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Beyrouth, capitale du trauma

Temps de lecture : 11 min

Un an après l'explosion du port, le 4 août 2020, les habitants de la capitale libanaise demeurent prisonniers de la catastrophe qui a ravagé la ville. En ce jour de commémoration, les familles des victimes continuent de réclamer une justice qui ne vient pas.

Des proches des victimes du 4 août portent des photos des personnes qui ont trouvé la mort lors de l'explosion du port de Beyrouth, à l'occasion d'une manifestation réclamant que justice soit faite, près du Palais de justice de Beyrouth, le 14 juillet 2021. | Ibrahim Amro / AFP
Des proches des victimes du 4 août portent des photos des personnes qui ont trouvé la mort lors de l'explosion du port de Beyrouth, à l'occasion d'une manifestation réclamant que justice soit faite, près du Palais de justice de Beyrouth, le 14 juillet 2021. | Ibrahim Amro / AFP

Kamela est inquiète pour son fils. Depuis l'explosion survenue au port de Beyrouth, le 4 août 2020, il a des difficultés à parler, et ne parvient plus à trouver le sommeil la nuit. Âgé de 23 ans, Mohammad souffrait déjà d'un handicap, qui s'est aggravé ce jour-là, alors qu'il se trouvait à quelques centaines de mètres du port. «Ses oreilles ont été endommagées. Maintenant, il n'entend plus, et reste à la maison. Il est traumatisé», raconte sa mère. Il y a un an, cette habitante de la Karantina trouvait tout juste le temps de faire sortir ses cinq enfants de leur appartement, avant que l'immeuble ne s'effondre. Si ce dernier a pu être reconstruit six mois plus tard, il est des blessures qui ne guérissent pas –surtout lorsque l'argent fait défaut pour les traiter.

Les traces laissées par l'explosion ne sont pas seulement physiques, elles sont aussi psychiques. «Le 4 août, il y a eu une effraction sidérante chez tous les Beyrouthins. Cette effraction a mis chacun face à sa propre mortalité: on a réalisé qu'à n'importe quel moment, n'importe où, on pouvait mourir. Ça a été très dur pour beaucoup de jeunes de faire face à cela», décrit Karine Nassar, psychologue clinicienne et psychothérapeute au Centre médical Clémenceau de Beyrouth. Après l'explosion, elle a reçu dans son cabinet énormément de patients présentant des symptômes anxiogènes de très haut niveau, suivis de dépressions sévères.

À l'approche du 4 août, le trauma a été réactivé collectivement. Depuis quelques semaines, les gens sont de plus en plus agités. Ceux qui s'étaient anesthésiés dans le silence se réveillent avec douleur, et ce n'est pas seulement la chaleur étouffante qui tient les Beyrouthins éveillés la nuit, mais le souvenir de l'horreur qui a frappé la capitale et ses habitants jusque dans leurs propres foyers.

L'impossibilité du deuil

Alors que plus de 200 personnes ont trouvé la mort à cause de l'explosion (le gouvernement reste incapable à ce jour de fournir une liste exhaustive des victimes, et ce sont des ONG qui travaillent encore à retrouver la trace des disparus), les survivants ont été empêchés jusque dans leur deuil.

«Un an après l'explosion du port de Beyrouth, aucun recensement précis ou officiel n'a été publié sur les travailleurs et résidents non libanais victimes, car la plupart de leurs noms ne figuraient pas sur la liste officielle des victimes des autorités.»

Entre la crise économique et la crise sanitaire, tout temps de répit leur a été refusé. «L'explosion nous a cassé la moelle», martèle Jennifer el Hage, qui habite dans le quartier de Badaro. Pour elle, il n'y aura pas de repos tant que justice n'aura pas été rendue: «On ne nous donne pas les moyens de canaliser notre haine pour faire notre deuil, c'est ce qui fatigue psychologiquement les Libanais: on ne peut pas se remettre debout et trouver des solutions, parce qu'on reste dans l'attente.»

Si l'État libanais s'est montré incompétent dans la gestion d'une telle violence, il s'est surtout montré coupable de négligence criminelle, en conservant six années durant 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium à proximité de zones résidentielles et dans des conditions de stockage insalubres, en dépit des multiples rapports alarmants qui lui étaient parvenus. «La colère est un mot insignifiant par rapport à ce que nous ressentons. Ils ont détruit notre économie, notre vie, nos enfants, à cause de leur corruption et de leur incurie. C'est un crime colossal, et pourtant cette tragédie aurait pu être évitée très facilement», affirme Mireille Bazergy. Son fils, Elias Khoury, décédé des suites de ses blessures à l'âge de 15 ans, compte parmi les plus jeunes victimes de l'explosion.

«En tant que famille, nous sommes détruits, et psychologiquement brisés. Pour moi, la vie s'est arrêtée. Je ne bouge plus que pour aller au travail, parce que j'ai une responsabilité envers ma fille, Nour, mais en dehors de ça, je ne vis plus. Mon espoir, c'est d'obtenir la justice pour Elias, et ensuite de le suivre», soupire-t-elle. Bassam, le père d'Elias, s'est réfugié dans le déni. Pour lui, son fils est toujours dans sa chambre, prêt à accomplir son rêve de devenir architecte.

Les échos de l'explosion

Dans une ville qui un an après demeure en chantier, meublée d'échafaudages et des échos des travaux, tout ramène les habitants à l'explosion. Beaucoup souffrent encore de troubles de stress post-traumatique, qui peuvent ressurgir au quotidien dès qu'un bruit trop fort retentit: «La première fois qu'il a plu à Beyrouth après l'explosion, on a tous pété un câble, raconte Anthony Seeman, qui habitait dans le quartier de Gemmayzeh. La nuit du premier tonnerre, il n'y avait pas de lumière ni rien, c'était à 3 heures du matin. Je me suis levé et j'ai vite ouvert les fenêtres. Je ne comprenais pas pourquoi j'avais cette réaction folle, c'était deux mois plus tard. Cette peur des bruits a duré longtemps: à chaque fois qu'on entendait une voiture ou une mobylette qui s'allumait brusquement, on sursautait tous. Pendant cette période, beaucoup d'avions israéliens survolaient aussi Beyrouth. Ce n'est qu'en quittant le Liban pour m'installer à Londres que je me suis habitué au bruit des avions, parce qu'il y en a beaucoup qui passent ici.»

Aujourd'hui encore, lorsqu'un hélicoptère ou un drone survole la capitale, que des feux d'artifice ou des balles de célébration retentissent, la ville se fige un instant, et, sur les réseaux sociaux, essaiment des messages tantôt inquiets, tantôt exaspérés: «Quelqu'un sait ce qu'il se passe?», «On n'en peut plus, que cela cesse!»

Même pour celles et ceux qui ont quitté le pays, la mémoire de l'explosion et de ses conséquences reste persistante. David Hanna, qui est arrivé en France en septembre, raconte ainsi avec désarroi: «Je me souviendrai toujours, la première fois que je suis allé à Ikéa, il y avait une maman libanaise avec ses deux filles, et l'une d'entre elles était en chaise roulante. J'ai lâché une larme, parce que pour moi, la seule explication possible, c'était celle de l'explosion.»

S'oublier

Alors, pour se préserver du malheur, certains tâchent de couper les ponts avec le pays, ou de s'absorber dans le travail. Anthony, lui, a renoncé à suivre les nouvelles du Liban depuis qu'il est parti, en juin dernier: «Je vois passer sur les réseaux sociaux des vidéos sur le Liban, mais je n'ai plus envie de savoir. Je parle avec ma mère une fois par jour. Je lui dis: “Tu as une minute pour me faire un résumé du pays, et après je ne veux plus rien savoir.” J'ai juste envie de continuer ma vie et de faire carrière, vivre une vie normale, bâtir un futur.»

D'autres ont été rattrapés par un brutal contrecoup, auquel ils ne s'attendaient pas. C'est le cas de Jennifer, qui a passé les premières semaines suivant l'explosion à s'occuper de sa famille, tantôt au chevet de sa tante plongée dans le coma, tantôt à celui de sa grand-mère dont les larmes ne tarissaient pas: «Je m'étais complètement oubliée. Mon corps a essayé de me donner tous les signaux. Mon dos s'est bloqué, et j'ai fait un burn-out.»

«On est en train de massacrer une génération entière qui n'arrive pas à savoir ce qu'elle devrait faire.»
Karine Nassar, psychologue clinicienne et psychothérapeute

Après une rupture et une première crise d'angoisse, elle s'est décidée à commencer une thérapie. «Tout le monde est présent, mais personne ne t'écoute vraiment. J'avais besoin de quelqu'un pour alléger le fardeau et arrondir les angles, concède-t-elle. L'explosion, je l'ai ressentie dans mon corps. Je connais dix autres femmes qui ont commencé une thérapie, nous sommes sept à avoir pris au moins dix kilos en un an. Comme on n'arrivait pas à exprimer nos émotions, on les mangeait. Le Libanais fait toujours passer tout le monde avant lui, mais aujourd'hui, tu ne peux plus donner aux autres, il faut être un peu égoïste pour se soigner.»

Depuis l'aggravation de la crise économique, de nombreux Libanais tâchent de quitter le pays pour retrouver ailleurs une stabilité, aussi bien financière que politique et psychologique; mais beaucoup se sentent également responsables pour leurs parents et leurs proches, qu'ils se refusent à laisser derrière eux. Pour Karine Nassar, l'impact sur les plus jeunes générations est terrible: «Le fait qu'on n'arrive plus à se projeter est très problématique, surtout pour les jeunes d'aujourd'hui. Non seulement ils sont traumatisés, mais en plus ils n'arrivent plus à voir un avenir. Beaucoup essayent de sortir de ce pays qui fait violence. On est en train de massacrer une génération entière qui n'arrive pas à savoir ce qu'elle devrait faire.»

Coût et tabou de la thérapie

Les soins liés à la santé mentale sont toutefois loin d'être une évidence au Liban. Bien que le 4 août ait marqué une demande croissante de suivi psychologique et psychiatrique, le stigmate de la maladie leur reste attaché. Si Karine Nassar pointe une forme de «banalisation de l'événement», qui a pu être observée chez certaines personnes de la génération ayant connu la guerre civile, elle reste relativement optimiste: «On voit deux mouvements en parallèle: des gens extrêmement réticents à ce type de soins, et l'ouverture d'une nouvelle génération qui arrive, et qui veut travailler sur elle-même. Petit à petit, la perception de la santé mentale est en train de changer.»

Le prix d'une telle prise en charge rend cependant ce type de soins inaccessible à la majorité de la population: «Une thérapie coûte de l'argent, tempère Nassar. Dans le secteur privé, la santé mentale, ou la santé tout court, désormais, est réservée aux plus riches.»

Avant la crise économique et la dévaluation fulgurante de la livre libanaise, une consultation dans le privé pouvait coûter, selon les praticiens, entre 50 et 250 dollars, soit de 75.000 à 375.000 livres. Aujourd'hui, cela revient à près d'un million de livres pour la fourchette basse, c'est-à-dire bien au-dessus du salaire minimum, tombé à 30 dollars (555.000 livres au taux actuel).

Karine Nassar s'inquiète des effets à long terme de l'absence chronique de soutien médical dont souffre la population: «La déflagration du 4 août s'est invitée dans chaque maison, à l'insu de tout le monde. Elle a été d'une violence destructrice à l'image de l'État. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un État défaillant et violent. Il n'a pas mis en place de cellule de crise pour prendre en charge le trauma de sa population. Tout cela a été relégué au second plan. Ce sont les ONG qui ont commencé à travailler, à ouvrir des lignes d'écoute pour que les gens puissent s'exprimer, et pour éviter qu'il y ait des passages à l'acte suicidaire.»

L'association Embrace Lebanon notamment, qui proposait déjà une ligne d'écoute de soutien émotionnel et psychologique et de prévention du suicide, a assuré une large part du suivi de la population au lendemain du 4 août, en lançant le Centre de santé mentale Embrace (EMHC). «Il s'agit de fournir des soins de santé mentale directs, abordables et de qualité aux personnes souffrant d'une maladie mentale», précise Christine el Zein, superviseuse clinique d'Embrace Lebanon. «Certaines personnes, qui ont été directement affectées par l'explosion, appellent encore aujourd'hui, un an après, pour la première fois, afin de demander de l'aide», ajoute-t-elle. Pour le seul mois de mai 2021, l'association a dispensé 569 consultations gratuites et reçu 1.015 appels, dont plus de la moitié venaient de personnes de 18 à 24 ans.

L'ombre du suicide

Dans un pays sans chiffres comme le Liban –le seul recensement officiel de la population date de 1932, et n'a pas été renouvelé depuis le mandat français pour des raisons politiques–, il est inconcevable d'espérer trouver des données fiables concernant le taux de suicide de la population. Toutefois, le premier rapport sur le sujet, sorti en mai 2021 et élaboré à partir de projections basées sur les chiffres recueillis par la police entre 2008 et 2018, estime qu'un suicide survient environ tous les deux jours et demi.

En 2018, le nombre de suicides déclarés était de 157, et a monté à 171 en 2019, pour redescendre à 147 en 2020. «Nous supposons que le taux est plus élevé ces deux dernières années. Ces chiffres sont basés sur les cas de suicide qui ont été signalés, mais nous savons qu'au Liban, ils sont malheureusement sous-estimés à cause de la stigmatisation sociale. Au-delà des suicides effectifs, toutes les six heures, une personne tente de se suicider», affirme Christine el Zein.

«Toutes les six heures, une personne tente de se suicider.»
Christine el Zein, superviseuse clinique de l'association Embrace Lebanon

Au lendemain de l'explosion, les multiples crises auxquelles fait face le pays ont empiré la situation: «On entend très souvent parler de quelqu'un qui s'est suicidé. Plein de gens y ont pensé. C'est important d'en parler et de l'avouer. Moi, il y a des jours où j'étais vraiment anesthésiée. J'ai vu la mort devant moi, et tu as la culpabilité du survivant, raconte Mélanie Dagher. Ce genre de pensées, je ne les ai plus, mais le plus dur, c'est d'apprendre à vivre avec le souvenir de ce qui s'est passé. Oublier, se dire que ça va, c'est impossible: c'est un nuage gris-noir que j'ai là, et qui va rester là. Je dois juste apprendre à vivre comme ça.»

Le jour du 4 août, Mélanie, qui venait d'emménager à Mar Mikhael, a vu son voisin expirer dans ses bras, alors que le souffle de l'explosion avait ravagé tout l'immeuble. Après avoir commencé un suivi psychologique et psychiatrique qui l'a beaucoup aidée au début, elle s'est finalement tournée vers la méditation. «Je passe encore de bons moments, c'est l'instinct humain. Tu cherches à vivre, à être bien, mais il n'y a pas un dîner ou une soirée où on n'aborde pas le sujet. Parfois j'ai envie d'en parler, et d'autres fois, c'est très dur. Il arrive que j'oublie des parties de l'histoire, ou bien je raconte, et soudain je me dis “est-ce que ça s'est vraiment passé?”, ou je sens que j'amplifie des choses, ou que c'était tout juste hier. C'est devenu une histoire qui n'est plus la mienne.»

Crise d'accès aux soins

Alors que le Liban connaît l'une des plus graves crises économiques de l'histoire moderne et que la population se débat pour avoir accès aux biens de première nécessité, la santé mentale, déjà négligée par le passé, paraît aujourd'hui être un luxe hors de portée. Mais la pénurie de médicaments que connaît le pays a surtout des effets désastreux sur les personnes qui suivaient un traitement à long terme, comme le souligne Karine Nassar:

«En santé mentale, des maladies sont chroniques, comme les dépressions sévères, les troubles bipolaires, les psychoses… On ne peut pas arrêter ces traitements. Malheureusement, on est en train de voir des gens qui n'arrivent plus à avoir accès à ces derniers, se désole-t-elle. Imaginez la détresse psychologique au quotidien de ces personnes, parce qu'il n'y a plus les soins nécessaires pour qu'elles puissent vivre correctement. Ce peuple est pris en otage, c'est comme si on vivait un embargo. Il n'existe pas, mais pourtant, on n'a accès à rien. On essaye de trouver des solutions, mais quel genre de solutions peut-on trouver pour quelqu'un qui a une psychose, un cancer, un diabète? On est mis face à une mort lente.»

Alors que la solidarité s'organise à l'étranger via des ONG ou des personnes privées qui tâchent de ramener des médicaments au pays, ce bricolage humanitaire est bien loin d'être suffisant pour faire face au désastre sanitaire, qui affecte en priorité les plus précaires. Comme le remarque Nassar, «les plus touchés dans cette ville sont les pauvres, et la classe moyenne commence à suivre. Dans les valises des gens qui viennent de l'étranger, on trouve beaucoup de médicaments, mais c'est pour les chanceux qui connaissent des gens à l'extérieur: ce n'est pas le cas des plus pauvres», regrette-t-elle. Pour celles et ceux qui restent coincés au Liban, il ne semble plus y avoir d'horizon après le 4 août, jour où le temps s'est figé.

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