Monde

«Macron est venu, je ne pense pas que les Libanais avaient besoin de ça»

Temps de lecture : 6 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage de Dunia, 23 ans, palestinienne, quartier de Clemenceau, à Hamra.

Un manifestant lance une bombe lacrymogène aux forces de sécurité, dans le centre-ville de Beyrouth, le 8 août 2020. | Joseph Eid / AFP
Un manifestant lance une bombe lacrymogène aux forces de sécurité, dans le centre-ville de Beyrouth, le 8 août 2020. | Joseph Eid / AFP

Dunia étudie la médecine à l'Université américaine de Beyrouth (AUB). Elle est arrivée au Liban en 2014 depuis la Jordanie, où vivent ses parents, et habite dans le quartier Clemenceau, à Hamra.

Quand j'ai commencé à étudier la médecine à l'AUB, ça a été très dur mais aussi très instructif. J'ai toujours eu envie d'être docteure et d'aller aider dans des zones de guerre. Ces derniers jours, j'ai connu ce genre d'expérience.

Je ne suis qu'une étudiante de troisième année, mais quand il y a eu l'explosion, mon premier geste, après la peur, a été de me rendre au département des urgences de l'hôpital. Je n'ai aucune expérience, je n'ai jamais soigné une blessure, je n'ai jamais recousu quelqu'un et malgré ça, j'ai un camarade qui m'a dit: «Dunia, ramasse ce que tu peux, prends des gants, et va soigner les gens.»

Je suis restée là-bas jusqu'à une heure du matin. Ça m'a montré qu'au Liban, qu'importe ce qui arrive, tu vas vivre une expérience qui va redéfinir toute ta vie, quel type de personne tu es, quel type d'Arabe. Il y avait plein de gens blessés, des étrangers, et ça te fait penser que tout ce que cette explosion a détruit, ça concerne des humains, peu importe leur confession.

Des ambulanciers, le soir du 5 août 2020. | David Hanna

À l'AUB, on me dit toujours: «Fais tes exams et quitte le pays. Ne reste pas au Liban, ne reste pas à l'hôpital.» On n'arrête pas de passer d'une émotion à l'autre. Mais maintenant, on a cette forme de responsabilité collective, de se battre contre le désespoir que toute notre génération ressent. Samedi [8 août, ndlr], je suis allée à la manifestation avec des amis libanais, palestiniens et jordaniens. Je n'avais pas besoin d'avoir encore une fois peur pour ma vie et d'entendre ces tirs de grenades qui te rappellent le bruit de l'explosion, mais j'avais besoin d'être là. Le lendemain, tu te réveilles, et tu n'as pas envie de partir.

En tant que Palestinienne, je n'ai plus d'attache envers aucun pays désormais. Que je vive en Jordanie, au Liban, en Irak... Tous ces endroits deviennent mon pays, parce que je ne peux pas aspirer à revenir en Palestine.

Maintenant, j'ai passé près d'un quart de ma vie au Liban, et c'est mon pays, malgré tout ce qu'on traverse. Ça m'a fait grandir, je suis devenue plus forte, plus résiliente, plus compréhensive. C'est très dur de vivre avec les Libanais parce qu'ils sont extrêmement divisés. Alors qui suis-je pour venir et demander l'unité? Parfois, on te fait sentir que tu es des leurs, mais il y a toujours ce sentiment d'être une étrangère. Et pourtant, en fin de compte, je ne voudrais pas revenir en arrière et être ailleurs.

Beyrouth, c'est mon échappatoire. C'est l'endroit où je me sens indépendante, où je prends mes propres décisions, surtout en tant que femme. Bien sûr, il y a des fois où Beyrouth nous a laissé tomber, où j'ai connu le racisme, mais ce n'est pas le principal. Même en tant que Palestinienne, je suis devenue plus palestinienne en vivant au Liban. Je côtoie tout le monde, je vais dans les rues, je connais les choses les plus curieuses sur les gens, et ce sont ces relations bizarres qui créent ce que je suis.

«Avant l'explosion, il y a eu un incendie au port. Ils savaient ce qu'il y avait dans le bâtiment et personne n'a passé de coup de fil pour arrêter le trafic.»

Le jour où c'est arrivé, j'étais à la bibliothèque. On a vu comment le ciel a complètement viré au rouge, c'était apocalyptique. J'ai ressenti une peur totale. Je n'avais jamais été confrontée à une bombe auparavant, c'était la première fois. Et j'étais toute seule. Les parents de mes amis sont venus les chercher pour aller hors de Beyrouth. Moi, je n'ai aucune famille ici, je n'ai pas revu mes parents depuis que je suis au Liban. Alors qu'est-ce que je fais si ma maison a explosé? Où je vais?

Heureusement, mon appartement était sauf. Je n'ai pas dormi de la nuit, ou peut-être deux heures seulement. C'est le lendemain que j'ai commencé à prendre conscience de l'ampleur de l'explosion. J'ai pleuré toute la matinée. Tu entends une porte se fermer, le bruit d'une perceuse, et tu revis automatiquement le son de l'explosion.

J'ai une amie et collègue qui est syrienne. Elle n'a pas non plus de famille ici, alors nous avons pris de l'eau et de la nourriture pour aller la distribuer aux gens. Quand j'ai retrouvé d'autres amis, tout le monde avait ce sentiment de désespoir et de colère. On ne comprenait pas ce qui s'était passé, ils avaient parlé de feux d'artifice, ce qui semblait ridicule.

Partout dans Beyrouth, les gens s'organisent pour distribuer des vivres aux plus précaires. | David Hanna

Le troisième jour, je suis allée à pied à Mar Mikhael. Je voulais ressentir un épuisement physique qui puisse correspondre à mon épuisement mental. Je suis restée près de six heures à nettoyer un immeuble entier, du septième au premier étage, sans manger un seul morceau. J'étais épuisée, je suis rentrée à la maison, j'ai pris une douche, j'ai regardé la télévision. J'avais besoin de ressentir la souffrance dans mon corps, parce que mon esprit ne pouvait plus la supporter.

Au quatrième jour, on n'avait toujours pas de réponses de nos dirigeants politiques, personne ne se souciait de nos vies. Macron est venu à Mar Mikhael et je comprends qu'il ait montré de la sympathie, mais je ne pense pas que les Libanais avaient besoin de ça. Les gens dans les rues du quartier avaient besoin d'être au centre de l'attention, pas Macron. Ça montre que les Arabes en sont arrivés à ce point de désespoir où ils acceptent la glorification d'autres personnes alors qu'eux-mêmes sont en deuil.

Nous n'avons pas besoin que des Blancs, des Européens viennent nous sauver, nous avons besoin de moyens. On peut se sauver nous-mêmes, mais donnez-nous les moyens de le faire. On ne veut pas d'analyses ou de guerres, juste des équipements et un accès à l'éducation pour tous ces gens qui ont perdu des périodes entières de leur vie.

Comme beaucoup de gens, j'étais en colère. Samedi, je suis allée manifester pour créer quelque chose. Je me suis rendue place des Martyrs, c'était un chaos total. Tout ce qu'on pouvait voir, c'était des grenades lacrymogènes et des enfants gazés, c'était terrifiant. Quand je suis rentrée chez moi, je marchais comme un cadavre. On est tellement désensibilisés qu'on ne peut pas croire que le gouvernement nous a bombardés par simple négligence. Cette explosion a dévasté toute la ville.

Ce que nous voulons, c'est un rêve très lointain, c'est que les dirigeants soient tenus pour responsables des atrocités qu'ils ont commises. Mais je n'ai presque aucun espoir que cela se produise. C'est la première fois que je partage mon opinion comme ça, ce n'est pas quelque chose que je fais d'habitude.

Tout ce que je peux espérer, c'est qu'on reconstruise Beyrouth. Ce qui a été détruit contenait nos meilleurs souvenirs, certains de nos endroits préférés ne reviendront pas. Il faut que l'argent soit donné aux organisations, pas au gouvernement. Avant l'explosion, pendant quinze minutes, il y a eu un incendie au port. Ils savaient ce qu'il y avait dans le bâtiment et personne n'a passé de coup de fil pour arrêter le trafic à Beyrouth.

Le port de Beyrouth, le lendemain matin de l'explosion, le 5 août 2020. | David Hanna

La thawra [révolution] a tout changé. Avant, je restais à la bibliothèque jusqu'à 3 heures du matin et je rentrais à pied la nuit à travers tout Hamra avec mes écouteurs, je n'avais peur de rien, j'avais une confiance aveugle. Aujourd'hui, je ne marcherais plus seule dans la nuit. Pas parce que j'ai peur des Libanais, mais parce que je sais qu'ils sont en colère. Nous n'avons plus aucune certitude. Les Libanais ont la réputation d'être résilients et de toujours rire même au milieu du désastre. Mais de quoi peut-on encore être résilient quand il ne reste plus rien?

Avec le coronavirus, le monde entier a fait une pause, il pouvait absorber le traumatisme. Nous, on n'a rien pu digérer, il a fallu continuer à travailler au milieu du chaos. Mes amis à l'hôpital n'ont pas eu le temps de voir si leur maison, si leurs amis allaient bien. On est toujours sur les nerfs, on ne sait jamais ce qui va suivre, et peu importe qui nous sommes, c'est une anxiété collective.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

Beyrouth, 4 août, 18h08
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