Monde

«Pourquoi doit-on deviner qui veut nous tuer à chaque fois?»

Temps de lecture : 7 min

Le jour où le port de Beyrouth a été soufflé, raconté par les habitant·es de la capitale du Liban. Témoignage d'Anthony Semaan, 34 ans, libanais, quartier de Gemmayzeh.

Vue aérienne du quartier de Gemmayzeh, le 7 août 2020. | AFP
Vue aérienne du quartier de Gemmayzeh, le 7 août 2020. | AFP

Anthony est consultant dans l'industrie de la musique. Il a cofondé le projet musical Beirut Jam Sessions et travaille en tant que manager chez Deezer pour le Levant et l'Égypte. Il habite dans le quartier de Gemmayzeh, lui aussi dévasté par l'explosion.

Ça a eu lieu vers 18 heures et quelques. Normalement, je travaille depuis mon appart', mais ce jour-là, j'ai décidé de bouger pour aller à la gym à 17h45. C'est à dix minutes de chez moi. Donc je m'en vais, j'arrive sur place, et quelques minutes plus tard, l'explosion.

Les vitres ont explosé sur la personne en face de moi, elle est trempée de sang. Après, il y a la deuxième vague, c'est là que tout explose partout. Je commence à courir pour rentrer chez moi parce que j'ai un petit chien. Je vois à droite et à gauche des gens par terre, blessés, du sang partout, des vitres, des immeubles qui ont pris feu. J'arrive devant chez moi, les gens me disent de ne pas monter parce qu'il y en a qui sont restés bloqués, et il y a des morts.

Je rentre dans mon immeuble. J'habite au 5e étage. Je vois qu'au 1er les portes sont tombées, des personnes sont tombées. Pareil aux 2e, 3e, 4e. Il n'y a que des vieux dans mon immeuble. J'arrive au 5e, j'ai un tout petit appart', et tout est complètement détruit. Je commence à chercher mon chien, je le trouve pas et je me mets à paniquer parce que je sais pas ce qui se passe. Je le devine sous les dégâts de l'appart' du 3e étage, je sais pas comment il s'est retrouvé là-bas. Je sais pas ce que je peux dire, tu vois, c'est juste un chien. Les gens ont perdu des frères, des sœurs, des enfants, et moi j'ai perdu ma maison...

Dans cette situation, on se retrouve à penser au pire scénario, à se dire que ça aurait pu être plus grave. Mais c'est pas une façon normale de penser, on n'est pas supposés être comme ça, immunisés à ce qui vient de nous arriver... Moi, je me considère vraiment chanceux. Si j'avais été dans mon appart', je suis sûr à 100% que je serais pas vivant aujourd'hui. D'autres personnes sont blessées, ont été coupées à la tête, et elles disent: «On s'est juste coupé la tête.» C'est un truc extrêmement surréel. On est supposés sentir quoi?

Ensuite j'ai commencé à rassembler mes affaires, mes habits, le peu de choses qui restait. Je me suis retrouvé au milieu de la rue, avec mes sacs à la main, avec mon chien, je savais pas où aller. J'ai attendu pendant deux-trois heures que des amis me disent où ils comptaient aller, et je suis parti avec eux.

Des façades entières se sont effondrées après la déflagration. | Jennifer el Hage

Le lendemain, je suis retourné à Beyrouth, j'ai vu mon appart', j'ai ramassé toutes les vitres par terre, j'ai tout nettoyé chez moi. Après, j'ai commencé à aider tout le monde dans la rue, mes potes, des gens que je connais pas, on s'est mis à tout enlever. Le gouvernement ne fait rien, la police ne fait rien, l'armée ne fait rien, ils sont en train de nous regarder pendant que nous, on regarde les dégâts.

Il n'y a même pas un politicien qui est venu dans la rue, personne n'a présenté ses excuses, chacun s'est mis à pointer l'autre du doigt. Mais c'est leur faute à tous, ils ont laissé 2.700 tonnes de nitrate d'ammonium à cent mètres de nos maisons. C'est là depuis sept ans, et personne au gouvernement ne s'est posé la question d'enlever ce truc. Il y a plein de gens qui ont fait la remarque. Ils l'ont juste laissé comme ça.

Ils ont tous des maisons et des châteaux à la montagne, ils vivent leur vie tranquillement pendant que nous, on reconstruit avec nos mains. Même les aides de l'extérieur, on les organise nous-mêmes, avec Facebook, GoFundMe, etc. Ils sont multimillionnaires, ils ont même pas mis un rond pour nous aider. Juste à mon échelle, qui va payer pour mon appart'? C'est pas le proprio, c'est pas moi. La plupart du temps on se donne un faux espoir, on se dit qu'on va rouvrir les lieux et qu'on va tout refaire. Mais non, on va pas faire ça tant que ces gens sont là. Je vais pas m'amuser à reconstruire mon appart' alors qu'il y a peut-être une autre bombe au milieu de la ville.

Dès le lendemain de l'explosion, les gens sont descendus dans les rues pour enlever les décombres. | David Hanna

Tous les jours, je descends très tôt le matin dans la ville pour aider les gens. Surtout à Gemmayzeh, il y a beaucoup de gens vieux. On est tous sous le choc, tout le monde est triste, tout le monde a mal, mais plus que ça, tout le monde est enragé. Hier [samedi 8 août] on est allés manifester, la police et l'armée ont commencé à lancer des bombes lacrymogènes et à tirer sur nous avec des balles en caoutchouc, mais il y avait aussi des vrais tirs. Ils nous ont coupé internet dans le centre, ils ont fait ça pour que les gens ne voient pas.

Une amie à moi est en train d'aider un groupe de femmes du Sierra Leone qui sont bloquées au Liban, elle essaye de trouver un moyen pour qu'elles rentrent chez elles. C'est une autre tragédie. On a tellement de travailleuses domestiques bloquées au Liban, qui ont été renvoyées parce que leurs patrons disent qu'ils ne «peuvent plus les payer», et elles se retrouvent dans la rue, elles sont jetées comme des animaux.

«Il nous restait juste nos maisons et nos corps, et on a perdu ça.»

J'ai jamais été aussi énervé. La tristesse, c'était au début. Beyrouth c'est chez moi, Gemmayzeh c'est chez moi, tout ça c'est ma ville. Cet aprem on va tous descendre dans la rue, encore une fois. Vu le nombre de blessés qu'il y a eu hier à cause de la police, je crois que les gens vont être encore plus enragés aujourd'hui. C'est extrêmement fou ce qui se passe, mais bon, on n'a pas le choix.

Dès qu'il y a eu l'explosion, je me suis dit: «Ah c'est Israël», puis d'autres personnes ont dit: «Oh non ils sont en train de viser Hariri», puis d'autres: «Oh non c'était un accident; oh non c'était le Hezbollah; oh non c'était les Syriens; oh non c'était je sais pas qui...» Pourquoi on doit deviner qui veut nous tuer à chaque fois? Cette fois, c'était la fois de trop, les gens sont furieux et tant mieux.

Avant l'explosion, déjà, on avait une crise économique extraordinaire, la pandémie, la dévaluation de notre argent, il y avait une famine qui commençait, depuis deux mois on n'avait plus d'électricité pendant vingt heures par jour... Il nous restait juste nos maisons et nos corps, et on a perdu ça. Je veux pas me mettre à me plaindre, mais c'est la réalité du pays. On est dans un pays qui s'est complètement effondré, et le gouvernement est toujours là à dire que tout va bien. C'est des gens qui sont là depuis la guerre civile, qui n'a jamais vraiment été terminée, clôturée comme il faut. Ces gens sont passés de chefs d'armées et de groupes militants à chefs de groupes politiques. C'est pas normal, on doit enlever ces rats du gouvernement, parce qu'ils sont juste là à nous détruire.

Beyrouth, c'est pour moi la plus belle ville au monde, c'est une ville vivante, avec des gens qui aiment faire des choses intéressantes, c'est des gens qui s'entraident, il y a vraiment une communauté. Gemmayzeh, c'est un quartier où les gens sont très gentils, je dis bonjour à tout le monde, je les connais même pas, mais on est dans une petite bulle. Dans le pays, il y a tellement de divisions, de haine entre les groupes politiques, que maintenant ça commence à se voir, ça commence à sortir. Là, j'espère qu'on va pouvoir voir un nouveau Beyrouth, plus fort qu'il n'a jamais été... Mais je veux pas me faire d'illusions. Il faudrait reconstruire quelque chose qu'on n'a jamais eu, qui est une vraie ville. C'est un nouveau Liban qui va venir, pour le meilleur ou pour le pire.

«S'il y a vraiment une révolution, c'est maintenant que ça commence, que ça devient une vraie bataille.»

Même si on voulait se casser du pays, on pourrait pas: on n'a accès ni à nos banques, à cause du contrôle des capitaux, ni à des visas pour voyager. On est bloqués là, et tant qu'on est bloqués là, on doit se battre pour avoir au moins une vie normale. Il y a une semaine, j'ai reçu une offre pour me baser temporairement en Corée. J'ai pensé que c'était une bonne idée, j'y étais l'année passée. J'adore la Corée, au moins j'aurais de l'électricité, un peu de paix dans ma tête, et avec le Covid, c'est mieux là-bas qu'ici... Mais aujourd'hui, je me dis que quitter le Liban, c'est impossible. Même si j'avais le choix, je ne le quitterais pas. Je suis pas une personne très patriotique mais je suis libanais, je suis né libanais, et je vais mourir libanais, même si je vis à Londres ou au Nigeria.

Il y a tous ces gens qui disent: «Lebanon will rise like a phœnix», mais non, y a plus de ça. On est censés se battre pour notre ville, pour notre liberté, pour notre Liban, pour faire partir tous ces seigneurs de guerre qui sont au pouvoir. Là y a plus de phœnix, y a plus de rise, y a rien. C'est la colère qui doit monter, qui doit être extraordinaire, jusqu'à ce qu'ils tombent tous.

Un manifestant jette des pierres sur les forces de sécurité libanaises, le 8 août 2020. | Patrick Baz / AFP

Quand la révolution a commencé, ça a donné de l'espoir, mais je dirais pendant un mois. Après, ça a pris une tournure politique, tout le monde essayait de se lancer sur la vague de la révolution. Les partis politiques prétendaient faire partie de tout ça, alors que c'est à cause d'eux qu'il y avait tout ça. S'il y a vraiment une révolution, c'est maintenant que ça commence. C'est maintenant que ça devient une vraie bataille. Ce n'est plus tous ces moments d'espoir où on était en train de sauter dans la rue, de se prendre dans les bras... C'est mignon tout ça, mais aujourd'hui on voit bien, ça n'a abouti à rien: on est là dix mois plus tard, le temps est venu d'être enragés.

Pour aider le Liban, vous pouvez faire un don à des ONG qui travaillent sur le terrain, directement avec la population. Cette liste recense différentes organisations mobilisées pour secourir les personnes affectées par l'explosion.

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