Monde

«En journée on a le balai pour nettoyer, le soir on a le casque pour faire la révolution»

Temps de lecture : 8 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage de Jennifer el Hage, 30 ans, libanaise, quartier d'Achrafieh.

Manifestation à Beyrouth samedi 8 août 2020, quatre jours après l'explosion du port. | David Hanna
Manifestation à Beyrouth samedi 8 août 2020, quatre jours après l'explosion du port. | David Hanna

Jennifer est directrice artistique en freelance. Elle habite dans le quartier d'Achrafieh, à l'est de Beyrouth.

J'ai beaucoup d'amis qui n'ont pas eu d'égratignures ou quoi que ce soit sur le corps. Mais à l'intérieur, on est complètement paralysés. Je suis figée, j'arrive pas à bouger mon dos aujourd'hui, le médecin m'a dit que c'était un symptôme post-traumatique, je dois prendre plein de calmants. C'est un cauchemar, j'arrive pas à croire ce qui nous arrive. Mar Mikhael, Gemmayzeh, Achrafieh... C'est des quartiers où tous les jeunes et les artistes habitent, ils ont tué le fief de ma communauté.

Je connais au moins quinze personnes décédées pendant l'explosion. Tous mes amis habitent là-bas. Ma grand-mère a perdu tous les murs de sa maison, c'est la première personne à qui j'ai téléphoné. Quand je l'ai appelée, elle m'a dit que la bombe était tombée dans son immeuble. Tout le monde m'a dit la même chose. Toutes les portes ont volé, la pression était tellement forte que même durant la guerre, personne n'a senti ce choc, cette douleur. On n'a plus une porte ni une fenêtre.

Il y a eu deux explosions. La première, j'ai entendu des avions –on a tous entendu des avions. Tout l'immeuble a tangué comme si c'était une feuille d'arbre. Cinq secondes après, la deuxième explosion est arrivée, mon ordinateur a volé, j'ai été propulsée dans l'autre pièce de la maison. Tout s'est passé si vite que la première chose que tu entends, c'est les cris des gens dans la poussière de Beyrouth. Les cris et les vitres, qui tombent dans toute la ville, c'était un genre de troisième explosion.

La plupart des anciens bâtiments de la ville se sont effondrés. | Jennifer el Hage

Dès que je suis sortie de la maison, j'ai couru en hurlant, en pleurant, parce que j'avais peur pour ma grand-mère. J'ai couru comme une folle, c'était là le plus grand cauchemar de Badaro et d'Achrafieh: toutes les vitres par terre, les immeubles effondrés... C'était Hiroshima, j'avais jamais vu autant de sang, je me suis sentie dans un film d'horreur. Beaucoup de gens m'ont dit: «S'il te plaît, prends-nous en voiture», parce que les hôpitaux d'Achrafieh étaient complètement démunis. C'est comme une vague, tout le monde a été propulsé.

J'ai même pas pensé aux dégâts que je pouvais voir, j'ai couru chez ma grand-mère. Mon grand-père avait du verre cassé sur lui donc j'ai commencé à nettoyer. Il n'y avait pas d'électricité, j'ai utilisé la torche de mon téléphone. Ma grand-mère hurlait, elle n'arrêtait pas de hurler, elle était en transe. Je comprenais pas, je savais pas quoi faire.

Directement après, mon oncle m'a appelée, il m'a dit: «Jen, on ne trouve pas ta tante Rita, elle ne répond pas.» Ils avaient fermé la route près de chez elle, apparemment on l'avait transportée dans un hôpital mais n'ayant pas ses papiers sur elle, elle n'a pas été identifiée. J'ai passé quatorze heures à la chercher. Avec ma famille, on s'est divisés partout du nord au sud de Beyrouth, on rentrait dans les hôpitaux et elle n'était sur aucune liste. Dans la panique, les médecins écrivaient les noms des gens sur des papiers. Je tremblais en lisant chaque liste, ma tante n'y était pas. À un moment, on m'a dit: «Jen, il faut sortir de Beyrouth, et peut-être, si elle est morte, qu'il faut descendre dans les morgues.»

«Elle m'a dit: “Je venais de mettre du rose sur ses ongles.” Imagine, c'était le seul détail que j'avais pour la reconnaître parmi les morts.»

J'ai été obligée de chercher dans les morgues. J'ai cherché jusqu'à 4 heures du matin, j'ai vu des choses que j'avais jamais vues avant. C'était les quatorze heures les plus longues et les plus dures de ma vie. Je tremblais, j'étais choquée, je voyais tout le monde courir dans les hôpitaux –en plus il y avait le corona, mais tout le monde s'en foutait. Je suppliais les gens de me laisser rentrer dans les soins intensifs parce qu'ils ne prennent pas les noms des personnes qui se sont évanouies. J'ai appelé soixante-cinq hôpitaux. Mon oncle avait peur de rentrer à la maison et de dire aux enfants qu'il n'avait pas trouvé leur mère.

À un moment, on a appelé la dame chez qui ma tante était lorsque ça s'est passé, on savait qu'elle se faisait faire les ongles chez l'esthéticienne à Badaro. Elle nous a dit qu'une porte avait transpercé son cou et qu'un mur était tombé sur elle. Avec la panique, ils l'ont mise dans une voiture, qui l'a amenée dans un hôpital, donc on ne sait pas où. Elle m'a dit: «Je venais de mettre du rose sur ses ongles.» Imagine, c'était le seul détail que j'avais pour la reconnaître parmi les morts.

Une boutique de pompes funèbres dévastée, à Beyrouth, le 5 août 2020. | David Hanna

Mon oncle m'a demandé de rappeler pour les cas non identifiés. On a envoyé une photo à une infirmière de l'hôpital de l'Hôtel Dieu. Elle l'a pas reconnue parce que son visage était complètement déformé, mais on lui a dit qu'elle avait un grain de beauté sur le ventre et du rose sur les ongles. Elle m'a répondu: «Je pense que je l'ai trouvée.» Mon oncle est descendu pour la voir. Il s'est avéré que c'était elle, seize heures plus tard.

Le médecin a fait un scan. Elle avait une hémorragie cérébrale et il fallait la garder dans le coma. Ils ont ouvert son crâne pour faire de la place à l'hématome parce qu'il grandissait à vue d'œil. Elle est sous contrôle maintenant. Là, le plus dur, c'est de rester avec ses enfants qui ont 10 et 13 ans, et de leur expliquer. Ma nouvelle routine, c'est passer chez ma grand-mère, calmer ses larmes, partir chez les enfants de ma tante pour qu'ils aient une présence féminine, puis aller à l'hôpital, au cas où le médecin nous donnerait une lueur d'espoir. Avec les enfants et leur papa, on a enregistré des messages vocaux pour les lui faire écouter et lui envoyer des ondes positives. Une fois que ma tante aura des chances de survivre, je penserai au reste.

Tout ça à cause d'une faute de ce gouvernement de merde. Tu sens que les innocents ont perdu tous leurs rêves, tous leurs espoirs. Tu sais que ce sera jamais plus comme avant. J'arrive pas à redormir à Beyrouth, c'est une ville fantôme. Même pendant la guerre on n'a jamais vu ça, c'est pire qu'une guerre. En cinq secondes, tout Beyrouth a perdu son héritage.

Le lendemain, je suis descendue avec ma sœur nettoyer les rues de Gemmayzeh. Tous les jeunes étaient là, les victimes étaient en train de nettoyer ce que le gouvernement a fait. C'est fou parce qu'en journée on a le balai pour nettoyer, et le soir on a le casque et le masque pour aller faire la révolution. Hier [samedi 8 août, premier jour de manifestation, ndlr], il y avait tellement de haine. Je suis descendue pour ma tante, pour crier ma rage et l'injustice que je ressens.

J'ai pas envie de dire qu'on va bien. Tout le monde me fait: «Grâce à Dieu tu es vivante», je veux même pas dire «grâce à Dieu», parce que c'est pas normal à 30 ans de vivre cette vie. On ne fait que survivre. Ils ont tiré des bombes lacrymo sur les manifestants, l'armée s'est retournée contre son peuple qui demande ses droits humains, pour un type qui a même pas le courage de sortir à Beyrouth pour s'excuser ou voir si on va bien. Aucun ministre n'est venu, ils se sont enfermés avec des tanks et des barricades.

Personne n'arrive à dormir. À chaque fois qu'une porte claque, je sursaute. Même les animaux ont ressenti ça, ils sont traumatisés. Même ma mère qui a connu la guerre civile m'a dit: «J'ai jamais vécu ça.» C'est le dernier souffle. D'habitude, tu as toujours un chez-toi. Là, je suis en train de vivre le deuil de mon pays. Après le choc, j'étais complètement dans les vapes, je comprenais rien. Une fois que j'ai compris ce qui s'était passé, pendant deux jours j'arrivais pas à manger, j'ai senti que quelque chose était mort à l'intérieur de moi. Depuis la manifestation d'hier, je ressens de la colère. Honnêtement, j'ai plus rien à perdre: quitte à mourir pour ce pays, autant descendre et les mettre dans des sacs-poubelle, ces politiciens.

«Même le prêtre a dit: “J'espère que tous s'effacent et que tous meurent.” Le prêtre a dit ça, tu réalises?»

L'aéroport a été atteint par l'explosion, donc même une sortie de secours, on n'en a pas. Les ambassades ne donnent plus de visas désormais, celles qui sont au centre-ville ont brûlé. Tu te sens en prison de tous les côtés. Où aller? Je n'ai même plus de visibilité sur l'avenir, je ne sais même plus si je veux rester au Liban. Je sentais que ma mission était ici et j'aime tellement ce pays... Mais là, si tous les chrétiens et tous les gens que je connais partent... Beyrouth a été détruite et reconstruite sept fois. Celle-ci, c'était la dernière. Beyrouth ne peut plus supporter. Elle est devenue fragile.

S'ils ont pris toutes mes chances de grandir, qu'est-ce que je dois faire? Je suis obligée de continuer à me battre, sinon ce pays va être laissé aux corrompus. Maintenant, on n'a plus peur du sang. Sans le sang, il n'y aura pas de changement. On a essayé d'être en paix avec eux, de faire une révolution belle et artistique et pleine d'espoir, et ça n'a pas marché. Il faut que tout le régime disparaisse. Et j'aurais jamais pensé dire ça. Même les gens les plus cultivés, les plus saints, même le prêtre à la messe d'aujourd'hui a dit: «J'espère que tous s'effacent et que tous meurent.» Le prêtre a dit ça, tu réalises?

Les images de cordes et de potences ont beaucoup circulé dans les jours qui ont suivi l'explosion. | David Hanna

Le symbole de la révolution d'octobre, c'était le poing levé pour la justice. Là c'est un niveau au-dessus, c'est la potence. On ne veut plus leur parler normalement. Les slogans d'hier, c'était «on veut tous les guillotiner». Avant, c'était «on veut tous la justice». J'ai craché sur les bottes d'un soldat, je lui ai dit: «Ayez honte!» On nettoyait les rues et les soldats fumaient, adossés au mur.

Il y aura une lueur dans Beyrouth une fois qu'il n'y aura plus de divisions politiques, parce que tout le monde veut un bout du Liban, mais personne ne veut le Liban.

J'aurais tellement aimé montrer Beyrouth à tant de gens. Beaucoup d'amis m'ont dit que j'étais l'ambassadrice du Liban, tellement j'aime ce pays, et ça me fend le cœur de réaliser que là, je ne sais plus quoi dire. Aujourd'hui, ma mère m'a dit: «Je suis désolée de t'avoir fait naître dans ce pays.» Je lui ai répondu: «Au contraire, c'est une chance d'être si forte à 30 ans, d'avoir vécu tout ça.»

***

Le samedi de l'Assomption, après onze jours passés dans le coma, la tante de Jennifer a ouvert les yeux. Elle demeure intubée, tous les os de son visage sont brisés, mais elle parvient désormais à réagir en clignant des yeux. Toute la famille considère que c'est un miracle.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

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