Monde

«On a trop longtemps romantisé la résilience des Libanais»

Temps de lecture : 3 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage d'Ayah Takidine, 19 ans, syrienne, quartier de Ras el-Naba'a.

Manifestation au centre-ville de Beyrouth, le 8 août 2020. | David Hanna
Manifestation au centre-ville de Beyrouth, le 8 août 2020. | David Hanna

Ayah étudie les sciences politiques et les affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth. Elle a passé toute sa vie aux États-Unis, à Miami, et s'est installée au Liban il y a deux ans. Elle habite dans le quartier de Ras el-Naba'a, au sud de Beyrouth.

Quand j'habitais aux États-Unis, je venais au Liban chaque été, ça a toujours été un second foyer pour moi. Je me suis installée à Beyrouth il y a deux ans et ce pays est devenu une grande part de qui je suis. Je me sens encore plus patriote envers lui que je ne l'ai jamais été envers la Syrie ou les États-Unis. C'est un pays qui te rend plus résiliente, plus forte, beaucoup plus amicale aussi, parce que tout le monde agit comme si tu faisais partie de la famille. Le fait d'être syrienne n'a jamais été dur pour moi, mais je sais que c'est un privilège que d'autres n'ont pas.

Le jour de l'explosion, c'était la dernière fois qu'on pouvait sortir avant la reprise du confinement. J'étais en voiture avec des amis, sur le chemin du retour de la plage, où on avait passé une très belle journée. Sur la plage, un de mes amis avait vu un avion de guerre, mais on ne s'en était pas souciés. On était au niveau de Raouché quand on a senti une très forte pression. La voiture a tangué. Heureusement, les fenêtres étaient baissées, et mon premier instinct a été de me boucher les oreilles. On ne prenait pas ça au sérieux au début, c'est en appelant nos amis qu'on a compris à quel point c'était important.

On s'est tous mis à paniquer; on ne savait pas si l'air dehors était toxique ou si ça allait. Ma famille avait quitté la ville juste avant, et quelques heures plus tard mon oncle est venu me chercher pour qu'on soit tous ensemble. Quand quelque chose de vraiment tragique arrive, on ne réagit pas tout de suite, ça m'a pris du temps de réaliser ce qui s'était passé. Les jours qui ont suivi, on est descendus au centre-ville pour nettoyer, aider les ONG à distribuer de la nourriture et rendre visite aux gens gravement atteints par l'explosion. Avec des amis, on vend des t-shirts sur lesquels il est marqué «Lebanon», pour reverser l'argent au Children's Cancer Center. Tout le monde essaye de s'entraider. Ça devrait être le job du gouvernement, mais il ne fait rien.

Je voulais vraiment aller à la manifestation samedi [8 août]. J'étais en chemin mais ma mère m'a appelée en pleurant parce que l'armée commençait à tirer sur les gens. Elle m'a demandé de ne pas y aller, donc je suis rentrée. Un de mes amis a été atteint par une balle en caoutchouc près de l'œil, il risque de perdre la vue. La révolution d'octobre était très pacifique, mais malheureusement, les révoltes pacifiques ne marchent pas au Moyen-Orient –ça ne marche nulle part, à mon avis. On a tout essayé: les élections, les grèves, les manifestations... Aucun réel changement n'est arrivé. Maintenant les gens veulent renverser le gouvernement, et c'est lui qui devrait avoir peur des gens, pas l'inverse.

Un militaire s'apprête à tirer des grenades de gaz lacrymogène pendant la manifestation du 8 août, au centre-ville de Beyrouth. | Anwar Amro / AFP

Le quartier où je vis est globalement dominé par le parti Amal, donc quand la révolution a commencé, ce n'était pas vraiment un endroit où on se sentait en sécurité: tout le voisinage descendait contre la révolution, et moi je descendais protester pour la révolution. J'ai encore vu récemment des gens sur les réseaux sociaux soutenir Hassan Nasrallah, j'ai trouvé que c'était très irrespectueux. Après ce qui s'est passé, soutenir n'importe quel dirigeant politique, c'est insultant.

En ce moment, j'essaye de contenir toutes mes émotions. Je remplis mes journées en faisant du bénévolat mais je sais qu'à la seconde où je vais m'arrêter, je vais me prendre un énorme contrecoup. Le fait que j'aie survécu, que je n'étais pas là, que ma maison n'ait pas de dégâts, ça me donne la responsabilité de faire en sorte que toute personne affectée par cette explosion puisse s'en remettre.

«Après ce qui s'est passé, soutenir n'importe quel dirigeant politique, c'est insultant.»

Je veux travailler au Moyen-Orient. Je ne veux pas quitter Beyrouth mais je sais que pour mon futur, ce serait mieux de partir. Si je pars, ce serait pour revenir une fois diplômée, et avec l'expérience que j'aurai acquise, je serai mieux équipée pour faire du Liban un meilleur endroit. Nous ne vivons malheureusement pas dans des pays où nous pouvons nous construire, avoir accès à une éducation décente et un bon niveau de vie.

Beaucoup de gens à l'international nous envoient de l'aide mais cela ne suffira pas. Nous avons une dette insensée, un gouvernement corrompu, une crise économique... J'ai le sentiment que tout ce qui nous parvient est juste une solution temporaire. Même pour les nouveaux dirigeants qui viendront, ça prendra des années de tout changer. Cette explosion a été le coup de grâce pour de nombreux Libanais, dont on a trop longtemps romantisé la résilience.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

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