Les réfugiés au Liban, d'un pays en ruine à l'autre
Monde

Les réfugiés au Liban, d'un pays en ruine à l'autre

Temps de lecture : 14 min
Léa Polverini
Robin Tutenges

Les Palestiniens et les Syriens réfugiés comptent parmi les grands oubliés de la crise que traverse le pays. Dans des bidonvilles, des camps ou de petits appartements, ils font face à une précarité croissante, conjuguée à une hausse de la xénophobie.

Le jour de l'explosion, Tarek Othman est monté au port dès qu'il a pu, avec une équipe de la Défense civile palestinienne, afin de prêter main-forte aux secouristes déjà sur place. «Le port de Beyrouth ne ressemblait en rien aux photos qu'on a pu voir, assure Tarek. C'était surréel. On n'avait pas de matériel, pas même de chiens, alors pour chercher les corps, on essayait de sentir s'il y avait une mauvaise odeur quelque part. Si on voyait beaucoup de mouches à un endroit, ça voulait dire qu'on allait trouver un cadavre.»

Ce jour-là, d'épuisement, Tarek a crié sur un officier de police pour la première fois. «J'étais très en colère. Je portais des fragments de corps qu'on avait mis dans des sacs en plastique, je cherchais quelqu'un à qui les remettre pour les identifier, et personne ne s'en souciait. J'ai trouvé le capitaine et je lui ai crié dessus pour qu'il fasse quelque chose. Comme je suis palestinien, je ne suis pas habitué à parler comme ça... Mais il a fini par appeler quelqu'un», se souvient-il.

Plusieurs pompiers palestiniens de la caserne du camp de Chatila, dont Ahmed, 22 ans, se sont rendus près du port dans les jours qui ont suivi l'explosion. Chatila, le 3 août 2021. | Robin Tutenges

La catastrophe recommencée

À Chatila, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 4 août 2020 a revêtu des allures de tragédie ordinaire. Suffisamment loin du port pour ne pas être directement affectés, mais suffisamment près pour être directement concernés, les habitants du camp palestinien ont moins subi les conséquences de l'explosion que celles de la crise économique qui épuise le pays. Bien vite, l'élan de solidarité né du désastre a refait place à l'oubli dans lequel sont habituellement plongés les réfugiés au Liban.

Dans ce camp palestinien établi en 1949, un an après la nakba (l'exode palestinien provoqué par la création de l'État d'Israël), et qui accueille désormais de nombreux Syriens ayant quitté leur pays en guerre, la misère est familière depuis longtemps déjà. Ces deux dernières années ont marqué un effondrement supplémentaire que personne n'aurait pu soupçonner.

Em Hisham, réfugiée palestinienne qui vit ici depuis trente ans, n'a jamais vu ça: «Ce sont les temps les plus difficiles que j'aie jamais connus. Même pendant la guerre civile, quand j'habitais à Tel al-Zaatar ou à Dbayeh [deux camps où ont eu lieu des massacres, ndlr], la vie était plus simple, on trouvait encore des choses. Maintenant, tout a changé: il n'y a pas d'électricité, pas d'eau, rien.»

À 76 ans, Em Hisham passe ses journées à attendre, assise sur une petite chaise en plastique devant son palier, jusqu'à ce que l'obscurité des rues rejoigne celle de sa maison plongée dans le noir, faute de courant. Ses enfants lui rendent visite régulièrement pour lui donner de quoi survivre, et surtout lui apporter les médicaments dont elle ne peut se passer depuis son cancer du sein et une opération du cœur. Avec la pénurie qui frappe le Liban, il faut parfois pousser jusqu'à Jbeil, à plus de 40 kilomètres au nord, pour trouver ce dont elle a besoin dans une pharmacie.

Em Hisham dans son appartement du camp de Chatila, le 3 août 2021. | Robin Tutenges

Insécurité chronique

Dans la rue principale du camp, l'ambiance est à la fois morne et survoltée. Les scooters et vendeurs de fruits ambulants slaloment entre les nids-de-poule gorgés de boue, devant des riverains indifférents assis sur des marches, une chaise ou un balcon. Toute la journée, les mêmes scènes se répètent: on négocie le kilo de viande devenu bien trop cher, on demande des nouvelles du voisin ou on partage une chicha pour tuer le temps, sous l'œil bienveillant des affiches de Yasser Arafat épinglées sur les murs. Dans les ruelles adjacentes, l'étroitesse des passages laisse place au calme et à quelques deals de drogue.

«Il y a beaucoup de problèmes d'addiction chez les jeunes ici», relève Tarek Othman, membre de l'ONG Ahlam Lajea («Rêves d'un réfugié»), qui organise des cours pour les enfants et offre des opportunités d'emplois aux plus âgés –une façon de lutter contre la pauvreté et la violence. Sur la façade défraîchie d'un immeuble, il montre de grandes banderoles où ont été imprimés les portraits d'une dizaine de jeunes hommes: «Celui-ci est mort à cause de la drogue, celui-là s'est électrocuté avec un fil dans la rue, lui jouait avec un explosif, lui s'est suicidé, lui a eu un accident de moto, lui a été tué dans une fusillade...»

L'insécurité est un sujet récurrent dans les camps de réfugiés, où la circulation d'armes et les risques de radicalisation suscitent régulièrement les inquiétudes des habitants, des associations travaillant sur place et de l'armée. Par exemple, le camp d'Ein al-Hilweh, le plus grand du pays, près de Saïda (au sud), a été le théâtre de nombreux affrontements armés impliquant notamment des éléments de Daech, et fait l'objet d'un strict contrôle à l'entrée*.

Les portraits d'une dizaine de jeunes hommes morts de façon dramatique sont imprimés et placardés sur les murs du camp de Chatila, le 3 août 2021. | Robin Tutenges

Le camp de Chatila, qui s'étend sur un petit kilomètre, recèle une densité folle de population, avec un nombre d'habitants qui selon les estimations varie entre 20.000 et 40.000, dont plus de la moitié sont désormais syriens –comme pour toute chose au Liban, les chiffres ne sont jamais officiels, car ils menacent toujours de remettre en cause l'équilibre supposé des quotas confessionnels.

En dépit de la surpopulation du camp, Chatila fonctionne comme un village coupé de la capitale et où tout le monde se connaît, pour peu que l'on partage la même nationalité. Car même parmi les réfugiés, certaines rivalités sont tenaces et se sont aggravées depuis la crise. «Les Syriens eux, ils ont le privilège de pouvoir rentrer en Syrie, alors que nous, on ne peut pas retourner en Palestine», lance ce quadragénaire, qui aussitôt après assure ne rien avoir contre les Syriens, «mais quand même...»

Que ce soit à Chatila, à Beyrouth ou partout ailleurs au Liban, le mythe des Syriens venus bénéficier de toutes les aides internationales perdure et se renforce. On les accuse d'avoir mis une pression considérable sur le pays (avec une population totale de 6,8 millions d'habitants, le Liban compte près de 2 millions de réfugiés, dont 1,5 million de Syriens) et de récolter aujourd'hui des subventions en «dollars frais» de l'UNHCR (le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), de l'Unicef ou de toute autre ONG que l'on peine bien souvent à nommer, tandis que la majorité des Libanais, payés en livres, ont vu toutes leurs économies disparaître avec l'hyperinflation de la monnaie locale. En réalité, les aides internationales tombent au compte-gouttes et le plus souvent en livres libanaises dans les foyers syriens, et beaucoup n'en ont jamais vu la couleur.

Mohammad Ziho, 40 ans, avec sa petite fille, dans le camp de réfugiés palestiniens de Chatila. Depuis la crise économique, ce propriétaire d'un petit café a dû prendre un second emploi de chauffeur privé et peine à s'en sortir. Chatila, le 3 août 2021. | Robin Tutenges

En 2015, le gouvernement libanais a demandé à l'UNHCR d'arrêter d'enregistrer les nouveaux ressortissants syriens qui arrivaient au Liban. Ils ne sont donc, selon le dernier rapport datant de mars 2021, que 855.172 a avoir été enregistrés officiellement, soit à peine plus de la moitié. Pour ceux-là, l'UNHCR pourvoit une assistance mensuelle en cash de 400.000 livres par famille (l'équivalent de 20 dollars), complétée par une aide de 100.000 livres (soit 5 dollars) par personne versée par le Programme alimentaire mondial:

«Nous atteignons 80% de la population de Syriens réfugiés. C'est de loin très insuffisant, souligne Dalal Harb, chargée de communication du UNHCR au Liban. Déjà avant l'explosion du port de Beyrouth, les Syriens étaient confrontés à une situation apocalyptique qui se détériorait depuis des années au Liban. On estime que neuf Syriens sur dix vivent dans l'extrême pauvreté: cela signifie qu'ils touchent moins de 300.000 livres par mois [15 dollars, soit 50 centimes par jour, ndlr]

Alors que le gouvernement libanais fait depuis des années la promotion du retour des réfugiés syriens, les conditions de possibilité de ce retour sont toujours loin d'être réunies: beaucoup ont perdu tous leurs biens dans un pays désormais en ruine, quand ils ne risquent pas les geôles du gouvernement d'Assad, un service militaire forcé, ou l'exécution. «80% des Syriens réfugiés au Liban expriment leur souhait de rentrer en Syrie, mais la question, c'est quand?” Il faut que ce retour se fasse dans la dignité et de façon volontaire. C'est une décision qui ne peut être prise que par les réfugiés eux-mêmes», commente Dalal Harb.

«Avant l'explosion du port de Beyrouth, les Syriens étaient confrontés à une situation apocalyptique qui se détériorait depuis des années au Liban.»
Dalal Harb, chargée de communication du UNHCR au Liban

La frontière syrienne est à seulement quelques kilomètres, et les enfants du camp de réfugiés syriens de Bar Elias peuvent parfois la traverser, le temps d'un aller-retour. Camp informel de Bar Elias, dans la Bekaa, le 6 août 2021. | Robin Tutenges

Aux quatre vents

Dans le camp informel de réfugiés syriens de Bar Elias, situé à une douzaine de kilomètres de la frontière syrienne, dans la Bekaa, Hassan** a du mal à payer son loyer. Si certains de ses compatriotes exilés vivent dans des immeubles en dur, lui partage une tente d'une dizaine de mètres carrés avec son épouse, sa mère de 78 ans, ses trois enfants et une autre femme originaire de Homs, avec qui ils ont passé la frontière en 2013. Au début, l'UNHCR est passé les voir pour leur donner des bâches en plastique afin de couvrir les murs en planches de bois; il n'est plus jamais revenu. C'est un propriétaire libanais qui leur loue la parcelle sur laquelle ils sont installés: il y a quelques mois, le prix est passé de 150.000 à 200.000 livres libanaises (l'équivalent de 10 dollars au marché noir, mais 133 au taux officiel), et on les a menacés de les chasser s'ils ne parvenaient pas à réunir cette somme.

«Les relations avec les gens ont changé, déplore Hassan. Il est très difficile de trouver du travail aujourd'hui. Avant, j'arrivais à aller dans les champs au moins trois fois par semaine, mais maintenant, même obtenir un seul jour est difficile. Parfois, on n'est même pas payés par l'employeur, mais on ne peut pas protester pour défendre nos droits car on n'a pas de papiers légaux.»

Quand ils sont arrivés ici, ils pensaient pouvoir rentrer en Syrie au bout d'un ou deux ans. Mais alors que la guerre se poursuit et que leur maison a été détruite, il leur est impossible de rentrer à Homs, où ne les attendent que les cendres et la violence du régime de Bachar el-Assad. Quand il ne s'inquiète pas de ce qu'il pourra trouver à manger, Hassan s'inquiète pour ses enfants, dont l'éducation a été brutalement interrompue. À l'âge de 10 ans, son fils aîné a encore du mal à écrire son prénom et ne peut suivre quelques leçons que depuis que des volontaires sont venus dans le camp proposer leur aide, en janvier dernier.

Kahla Mohamad Al-Khalil vit dans une tente qu'elle partage avec deux autres familles syriennes. Camp informel de Bar Elias, dans la Bekaa, le 6 août 2021. | Robin Tutenges

Ali Khaled al-Obeid a pu placer sa fille de 12 ans à l'école, grâce à l'UNHCR; mais il a sept autres enfants qui n'ont pas eu cette chance. Les Nations unies lui versent une aide mensuelle d'un million de livres libanaises (l'équivalent de 50 dollars), mais ce n'est pas suffisant pour couvrir le coût de la vie au quotidien. Alors souvent, il essaye d'emprunter de l'argent autour de lui, ou d'acheter à crédit dans les épiceries du quartier. Son épouse, Souria al-Obeid, redoute surtout l'arrivée de l'hiver. L'an dernier, de fortes pluies ont ravagé leur tente et tous les enfants sont tombés malades. «Les Nations unies sont venues nous aider et nous ont permis de racheter quelques affaires. S'ils ne l'avaient pas fait, peut-être que nous serions morts», songe-t-elle. Aujourd'hui, cette famille de dix personnes se partage quatre matelas, sans grand espoir de voir venir des jours meilleurs.

«De nombreuses familles syriennes sont plongées dans une lutte quotidienne pour survivre, déplore Dalal Harb. Comment vivre une vie où chaque jour, vous devez prendre une décision concernant la manière de dépenser le peu d'argent dont vous disposez, si seulement vous en avez? Comment décider des priorités, quand il faut choisir entre acheter de la nourriture pour ses enfants, acheter des médicaments pour se soigner, ou payer son loyer? Dans une telle situation, les mécanismes d'adaptation deviennent néfastes. Nous tâchons également d'apporter un soutien psychologique à ces personnes, mais nous avons affaire à de plus en plus de cas de dépression ou d'automutilation.»

S'adapter dans la crise et l'hostilité

La vie hors des camps n'est pas beaucoup plus enviable. Sarine Karajerjian, chercheuse travaillant à l'Arab Reform Initiative, qui mène une thèse d'ethnographie sur les femmes syriennes installées à Beyrouth, pointe les difficultés d'adaptation auxquelles ont fait face de nombreux déplacés: «Les Syriens ont vécu des traumatismes en quittant leur pays, ils ont perdu des proches, ont dû abandonner leur vie, leurs parents, et il leur faut maintenant réinventer de nouvelles formes d'existence. Beaucoup viennent de milieux ruraux et se sont trouvés projetés dans des milieux très urbanisés, dans plusieurs quartiers de Beyrouth comme Ras el-Naba'a, la Karantina, Bourj Hammoud, Geitawi ou Achrafieh... Certaines femmes qui ne travaillaient pas en Syrie ont aussi dû chercher un emploi au Liban pour s'adapter au changement économique.»

Ali Khaled al-Obeid, réfugié syrien installé dans le camp de Bar Elias, s'est cassé le bras en portant de lourdes charges, ce qui complique encore plus sa recherche de travail. Camp informel de Bar Elias, dans la Bekaa, le 6 août 2021. | Robin Tutenges

Mona, qui a déménagé après l'explosion dans le quartier de Msaytbeh (sud de Beyrouth) à cause de la hausse des loyers, avait un emploi dans un dekene (une petite épicerie) qu'elle a fini par abandonner après avoir été harcelée par ses collègues. Quand l'État libanais a mis en place des produits subventionnés comme l'huile et le sucre dans les supermarchés, elle s'est fait refouler par les vigiles qui demandaient les cartes d'identité des clients, laissant Syriens et travailleuses domestiques immigrées sans un regard.

Les discriminations dont font l'objet les réfugiés au Liban sont largement inscrites dans les lois et renforcées par les institutions. Que cela concerne le droit du travail (de nombreux emplois, comme ceux liés aux professions libérales ou à la fonction publique, sont interdits aux Palestiniens, quand les Syriens se retrouvent cantonnés aux secteurs de l'agriculture, de la construction et des services), le droit à la propriété (à laquelle ne peuvent accéder les réfugiés), l'accès aux services sociaux, à l'éducation ou à la mobilité internationale, une multitude de barrières juridiques visent à marginaliser les réfugiés et les relèguent le plus souvent aux secteurs informels.

De fait, le Liban n'est pas signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés et a inscrit dans sa Constitution le refus de l'implantation de ces derniers: si l'UNHCR peut enregistrer des gens sous le statut de réfugiés, cela ne leur ouvre donc en pratique aucun droit. Le gouvernement libanais a par ailleurs refusé de créer des camps syriens, par crainte de les voir se pérenniser, et a opté pour l'installation de simples campements informels faits de tentes et de refuges collectifs.

Les discriminations dont font l'objet les réfugiés au Liban sont largement inscrites dans les lois et renforcées par les institutions.

Mona, Syrienne, dans son appartement du quartier de Msaytbeh, à Beyrouth, le 18 juillet 2021. | Robin Tutenges

Les Palestiniens du Liban sont quant à eux soumis à un statut spécial de réfugié, qui vise à les considérer comme des résidents temporaires quand bien même les générations se succèdent, faute de pouvoir revenir en Palestine occupée, et qui mène souvent à des aberrations. Saïd, qui habite en France depuis quatre ans désormais, attend ainsi d'obtenir la nationalité française pour pouvoir rentrer au Liban et acheter la maison dans laquelle habite sa mère, privée d'accès à la propriété: «Tous les étrangers peuvent acheter au Liban, mais les Palestiniens ne peuvent pas. Si je n'ai pas la nationalité française, on va tout perdre», explique-t-il.

Parfois, ces différences de statut revêtent les allures du pragmatisme ou de la charité: c'est ainsi qu'en 2014, le ministère de l'Éducation libanais a instauré dans les écoles le système du «second shift» visant à accueillir les enfants syriens l'après-midi, quand les enfants libanais ont cours le matin. Si cela permet en théorie d'avoir des programmes plus adaptés pour les réfugiés, dont la scolarité a souvent été bouleversée par la guerre, cela concourt également à normaliser la mise à l'écart de toute une partie de la population. À 17 ans, Maysam, la fille de Mona, a régulièrement des problèmes avec des jeunes Libanais qui l'insultent et lui disent de rentrer en Syrie.

D'appartenance en départ

Dans ces conditions, de nombreux réfugiés se trouvent tiraillés entre leur sentiment d'appartenance vis-à-vis du Liban et le fait d'y être sans cesse réprouvés. Pendant la thawra («révolution») d'octobre 2019, Tarek n'est pas allé manifester, en dépit de son aversion pour la corruption de la classe politique. Amer, il raconte: «On savait très bien à Chatila que ça ne changerait rien pour nous. Ils ont fait la révolution pour la taxe WhatsApp, et maintenant c'est la viande qui est devenue hors de prix. Nous, si on va manifester au Liban, on est pris pour des criminels qui veulent déstabiliser le pays et on risque d'être arrêtés. En tant que Palestiniens, on dit toujours ne vas pas dans les rues

Un enfant syrien du camp de Bar Elias surveille une dizaine de pigeons agglutinés dans une petite cabane, près de sa tente. Camp informel de Bar Elias, dans la Bekaa, le 6 août 2021. | Robin Tutenges

Pour Abbas Mas, Syrien originaire de Hama arrivé à Beyrouth en 2018, c'est l'explosion du 4 août qui a marqué un tournant: «J'ai vécu sept ans dans la guerre en Syrie, et si je n'avais pas été dehors pour récupérer un ami en moto au moment de l'explosion, j'aurais été tué dans mon appartement, qui a été complètement détruit. Quelque chose a changé à partir de ce jour. Je me suis senti plus connecté à Beyrouth, à mes voisins, à toutes les familles affectées, parce qu'on a tous souffert de la même chose. Avant, je ne me sentais pas légitime pour participer à la thawra mais maintenant, dès qu'il se passe quelque chose, je vais manifester.» Le 4 août 2021, alors que la population rendait hommage aux victimes tuées un an plus tôt, Abbas était en première ligne de la grande manifestation organisée devant le Parlement pour réclamer justice.

Mais avec l'aggravation de la crise économique, comme tout le monde ici, il songe à quitter le pays. «Quitter ton job aujourd'hui est un suicide, mais le garder est aussi un suicide. Quand la révolution a commencé, je travaillais dans un restaurant, j'étais payé en livres libanaises l'équivalent de 800 dollars. Mais depuis la crise, le dernier salaire que j'ai reçu correspondait à 32 dollars par mois pour douze heures de travail par jour», relate Abbas, qui est soumis au régime de la kafala, un système de parrainage excluant les travailleurs immigrés du code du travail. «Pendant trois-quatre mois, je ne pouvais pas payer mon loyer, j'ai dû demander de l'aide à des amis. Aujourd'hui, c'est moi qui en héberge certains. Le mois dernier, tout le monde parlait de l'explosion. Maintenant, tous parlent du moment où ils partiront», ajoute-t-il.

Avec ses amis, Abbas Mas (au centre) a aménagé un espace abandonné dans le quartier de Geitawi. Ils s'y rejoignent en fin de journée pour discuter, au milieu des plantes et des arbres qu'ils font pousser. Beyrouth, le 16 août 2021. | Robin Tutenges

Pour Tarek, la résolution est déjà prise: lui qui a une petite fille épileptique dont la survie dépend de son accès à la Dépakine, quittera le Liban le jour où son stock de médicaments sera épuisé. «Je vendrai tout ce que j'ai et je partirai pour ma fille, même si je dois payer une fortune et faire appel à un passeur. Il me reste des boîtes pour six mois maintenant.»

*L'accès au camp de réfugiés d'Ein al-Hilweh nous a été refusé par la Sûreté générale libanaise, qui a suspendu les autorisations d'entrée dans le contexte explosif que connaît le Liban ces dernières semaines.

**Pour des raisons de sécurité, le prénom a été changé.

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