Monde

«Beyrouth va revenir et va éclairer le monde, comme elle l'a toujours fait»

Temps de lecture : 4 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage de Saïd, 32 ans, libanais, expatrié en France.

Vue sur le port de Beyrouth, nuit du 5 au 6 août 2020. | David Hanna
Vue sur le port de Beyrouth, nuit du 5 au 6 août 2020. | David Hanna

Cela fait un an que Saïd n'est pas retourné au Liban. Il travaille en tant que chargé d'accueil et de réservation dans une entreprise du sud de la France, où il habite depuis trois ans maintenant. Sa famille est restée à Beyrouth.

J'étais en train de travailler dans mon bureau, en France. J'ai contacté mes sœurs pour voir si tout se passait bien parce qu'elles avaient un truc à présenter ce jour-là, quand l'une d'elles m'a envoyé ce message sur WhatsApp: «Saïd, il y a eu une grande explosion, le bâtiment a bougé à droite et à gauche.» Quand j'ai vu le message, je suis tout de suite allé sur un site d'information et j'ai vu qu'il y avait eu une explosion à Beyrouth. Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas eu d'attentat là-bas, j'arrivais pas à le croire. À un moment, ils disaient que c'était un container de feux d'artifice qui avait explosé, je me suis dit: «Bon allez, ça doit pas être grand-chose, ça va passer.»

Mais quand je suis sorti du bureau, j'ai vu les vidéos. J'ai appelé mes parents, ma famille, mes tantes, mes cousins, mes amis, pour m'assurer qu'ils allaient tous bien. Depuis mardi [4 août] jusqu'à aujourd'hui, j'arrive pas à dormir la nuit, c'est comme si j'étais à Beyrouth. J'adore la ville, elle est dans mon sang. La voir comme ça, avec des gens qui cherchent leurs proches, ceux qui ont perdu leurs parents, leurs enfants, je suis hyper triste.

Les premiers jours, c'était bien que j'aille au travail, parce que ça me permettait de penser à autre chose. Mais à chaque fois que je rentrais chez moi, je me mettais à pleurer tout seul. D'habitude je sors, je vais voir des amis; là je ne voyais personne, je rentrais du travail, j'avais pas envie de parler. Je passais mes journées à regarder des vidéos de Beyrouth sur Facebook, il n'y avait que ça. C'est tout ce que je faisais.

Je suis vraiment triste, et en même temps j'ai cette colère incroyable en moi. C'est pas acceptable, après tout ce qui s'est passé au Liban, qu'on ait un truc comme ça. Je suis en colère contre tous les politiciens. Ça dure depuis trente ans, depuis la fin de la guerre, il est temps que ça change. Imagine, ce sont les personnes qui ont fait la guerre qui maintenant gouvernent le pays! C'est pas logique. Les gens ont faim, les gens sont en train de mourir devant les hôpitaux, c'est inacceptable. Il faut un changement, ça va être difficile... Mais ça va arriver, ça j'y crois.

Beyrouth pour moi, c'est le lieu qui regroupe une grande richesse, à la fois culturelle, religieuse... Je marchais la nuit à Gemmayzeh, j'y allais tout seul pour regarder les bâtiments, essayer de voir tout ce que ces murs ont à nous raconter comme histoires. Des occupations, des armées sont passées par cette ville. J'adorais me promener à Gemmayzeh, à Mar Mikhael, à Hamra, tu voyais des Libanais parler français, anglais, libanais, et tous les étrangers qui sont là-bas, dans ce mix magnifique. Un de mes lieux préférés, c'était le café Em Nazih, j'y ai rencontré plein d'amis. Après j'ai découvert le Coop d'État, le bar en haut sur les toits. Il y avait Aaliya's Books aussi, un petit café-bar où tu rentres et t'as des livres partout; j'y ai ramené pas mal de touristes, on discutait de la vie, des gens, c'était vraiment génial.

Le drapeau du Liban flotte devant le port dévasté, le 9 août 2020. | Joseph Eid / AFP

Un de mes meilleurs souvenirs, on était à sept dans ma voiture, on est partis de Byblos à Mar Mikhael, il y avait un mec qui venait du Portugal, il avait adoré le Liban et Beyrouth, et son vol pour rentrer chez lui était vers 5 heures du matin. On était là à danser et faire la fête, et à 1 heure du matin, je lui ai dit: «Tu dois pas aller prendre ton vol?» Il m'a répondu: «Saïd, je veux rester jusqu'à la dernière minute à Beyrouth.» À 4 heures, il a fini par prendre un taxi pour aller à l'aéroport. C'est cette énergie qu'il y a au Liban.

Une autre fois, on était à Mar Mikhael, il y avait plein de gens, c'était vers 2 heures du matin, j'ai levé le regard en direction d'un bâtiment; une vieille femme, toute seule sur un balcon, regardait les gens en souriant, et aujourd'hui encore j'arrive pas à oublier son sourire. C'est un souvenir que j'adore, on l'a saluée d'en bas, elle nous a salués aussi, elle était contente de vivre cette vie à Beyrouth.

À un certain moment, la vie au Liban est devenue très difficile. On avait besoin d'une révolution, la situation ne pouvait pas continuer comme ça. C'est vrai qu'après, Beyrouth c'était plus pareil; mais s'il n'y avait pas eu la révolution, tous les lieux qu'on aime auraient fermé à cause de la faillite et de la corruption. La révolution a tenté de donner un souffle positif au pays. Les gens sont venus de Tripoli, de Saïda, de Tyr, de partout vers Beyrouth, parce que c'est le cœur du Liban. Ça n'a pour le moment pas abouti à ce qu'on veut, mais j'ai de grands espoirs en le peuple libanais. Peut-être que j'arrive à positiver parce que je ne suis pas là-bas.

«Maintenant le peuple a une grande responsabilité, encore plus grande qu'avant.»

J'ai vu les rues... Tout est détruit. Les balcons ne sont plus là, les bâtiments sont rasés. Mais j'ai toujours de l'espoir. Beyrouth est morte mille fois, elle a revécu mille fois. J'ai beaucoup d'amis libanais qui n'ont pas cette positivité, mais moi, je dis toujours: «I'll always bet on Lebanon» [je parierai toujours sur le Liban]. C'est un peuple vivant, malgré tous ses problèmes. Ce qui est terrible, c'est les gens qui ont perdu leurs proches, parce que ça, ça va jamais revenir. J'espère qu'ils pourront trouver une paix avec ce qui s'est passé.

Beyrouth va revenir et va éclairer le monde, comme elle l'a toujours fait. Maintenant le peuple a une grande responsabilité, encore plus grande qu'avant. Il faut qu'on puisse reconstruire sans avoir peur que ce soit de nouveau détruit dans le futur. Ça va prendre des années. C'est vrai que les lieux jouent un rôle pour faire la ville, mais c'est le peuple qui la crée.

Les habitant·es ramassent les débris de verre dispersés à travers toute la ville, le 5 août 2020. | David Hanna

J'adore la France, c'est mon deuxième pays, mais le Liban a besoin de nous. Je sais que je devrai revenir, parce que le Liban a besoin de tout le monde. Un jour, si je me marie, je veux que mes enfants connaissent cet amour que j'ai pour Beyrouth.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

Beyrouth, 4 août, 18h08
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