«On t'a achetée comme une esclave»: au Liban, la situation des travailleuses domestiques s'aggrave
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«On t'a achetée comme une esclave»: au Liban, la situation des travailleuses domestiques s'aggrave

Temps de lecture : 11 min
Léa Polverini
Robin Tutenges

Ces femmes, qui viennent pour la plupart d'Éthiopie, arrivent via des agences privées, qui font tourner, avec l'aval de l'État libanais, un véritable circuit de trafic d'êtres humains.

Dans le cimetière évangélique de Sodeco, à Beyrouth, Julia tire de lourds sacs remplis de riz. Il est un peu plus de 9h du matin et, petit à petit, une dizaine de femmes arrive pour préparer des lots de nourriture qui seront redistribués dans la journée à une centaine d'autres travailleuses domestiques immigrées. «Ça c'est pour les Malgaches, ça pour les Philippines, ça pour les Ivoiriennes…» Depuis l'explosion du port, les femmes de l'Alliance des travailleuses domestiques immigrées du Liban se retrouvent tous les samedis pour procéder à des distributions de biens de première nécessité, destinés aux plus précaires. Elles feront le tour des appartements à Beyrouth, et pour peu que le taxi ait encore du temps et du fuel, pousseront jusque dans la montagne.

Des travailleuses domestiques s'activent sur leur peu de temps libre pour préparer des réserves de nourriture à destination d'autres immigrées, à Beyrouth, le 24 juillet 2021. | Robin Tutenges

Un esclavage de bon aloi

Avec la crise économique qui assomme le pays, la situation des travailleuses domestiques, déjà infernale auparavant, s'est encore aggravée. Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut revenir sur la kafala, un système de parrainage qui a cours au Liban, et permet d'acheminer une main-d'œuvre étrangère à bas coût, qui résidera et travaillera au pays sous la responsabilité d'un sponsor.

Si plusieurs étrangers sont ainsi employés dans le secteur de la construction, la grande majorité des personnes soumises au régime de la kafala au Liban sont des femmes venues travailler en tant que domestiques, et qui vivent avec les familles qui les emploient. Jusqu'en 2019, on évaluait leur nombre à environ 400.000 –dont 100.000 à 150.000 en situation irrégulière–, pour 4,8 millions de Libanais. Soumises au bon vouloir de leur employeur, corvéables à merci, ces femmes font l'objet de nombreux abus: violences physiques, sexuelles, médicales et financières, elles sont exclues du code du travail, et n'ont souvent aucun recours possible devant la justice.

Elles viennent pour la plupart d'Afrique et d'Asie du Sud et du Sud-Est, et arrivent au Liban principalement via des agences privées, qui font tourner, avec l'aval de l'État libanais, un véritable circuit de trafic d'êtres humains –dont on estime les bénéfices à au moins 100 millions de dollars par an–, pour les faire rejoindre une condition qui s'apparente à de l'esclavage moderne.

Des travailleuses domestiques éthiopiennes dans le quartier de Bourj Hammoud, à Beyrouth, le 18 juillet 2021. | Robin Tutenges

De l'abandon à la fuite

Dès le mois de mai 2020, alors que la crise économique, conjuguée à la crise sanitaire, pesait de plus en plus sur les foyers libanais, on commençait déjà à voir des employeurs se débarrasser de leurs travailleuses domestiques en les déposant avec leurs valises devant le consulat d'Éthiopie, avant de repartir aussitôt (les Éthiopiennes représentent environ 80% des travailleuses domestiques immigrées au Liban). Ce mouvement s'est considérablement amplifié après l'explosion du 4 août, allant jusqu'à rassembler des cinquantaines de femmes devant différents consulats, notamment ceux d'Éthiopie et du Kenya, où ont eu lieu des manifestations.

«Quand l'explosion est arrivée, malheureusement beaucoup d'employeurs ou de sponsors ont abandonné leur travailleuse domestique dans la maison, ne les ont pas emmenées à l'hôpital pour recevoir des soins, ou les ont laissées là-bas sans jamais revenir», rappelle Farah Baba, porte-parole de l'Anti-Racism Movement (ARM), qui milite notamment pour l'abolition de la kafala.

Pour la première fois depuis près de quinze ans, les ambassades et consulats des pays concernés ont fini par être contraints d'organiser, sous la pression médiatique, des vagues de rapatriement de leurs ressortissantes (le dernier précédent remonte à la guerre de 2006 contre Israël, et n'avait impliqué qu'une minorité des travailleuses domestiques). Au total, on estime que près de 170.000 travailleuses immigrées ont quitté le Liban au cours des deux dernières années, en raison de la crise économique qui a plongé le pays dans l'abîme, et que seulement 11.453 nouveaux permis de travail ont été délivrés par la Sûreté générale en 2020, contre 43.825 en 2019, soit une baisse de 73,8%.

Cette masse de départs a provoqué une augmentation des demandes pour des travailleuses domestiques, au même moment où de nombreux employeurs ne sont plus en mesure de verser des salaires en dollars et au taux traditionnel: un salaire mensuel de 300.000 livres libanaises, qui correspondait avant la crise à 200 dollars, ne vaut aujourd'hui plus que 15 dollars. Pour les travailleuses freelance, qui vont de maison en maison et cumulent les emplois, le salaire horaire moyen, qui était autour de 7.000 livres, est ainsi passé de l'équivalent de 4,6 dollars à 0,35 dollars.

Des femmes de l'Alliance des travailleuses domestiques immigrées du Liban discutent dans le cimetière évangélique de Sodeco, espace à l'abri des regards où elles ont l'habitude de se retrouver tous les samedis, à Beyrouth, le 24 juillet 2021. | Robin Tutenges

La situation a mené à une hausse des violences au sein des foyers-employeurs, que toutes les associations de défense des droits humains opérant sur place ont pu constater: «De plus en plus de travailleuses domestiques immigrées ont appelé nos assistants sociaux et ceux d'autres organisations, et certaines ont essayé de contacter le ministère du Travail pour dénoncer le fait d'avoir été violentées et exploitées, d'avoir été privées de nourriture, de salaire, et contraintes d'effectuer une charge de travail supplémentaire», détaille Farah Baba.

Une violence continue

De façon générale, ces plaintes ne trouvent aucune issue légale, et aboutissent dans le meilleur des cas à une prise en charge ou une aide apportée par une ONG. Le plus souvent, les travailleuses domestiques doivent tâcher de négocier avec leur employeur, s'accommoder des violences vécues, ou s'enfuir.

C'est le cas de Melissa, une femme de 30 ans d'origine ivoirienne qui, après avoir passé deux ans et deux mois à travailler pour une famille qui la battait, a fini par s'échapper avant la fin de son contrat. «J'étais maltraitée, je devais dormir sur le balcon, et on ne me donnait pas mon salaire. Quand j'en parlais, ils me répondaient: “On t'a achetée comme une esclave, donc tu dois travailler.”» Melissa est sortie de là avec des cicatrices sur le front, le dos, les épaules et les jambes.

«Tous mes papiers sont restés chez la dame, donc je dois maintenant faire attention à ne pas me faire contrôler par la police ou l'armée, précise-t-elle. Quand je suis partie, je dormais dans la rue, j'ai eu des problèmes. C'est Delphine qui m'a récupérée à Daoura [un rond-point dans le quartier pauvre de Bourj Hammoud, à l'est de Beyrouth, où transitent les bus qui partent vers le nord], parce que j'étais ivoirienne comme elle.»

Melissa présente de larges cicatrices sur quasiment l'ensemble du corps, notamment les bras, la tête et les jambes. Beyrouth, le 25 juillet 2021. | Robin Tutenges

Aujourd'hui, Melissa peine à trouver un emploi fixe, et parvient seulement à faire quelques ménages ici ou là, deux ou trois heures par semaine. En plus de la crise qui a anéanti toute perspective de stabilité d'emploi, elle doit composer avec le racisme quotidien et structurel auquel sont constamment confrontées les travailleuses domestiques immigrées: «Tout dernièrement, on m'avait trouvé un petit travail pour nettoyer une boutique de vêtements. Mais la patronne a commencé à m'insulter, elle m'a dit que je puais, comme toutes les Africaines, qu'on était comme des déchets, et qu'elle ne voulait pas de ça dans son magasin… Elle voulait une fille de peau claire. Je suis partie au bout d'une semaine.»

Des contrats à discrétion

Delphine, qui l'a recueillie chez elle, travaille quant à elle depuis vingt-sept ans au Liban, chez la même famille. Depuis deux ans, elle voit les femmes autour d'elle se débattre de plus en plus pour survivre, et a elle aussi fait face aux pressions de ses employeurs: «Beaucoup de freelance ont perdu leur travail et leur logement, à cause de l'augmentation des loyers. Maintenant, tout le monde veut travailler chez quelqu'un pour avoir un endroit où dormir, mais les dames abusent, et profitent du Covid pour les empêcher de sortir. Ma patronne m'interdit de dormir chez moi à cause du virus. Elle m'a autorisée à rentrer seulement ce week-end, parce que j'organise une veillée funèbre pour mon père.»

Arguant des problèmes financiers, sa patronne a également voulu baisser son salaire. «On s'est disputées à ce propos. Je lui ai dit que soit elle me ramenait chez moi en Côte d'Ivoire, soit elle continuait à me payer comme avant. Ça fait vingt-sept ans que je suis là, on n'a jamais monté mon salaire. Pendant la guerre de 2006, je n'ai jamais fui, on m'a laissée toute seule avec mon fils, on a failli mourir. Je lui ai dit: “Vous avez besoin de moi, et moi j'ai besoin de vous.” Elle a fini par accepter de me laisser mon salaire», raconte-t-elle.

Les contrats signés par les travailleuses domestiques immigrées à leur arrivée au Liban n'ont jamais eu de réelle valeur, et leurs termes peuvent toujours évoluer au bon vouloir des employeurs ou des agences qui les ont fait venir. En septembre 2020, la ministre du Travail Lamia Yammine Douaihy avait fait mine d'avancer des velléités de changements, proposant un nouveau «contrat standard unifié», qui reprenait un projet de 2019 supposé donner un cadre plus sécurisé pour préserver les droits des travailleuses soumises à la kafala. Même si ce contrat n'était accompagné d'aucun mécanisme de contrôle susceptible d'en faire appliquer les principes, le syndicat des propriétaires des agences de recrutement au Liban (SORAL) a fait appel devant le Conseil de la Choura, la plus haute juridiction administrative du Liban, qui lui a donné raison, et a finalement rejeté la proposition de nouvelle législation.

Delphine, lors de la veillée organisée en la mémoire de son père, tout juste décédé. Beyrouth, le 25 juillet 2021. | Robin Tutenges

Dans le noir et l'oubli

En l'absence de toute protection, les travailleuses domestiques continuent donc de vivre de la débrouille, mais leur situation, déjà précaire, s'est encore aggravée. «Avant, je touchais 600.000 livres par mois, ça faisait 400 dollars. Maintenant, avec la dévaluation et les prix qui changent tout le temps, je ne sais même plus combien vaut mon salaire, soupire Julia dans un haussement d'épaules. Je suis là, je survis comme tout le monde.»

Elle qui avait l'habitude d'aider à travers l'Alliance les femmes sans ressources et sans emploi s'est dernièrement retrouvée à devoir apporter de la nourriture à des femmes sous contrat, auxquelles les employeurs ont cessé de fournir de la nourriture, quand ils n'ont pas tout simplement arrêté de les payer.

«Un mois après l'explosion, tout le monde avait les yeux rivés sur le Liban, on était des vedettes. Maintenant, il n'y a plus rien. Même les associations n'ont pas pu nous aider, car il n'y a pas de fonds. Les gens se sont concentrés sur les Libanais, car c'est eux qui ont des problèmes désormais, déplore-t-elle. Il y a eu beaucoup de racisme à cause de ça, on nous interdisait d'aller dans certains dispensaires qui distribuaient de la nourriture… Les migrants n'existent plus, on a été effacés.»

Meriam, elle, qui travaille pour un couple d'expatriés allemands depuis six ans, se satisfait de sa situation, dans la mesure où elle sait qu'il lui serait impossible de trouver mieux aujourd'hui. «Je travaille chaque jour de 7h à 19h, du lundi au vendredi. Chez moi, je n'ai pas d'électricité, je vis avec des bougies. J'ai dû jeter tout mon frigo, je n'ai plus que de l'eau, qui se réchauffe avec la chaleur.»

Les quelques mètres carrés de l'appartement de Meriam deviennent bien étroits quand la pénombre envahit les pièces. Beyrouth, le 15 août 2021. | Robin Tutenges

Chaque jour, le chauffeur de ses employeurs l'emmène du quartier défavorisé de la Karantina, près du port, à Baabda, où ils ont déménagé après l'explosion. Mais pour beaucoup de femmes sans contrat, le transport est devenu un obstacle majeur à la possibilité d'exercer un travail: avec la pénurie de fuel qui s'aggrave de jour en jour et la hausse des prix consécutive, la somme qu'elles devraient mettre dans leur trajet serait à peine couverte par le salaire qu'elles pourraient espérer.

S'accommoder du désastre

Farah Baba, de l'Anti-Racism Movement, souligne toutefois la banalité tragique de la situation des travailleuses domestiques immigrées: «Leur souffrance n'est vraiment nouvelle pour aucune d'entre elles, la période marque juste l'augmentation ou l'explosion de discriminations qu'elles vivaient déjà auparavant. Tout ce qu'elles traversent en ce moment, elles l'ont déjà traversé les années passées, et ce depuis que le système de la kafala a été mis en place, après la guerre civile. Beaucoup de personnes ont employé des travailleuses domestiques immigrées parce que le système de la kafala leur donne un pouvoir absolu de faire tout ce qu'elles veulent, y compris ne pas payer, voire tuer des travailleuses domestiques, sans qu'elles puissent en être tenues responsables. Elles les emploient souvent parce que c'est très peu cher, et parce que cela permet de pallier le manque de services fournis par l'État libanais, notamment en termes de soins de la personne et des plus âgés.»

Parmi celles qui sont restées au Liban, on trouve divers profils –il y a celles qui ont raté le coche des rapatriements organisés par les consulats et les ambassades, et n'ont désormais plus les moyens de rentrer, celles qui, faute de papiers légaux, feraient face à des difficultés judiciaires pouvant mener à l'emprisonnement, celles qui espèrent encore pouvoir gagner de l'argent à envoyer à leur famille restée au pays, et surtout celles qui sont au Liban depuis de longues années déjà, et ont tâché de construire leur vie ici.

Des travailleuses domestiques des Philippines passent leur jour de repos dans le quartier de Bourj Hammoud, à Beyrouth, le 15 août 2021. | Robin Tutenges

Julia, qui travaille au Liban depuis 1996, où elle vit avec son mari, n'envisage plus de rentrer à Madagascar, dont elle est originaire: «Au pays, on a déjà passé l'âge de travailler. Nous on n'a pas de diplôme, alors que les gens maintenant demandent un bac +6 ou je ne sais quoi, quel travail on pourrait faire? Ça fait longtemps qu'on est parties, on est devenues étrangères chez nous. La vie est difficile ici, mais quand même, moi je peux travailler, et envoyer encore un peu d'argent à Madagascar où il n'y en a pas.»

La honte recommencée

Alors que le Liban poursuit sa chute dans un gouffre visiblement sans fond, on voit désormais des femmes libanaises, syriennes et palestiniennes se tourner vers les emplois de travailleuses domestiques, ce qui n'était plus le cas depuis la guerre civile.

«Les agences de recrutement, qui emploient habituellement des travailleuses migrantes, ont commencé à faire de la publicité à destination des femmes libanaises. Celles-ci ne sont pas sujettes à la kafala et n'ont pas besoin de sponsor, ce qui signifie que beaucoup de dépenses liées au permis de travail ou au visa ne sont pas nécessaires, pointe Farah Baba. Elles ne sont pas confrontées à des discriminations raciales, mais leur condition n'est pas toujours enviable, et leur salaire, même s'il est bien meilleur que celui des travailleuses domestiques immigrées, reste mauvais.»

En dehors des agences spécialisées, ce type de travail se trouve souvent par bouche-à-oreille, mais reste tu par celles qui l'exercent, en raison de l'opprobre sociale qu'il charrie. Cela a un impact sur l'aide que seraient susceptibles d'apporter des associations en cas d'abus, ces dernières ayant du mal à atteindre les nouvelles travailleuses précaires.

Le jour de l'Assomption, des travailleuses domestiques de toutes origines viennent se recueillir à l'église Saint-Joseph, à Beyrouth, le 15 août 2021. | Robin Tutenges

Au moment de la révolution d'octobre 2019, les promesses de changement collectif s'étaient heurtées à de nombreuses résistances, et notamment celles qui faisaient de la thawra un mouvement avant tout libanais, reléguant au second plan la lutte pour les droits des personnes immigrées. Si quelques activistes et militants des droits humains tâchent encore d'en montrer l'urgence, la situation des travailleuses domestiques a largement sombré dans l'indifférence d'une population qui essaye déjà de se sauver elle-même. «Pendant la révolution, certains nous avaient dit que si ça marchait, ils n'oublieraient pas les domestiques. Ils disent toujours “abolish kafala”, mais “abolish kafala”, c'est encore loin», tranche Julia.

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