Monde

«Les souvenirs de la guerre sont revenus, cette peur qui vous prend plus bas que le cœur»

Temps de lecture : 5 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage de Nayla Zreik Fahed, 52 ans, libanaise, quartier de Monot.

L'épave d'un bateau dans le port de Beyrouth, le 5 août 2020. | Anwar Amro / AFP
L'épave d'un bateau dans le port de Beyrouth, le 5 août 2020. | Anwar Amro / AFP

Nayla a été professeure de lettres à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. Elle travaille aujourd'hui au sein de l'ONG Lebanese Alternative Learning, qu'elle a cofondée, et qui propose des programmes scolaires numériques pour les enfants dans les régions vulnérables. Veuve, elle habite à Beyrouth depuis une dizaine d'années avec ses trois enfants dans le quartier de Monot, au centre de la ville.

Je rentrais du bureau, j'étais avec mes trois enfants et ma mère, qui a une démence sénile, devant la baie vitrée du salon. Mon premier réflexe vient d'un passé de guerre: chercher un abri pour éviter les éclats. Évidemment, je suis d'abord allée vers les enfants pour m'assurer qu'ils n'avaient rien, puis on s'est réfugiés dans la salle de bains parce qu'il n'y a pas de fenêtre dans cette pièce. Il faut vérifier que les blessures ne sont pas graves, et puis se demander ce qui s'est passé.

Il y a eu un moment où on voulait comprendre quelle était cette énorme explosion: était-ce un attentat? Qu'est-ce qui a sauté? Pourquoi? Qui a-t-on cherché à tuer? Chacun a pensé que l'explosion s'était produite dans son quartier, à côté de sa maison. Pourtant, j'habite un quartier où a priori il n'y a pas de lieu qu'on pourrait viser. Quand on a su que c'était le port, d'autres interrogations sont venues.

«Ce dont je me rappelle, c'est qu'on est humiliés par la peur, en tant qu'êtres humains, de se sentir si fragiles.»

Tout le monde a subi des dégâts massifs, mais tout le monde allait bien, donc c'était un premier soulagement. Il a fallu trouver un hôpital pour faire des points de suture aux enfants, ça a été la galère. On est arrivés à l'hôpital américain, mais quand on a vu les gens qui étaient là, on s'est dit qu'on ne pouvait pas prendre la place de ceux qui étaient plus touchés. Quelqu'un dans la rue m'a dit: «Il y a un médecin dans cette clinique, essayez.» Finalement, on a trouvé un ophtalmo qui a recousu les plaies des enfants avec un fil pour microchirurgie, dans une salle d'attente, avec des lumières qui ne fonctionnaient pas.

Il est très difficile de réellement savoir ce qu'on ressent, ou ce qu'on ressentira dans quelques jours. On est encore dans le choc, dans le post-trauma. La maison est pour le moment inhabitable, on fait des va-et-vient entre la montagne et Beyrouth. J'ai vécu la guerre et je pense qu'on a atteint notre point de saturation. On a déjà beaucoup donné, je me sens incapable de revivre avec mes enfants ce que j'ai vécu avant. On est incapables de recommencer encore. Les souvenirs de la guerre sont immédiatement revenus, et cette peur qui vous prend un peu plus bas que le cœur, un peu plus haut que l'estomac, cette boule familière... Et l'humiliation de la peur. Ce dont je me rappelle, c'est qu'on est humiliés, en tant qu'êtres humains, de se sentir si fragiles.

On a d'abord essayé de voir comment on pouvait aider. On est allés dans les quartiers avec des balais, des pelles, etc. Il s'est passé ce qu'il y a eu pendant toute la révolution d'octobre, à laquelle les enfants et moi avons participé quotidiennement: cette incroyable société civile qui s'organise de manière assez impressionnante pour aider –et qui malheureusement ne sait pas s'organiser politiquement. Les infrastructures pour mettre en place la solidarité, des couloirs pour aider les autres en tenant compte du recyclage du verre, de l'écosystème... C'est quelque chose d'émouvant, de formidable. Et en même temps, il y a le côté désespéré, blasé, l'idée qu'on ne peut rien faire et qu'on va vers rien.

Deux hommes contemplent les dégâts sur le port de Beyrouth, le 5 août 2020. | David Hanna

Je pense surtout aux jeunes, ces jeunes qui se sont éveillés à une vie politique, qui essayent de comprendre, de poser des questions, de voir comment ça fonctionne, qui luttent contre le communautarisme, qui voudraient rencontrer l'autre. Il y a l'idée de vouloir questionner son identité, qui dans notre région était encore assez unilatérale, qui n'était pas complexe, et puis de se dire: «L'autre que je ne connaissais pas jusque-là, il a les même espoirs, les mêmes rêves.» On va dans différentes communautés, différentes classes sociales, pour trouver un terrain commun, s'enrichir.

Et puis il y a le suivisme politique qui nous a tous désespérés: ces gens qui continuent à suivre un parti ou un personnage politique. Dernièrement, beaucoup de jeunes ont pris position contre ce suivisme en disant: «Si vous soutenez telle personnalité politique, je suis désolé mais vous ne pouvez plus être mon ami.» Au début de la révolution, il y avait la volonté de se dire «on écoute tout le monde» mais là, il y a des gens qu'on ne veut plus écouter, qu'on ne veut plus comprendre.

«Ce que je ne supporte plus, c'est l'idée du phœnix qui renaît de ses cendres. Cette image, je ne veux même plus la voir.»

On s'est tous réunis au centre-ville avec cette impuissance, cette rage contre nos dirigeants, l'envie de croire que ça peut changer et le sentiment que ça ne peut pas changer. Je travaille dans l'éducation, je connais la corruption au ministère de l'Éducation et autour. Pendant la manifestation de samedi, toute cette violence primaire en nous était prête à exploser.

Je sais que le peuple libanais a une résilience, mais elle vient d'un sentiment de ne plus y croire. Je suis incapable de savoir si on peut se relever. Je voudrais avoir un message d'espoir. Ce que je ne supporte plus, c'est l'idée du phœnix qui renaît de ses cendres. Cette image, je ne veux même plus la voir. S'il n'y a pas de véritable séisme, s'il n'y a pas un véritable bouleversement, non, on ne se relèvera pas de ce coup. Notre rapport à cette ville est complexe, nos identités sont complexes. Il y a ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas, et on aime ce qu'on n'aime pas parfois, parce que c'est nous. Ça n'est pas noir ou blanc. Il y a les choses formidables, les choses terribles, et tout est imbriqué.

Beyrouth représente notre richesse, qui se trouve dans nos différences; c'est une ville désordonnée, mais en même temps qui bouillonne de culture, d'art, d'événements. C'est une forme d'amour, je ne sais pas si «passionnel» est le mot. C'est pas une ville qui laisse indifférent. Beyrouth, c'est aussi nous, les gens qui y vivons, et l'amitié, la chaleur... Je pourrais donner des adjectifs à l'infini, aucun ne décrirait réellement la ville. C'est la floraison au printemps avec ses odeurs, c'est aussi la saleté, le désordre, la chaleur, le soleil, la pluie torrentielle...

Aujourd'hui, j'ai une tristesse infinie, une colère incommensurable, une rage, une impuissance. Une volonté de rebâtir quartier par quartier, coin par coin, pierre sur pierre. Une envie de partir, une envie de rester. Il faut que tout change, que la société civile soit plus présente. Ce n'est pas possible de reconstruire de la même manière, ce serait désespérant. Maintenant, qu'est-ce qu'on peut faire? Je ne sais pas.

Moi je veux rester, je resterai. Mais est-ce que je n'encouragerai pas mes enfants à s'en aller? Si. Du moins, le temps de voir venir. Je n'ai plus l'âge de partir, cette ville elle est en moi, elle est dans mes veines. Je sais combien Beyrouth compte pour mes enfants et qu'il m'est très difficile de les convaincre de partir. Mais est-ce qu'au fond de moi je ne souhaiterais pas qu'ils aillent refaire leur vie dans un pays qui leur offre un minimum? Dire l'inverse serait me leurrer ou mentir.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

Beyrouth, 4 août, 18h08
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