Monde

«Cette explosion, c'est pire qu'une guerre»

Temps de lecture : 3 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage de Tracy Chahwan, 28 ans, libanaise, expatriée à New York.

Un silo détruit dans l'explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. | STR / AFP
Un silo détruit dans l'explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. | STR / AFP

Tracy est bédéiste et illustratrice. Elle habitait entre Furn el-Chebbak, dans la banlieue sud-est de Beyrouth, et Jounieh, au nord de la ville. Elle est partie en mars pour s'installer aux États-Unis.

J'ai vécu de mes 18 à mes 28 ans à Beyrouth. J'avais l'occasion d'aller en France, mais je savais qu'il y avait un truc à faire dans cette ville, donc j'ai étudié là-bas. Quand je suis partie en mars, ça commençait à aller très mal au Liban. En arrivant aux États-Unis, j'ai passé un mois à pleurer presque tous les jours, j'étais en deuil de tout.

J'ai construit quelque chose à Beyrouth; toute l'énergie de cette ville, c'est quelque chose qui te marque. Il y a une communauté artistique tellement forte et dynamique! J'ai développé des amitiés profondes, avec des gens avec qui je travaille, le collectif Samandal... J'ai dédié un livre à Beyrouth, et mon travail était très lié à la scène artistique et musicale de la ville. Là maintenant, je sens que je travaille dans le vide. Je n'ai plus le sentiment de créer quelque chose qui appartienne à une communauté.

Mardi 4 août, j'étais censée avoir un appel avec des gens au Liban pour un projet sur lequel on travaille. Au moment où on allait commencer, quelqu'un a dit: «Il y a une explosion, attendez.» On est tellement habitués aux malheurs que je me suis dit: «Oh non, c'est rien.» Puis j'ai vu les images de l'explosion; pas juste la fumée mais tout le truc. Je ne pouvais pas arrêter de regarder. Ma première réaction a été d'appeler tout le monde. Il y a même des gens, j'étais en train de leur crier dessus, genre «réponds!!!» C'était hallucinant, presque de la science-fiction.

L'explosion de Beyrouth, vécue depuis l'étranger. | Tracy Chahwan

Les premiers jours, j'ai ressenti de la frustration. Il y a tellement de mauvaises nouvelles... À chaque fois que je me connecte aux réseaux sociaux, je vois la maison d'un ami qui est détruite, un ami en bandages, un ami qui a perdu sa sœur... C'est vraiment difficile à gérer.

Quand je suis partie, j'étais contente de voir que malgré la crise, mes amis restaient positifs, continuaient leurs affaires, étaient toujours dans les endroits où on passait notre temps. Et soudain, tout a disparu. Le fait d'être à New York avec une partie de ma famille et des activistes, ça aide beaucoup, parce qu'ils ont des idées concrètes de choses à faire, ici aussi, auprès des ambassades.

J'étais très contente de voir les manifs, on se dit que cette fois, on ne va plus leur laisser le choix. Il n'y a plus d'excuses, on ne peut plus se justifier. Avant il y avait beaucoup d'espoir, même un côté festif parfois. Les gens disaient «surtout pas de violence», mais maintenant tout le monde parle de violence.

«On se sent coupable rien que de rêver dans un lit, de bien manger. Ma mère qui est à Chypre se sent coupable d'avoir de l'électricité.»

Le premier mois de la révolution d'octobre était euphorique, on se rendait pas compte à quel point ça allait mal. C'était juste après les énormes incendies. On était dans le déni de tout ça, on avait comme repris la ville. D'habitude, Beyrouth, c'est plutôt des enclaves, avec des gens chacun dans leur coin. Pour une fois, je sentais que c'était vraiment une ville, où tout le monde se mélangeait. On a pris le centre, on se baladait dans des espaces où on ne pouvait pas aller avant, c'était au peuple. Quand la crise a commencé, il y a eu une pause dans tout.

Cette explosion, c'est pire qu'une guerre, parce qu'en quelques minutes elle a détruit toute la ville. C'est absurde, il n'y a même pas d'explication. Les gens que je connais, je les vois déjà en train d'essayer de reconstruire; il y a des levées de fonds, on nettoie, on arrange. Mais je sais que mentalement, psychologiquement, ça va prendre encore beaucoup de temps. La résilience des Libanais, c'est un mythe. Quand t'as des parents libanais, tu vois qu'il y a beaucoup de choses refoulées. Si tu grattes à la surface, ça remonte.

Là, je suis dans une phase étrange. J'essaye d'accepter le fait que je suis expat' désormais, et j'ai la culpabilité d'avoir quitté le navire au pire moment. Évidemment, on se sent coupable; rien que de rêver dans un lit, de bien manger. Ma mère qui est à Chypre me dit qu'elle se sent coupable d'avoir de l'électricité. On peut même pas compter les niveaux de traumatismes.

Ça aide de parler aux gens sur place, qui te disent: «Non, reste là-bas, vis, ne reviens pas», mais c'est vraiment un sentiment compliqué. Si j'étais en France, je pense que je serais rentrée direct. Mais là je suis à plus de vingt heures en avion, c'est super cher, je dois faire les démarches pour avoir la green card, et en plus avec le corona... Alors j'essaye de faire ce que je peux à distance.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

Beyrouth, 4 août, 18h08
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