UE) étaient invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate a lancé le projet «Mon Europe à moi». L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des spécialistes et des membres du Parlement.

Ce n'est pas le premier sujet qui vient à l'esprit lorsque l'on parle d'Europe et pourtant, l'Union européenne (UE) s'intéresse aussi à la culture. Le budget de la Commission européenne est de 2,4 milliards d'euros sur la période 2021-2027. Cette somme, en nette hausse par rapport au budget précédent, servira notamment à financer, au travers de différents programmes, des films, mais aussi des projets artistiques et culturels transfrontaliers. Peut-on pour autant parler d'une politique culturelle commune aux 27 États qui composent l'UE? Pas vraiment.

«Je trouve que c'est bien que l'Europe finance des projets entre plusieurs pays pour favoriser les échanges», explique Anthos, futur graphiste de 21 ans, à Slate.fr. «Peu informé» sur l'UE, le Normand explique avoir tout de même une opinion «globalement positive» du projet européen et note que les financements «sont utiles jusque dans [son] milieu professionnel», lorsque l'État n'en fait pas assez.

Mais au-delà de l'aspect financier, Anthos n'est pas certain qu'il existe vraiment une culture commune européenne. Le jeune homme explique tout de même «être fan de l'Eurovision» –même si le concours n'est pas organisé par l'UE et réunit des pays en dehors des Vingt-Sept, qui lui «a servi à découvrir la culture d'autres pays européens». Réticent à l'idée une culture européenne venue d'en haut, l'étudiant préfère voir émerger des collaborations entre les citoyens européens.

«Nous n'avons pas de politique culturelle commune, mais une action culturelle de soutien au monde de la culture.»
Oriane Calligaro, maîtresse de conférences en sciences politiques

Pour comprendre de quelle façon l'UE agit sur les questions liées à la culture, Slate s'est tourné vers Oriane Calligaro, maîtresse de conférences en sciences politiques de l'Université catholique de Lille et spécialiste du sujet.

Slate.fr: Quelles sont les prérogatives de l'UE en matière de culture?

Oriane Calligaro: L'UE n'avait pas de compétence culturelle à sa création, c'est quelque chose qui est arrivé plus tard, de manière plus discrète et officielle, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Cela ne s'est pas fait sur la base des traités, mais plutôt sur des initiatives d'États membres. Il y a, par exemple, le programme des capitales européennes de la culture, qui a débuté dans les années 1980 et était strictement intergouvernemental. La Grèce, la France et l'Italie voulaient travailler ensemble, mais comme il n'y avait pas de volonté politique au niveau de l'UE, ces pays l'ont fait de leur côté.

Et puis, comme ce programme a eu du succès, il est finalement devenu un projet européen. Pour cela, il a fallu une réforme des traités, en l'occurrence celui de Maastricht dans lequel a été introduit un article donnant à l'UE des compétences en matière de culture. Mais les compétences sont strictement complémentaires et non contraignantes.

Nous n'avons donc pas de politique culturelle commune, mais une action culturelle de soutien au monde de la culture. L'UE aide à coordonner, à soutenir des projets européens. Surtout, ce qui est très important, il y a des fonds, des appels à projets qui permettent à toutes sortes d'acteurs culturels de se lancer. Cela s'est développé lentement et reste une part limitée du projet européen. C'est une politique discrète de l'UE, mais qui existe depuis quarante ans et qui est connue des acteurs culturels.

Dans un article que vous avez publié en 2016, vous expliquez que l'UE s'est d'abord intéressée à la défense du patrimoine culturel. De quelle façon?

Dans les années 1970, les actions entreprises par l'Europe visaient essentiellement à sauver et à entretenir le patrimoine architectural. On se concentrait sur la haute culture. C'est l'entrée de la Grèce dans l'Union, en 1981, qui a boosté cette action. Pendant des années, l'idée était donc de sauver de grands sites gréco-romains ou religieux perçus comme importants.

D'une certaine façon, c'est la même approche de la culture qui a poussé la Banque centrale européenne à choisir de mettre des ponts sur les billets en euro...

Exactement. C'est une façon typique de représenter la culture européenne, parce que l'on a des styles architecturaux similaires. Au départ, c'était la même chose avec les capitales européennes de la culture. La première était tout de même Athènes. Mais cela a changé après 1990, lorsque Glasgow est devenue capitale européenne de la culture. Cela a représenté un changement de politique: on a voulu mettre en avant l'innovation et la relance d'un territoire notamment touché par la désindustrialisation.

À partir de là, ce que l'on met en valeur, c'est la culture comme instrument pour viser d'autres politiques économiques, comme régénérer une ville ou recoudre le tissu social... On a vu ça ailleurs, comme à Lille en 2004, où le thème était la métamorphose. L'idée était de rendre la ville plus attractive.

Ce but correspond-il à la politique culturelle européenne actuelle?

Oui, cela n'a fait que se renforcer ces dernières années. On parle par exemple des «industries créatives». Il y a vraiment une entrée économique et une approche instrumentale de la culture. On parle moins de célébrer un patrimoine commun que de faire en sorte que la culture booste l'économie.

Vous parlez également d'un plus grand focus sur la diversité culturelle...

Dans le même temps, il y a un autre mouvement qui devient évident depuis les années 1980: l'élargissement de l'UE et la question croissante de la diversité culturelle au sein de l'Union.

Il y a eu un problème avec ce discours qui ne parlait que de haute culture, qui se focalisait uniquement sur le patrimoine et les arts dits «nobles» et qui a fait que tous les Européens ne s'y reconnaissaient pas forcément. Il y a beaucoup d'identités, régionales mais pas que, qui n'étaient pas suffisamment représentées.

Des acteurs culturels, mais également des membres du Parlement européen, ont critiqué cette vision élitiste de la culture. Alors, il y a eu une diversification, que l'on observe aujourd'hui au niveau des politiques de l'UE. Mais il reste encore une petite résistance sur ce sujet.

L'UE peut-elle espérer créer une culture européenne commune, avec des projets comme le New European Bauhaus, qui vise à lancer des projets interdisciplinaires paneuropéens?

Des sociologues et des acteurs de terrain critiquent depuis des années l'idée d'une culture imposée d'en haut, expliquant que l'UE n'a aucune légitimité pour déclarer ce que serait une culture européenne. Ce sont des tensions que l'on retrouve aussi au niveau national. Et je serais tentée de vous dire que oui, c'est vain de croire qu'une institution peut définir une culture.

Là où l'UE a un impact sur la culture, c'est avec l'argent distribué. Les sommes permettent à des acteurs culturels de développer des projets, notamment dans les pays où l'État finance peu la culture. L'européanisation de la culture ne se fait, au final, pas tant sur les contenus mais plutôt sur les acteurs de différents pays européens qui collaborent entre eux. Cela crée des dynamiques européennes et c'est cela qui fait qu'il y a une culture européenne: pas un projet qui loue l'existence d'une culture unique, mais un Bulgare, un Allemand et un Français qui collaborent ensemble.

La Conférence sur l'avenir de l'Europe s'est achevée le 9 mai. Les quarante-neuf propositions élaborées sur la base des contributions des citoyens sont à retrouver sur la plateforme dédiée.

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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