Politique / Monde

Mon Europe à moi: «L'UE doit se concentrer sur sa mission principale: garantir la paix»

Temps de lecture : 5 min

L'Union européenne a-t-elle permis la paix sur le Vieux Continent, ou la paix a-t-elle permis à l'Union d'exister?

«L'Union européenne a permis de renforcer la paix sur le continent et a contribué à ce que la sortie du communisme d'une partie de l'Europe se fasse de manière pacifique», explique la chercheuse Anne Bazin. | Christian Lue via Unsplash
«L'Union européenne a permis de renforcer la paix sur le continent et a contribué à ce que la sortie du communisme d'une partie de l'Europe se fasse de manière pacifique», explique la chercheuse Anne Bazin. | Christian Lue via Unsplash

Dans le cadre de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens de l'Union européenne (UE) étaient invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate a lancé le projet «Mon Europe à moi». L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des spécialistes et des membres du Parlement.

«L'Union européenne, c'est la paix.» Le slogan, utilisé à maintes reprises, récemment par le gouvernement d'Emmanuel Macron, est éculé. La genèse européenne est bien connue: après la Seconde Guerre mondiale, la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), ancêtre de l'Union européenne (UE), fut créée en 1952 pour rendre interdépendants les six États fondateurs et éviter un nouveau conflit dévastateur. Près de soixante-dix ans plus tard, force est de constater que la paix règne entre les vingt-sept membres de l'UE. Mais a-t-elle vraiment été garantie par l'Union, ou cette dernière a-t-elle été permise par la paix en Europe?

Pour François, Parisien de 25 ans, il est facile de répondre à cette question. «Pour moi, il y a de nombreux aspects sur lesquels l'Europe ne fonctionne pas, mais la paix n'en est pas un», explique-t-il. Le jeune homme, qui travaille dans la communication, souhaite voir l'UE «se concentrer sur des grandes prérogatives, comme la diplomatie et l'économie». Il regrette que le côté «politique de l'Union soit un échec» et préfère voir l'avènement d'une Europe «agrégat des États-nations, plutôt que d'une UE trop forte».

Mais si la guerre n'a pas éclaté sur le territoire de l'UE au cours des dernières décennies, les conflits armés n'ont pas épargné le continent, notamment en ex-Yougslovie dans les années 1990 ou en Ukraine depuis le 24 février 2022. Cependant, même si l'UE n'a pas stoppé la guerre à ses frontières, François «trouve qu'elle fonctionne face à la Russie et la guerre en Ukraine, en répondant d'une seule voix et en empêchant la guerre sur son territoire». Le Parisien souhaite donc que l'UE continue sur cette voie.

«L'UE a une conception des relations internationales qui contribue à la pacification, en promouvant le multilatéralisme et la démocratie.»
Anne Bazin, chercheuse en science politique et directrice adjointe de Sciences Po Lille

Pour mieux comprendre l'interaction entre paix et UE, Slate s'est tourné vers Anne Bazin, chercheuse en science politique, spécialiste du sujet et directrice adjointe de Sciences Po Lille.

Slate.fr: Peut-on dire que l'UE a garanti la paix sur le Vieux Continent? Ou alors est-ce la paix qui permet à l'UE d'exister?

Anne Bazin: Je pense que c'est une question intéressante, qu'on lie avec celle de la réconciliation, notamment entre la France et l'Allemagne. Ce sont deux processus qui s'autonourrissent. C'est-à-dire que la construction européenne a été permise parce que qu'il y avait une volonté de consolider la paix. En même temps, c'est justement l'intégration européenne qui a créé les conditions pour renforcer la paix et l'étendre plus largement sur le continent. Parce qu'entre l'UE à six, avec d'anciens ennemis de la Seconde Guerre mondiale, et l'UE à vingt-sept aujourd'hui, on parle quand même de deux entités très différentes.

Ce sont donc deux processus qui se nourrissent et il n'y en a pas un qui est préalable à l'autre. De même, ce n'est pas la réconciliation franco-allemande qui a permis la construction européenne, ou inversement la construction européenne qui a permis la réconciliation franco-allemande: c'est une volonté de rapprochement entre France et Allemagne qui a facilité la construction européenne et celle-ci a ensuite créé les conditions d'un dialogue renforcé.

L'UE a donc bien renforcé la paix en Europe?

Effectivement, l'Union européenne a permis de renforcer la paix sur le continent européen et a aussi contribué à ce que la sortie du communisme d'une partie de l'Europe se fasse de manière pacifique.

Elle n'est pas la seule responsable: l'intégration dans l'OTAN d'un certain nombre de ces pays a aussi joué son rôle. Mais en tout cas, la direction qui était donnée de manière implicite par l'UE à la plupart des pays qui sortaient du bloc soviétique a certainement contribué à la pacification du continent. Et on a bien vu, au moment des élargissements, à quel point les rapports et les négociations avec la Commission ont joué en ce sens. Je pense, par exemple, au cas des minorités russes dans les États baltes ou des minorités hongroises dans les pays voisins.

Des guerres ont pourtant éclaté sur le continent, notamment en Yougoslavie dans les années 1990...

La guerre du Kosovo et celles de l'ancienne Yougoslavie ont malheureusement joué un rôle pour l'intégration européenne et ont été un choc extrêmement important pour les Européens qui, tout d'un coup, ont réalisé que la guerre était à une heure d'avion de Vienne et à deux heures de Paris. C'était juste à la fin de la Guerre froide, dans un moment où l'Europe se repensait et voulait se donner une identité politique et devenir un acteur politique majeur. Et tout d'un coup, on s'est rendu compte que cette guerre aux frontières, elle ne savait la gérer.

Ensuite, ce que l'UE faisait, on ne le voyait pas. C'est notamment ce qui a prévalu à la création de l'agence ECHO pour l'action humanitaire. Les guerres en Yougoslavie ont malheureusement joué un rôle de catalyseur important et ont poussé l'UE à se doter d'une politique de sécurité et de défense commune, qui est toujours en train d'émerger.

L'UE a reçu le prix Nobel de la paix en 2012. Cela est-il surprenant?

On peut effectivement se poser la question. C'est pour la capacité de l'UE de consolider la paix en interne et en s'élargissant, mais c'est aussi, je pense, pour l'idée que l'UE a, en quelque sorte, une conception des relations internationales qui contribue à la pacification, en promouvant le multilatéralisme et la démocratie. C'est-à-dire le dialogue et la recherche de compromis pour régler les différends d'un modèle qui promeut le commerce, l'ouverture, la transparence et les frontières fluides et ouvertes. En tout cas, les frontières n'ont pas le même sens que dans tout un tas d'autres États.

Tout ça, ce sont des éléments qui font que potentiellement, l'UE, sur le papier en tout cas, a quelque chose à dire au monde, notamment dans le sens de la promotion de la paix.

La réaction de l'UE après la guerre en Ukraine est-elle historique, comme on peut le lire, ou au moins significative?

Un peu les deux. La capacité de réaction de l'UE est effectivement tout à fait notable. Sa capacité à répondre en vingt-quatre heures d'une seule voix et à faire des propositions fortes en matière de sanctions, de soutien financier, etc. est inédit. Ça a surpris tout le monde, à commencer par le principal agresseur, la Russie. Là, il y a quelque chose qui s'est passé.

Mais la question, c'est effectivement de savoir ce que l'UE va réussir à en faire, en termes de développement d'une capacité effective. Parce que là, c'est une guerre aux frontières, ce n'est pas une guerre sur le territoire européen. Pour l'instant, on est à peu près tous d'accord pour soutenir les Ukrainiens d'une manière plus ou moins militarisée. Mais si la Lituanie est attaquée demain, est-ce que les soldats portugais vont partir là-bas? Je n'en suis pas certaine... Il est peut être encore trop tôt pour savoir par quoi cela va se traduire sur le moyen terme.

La Conférence sur l'avenir de l'Europe s'est achevée le 9 mai. Les quarante-neuf propositions élaborées sur la base des contributions des citoyens sont à retrouver sur la plateforme dédiée.

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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