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Pourquoi les hommes ont tant de mal à repérer la misogynie

25 mai, devant un mémorial improvisé à Santa Barbara, sur un des lieux de la tuerie. REUTERS/Lucy Nicholson

25 mai, devant un mémorial improvisé à Santa Barbara, sur un des lieux de la tuerie. REUTERS/Lucy Nicholson

Si des hommes ont été surpris par la réaction autour de #YesAllWomen après les meurtres d'Elliot Rodger, c'est parce que les hommes ne voient pas ce que vivent les femmes.

Le mois dernier, quand la police de Santa Barbara s'est présentée au domicile d'Elliot Rodger – suite à un signalement de sa mère qui venait de découvrir ses vidéos YouTube dans lesquelles il détaillait son hostilité à l'égard des femmes qui avaient refusé d'avoir des relations sexuelles avec lui, étalait sa jalousie envers les hommes qu'elles avaient pu lui préférer, tout en faisant part de ses intentions de remédier à cette «injustice» en exhibant toute sa «puissance» et sa «magnificence» –, les officiers allaient repartir avec l'impression que Rodger était un «être humain merveilleux, gentil et tout à fait courtois». 

Vendredi soir, Rodger a tué six personnes avant de se donner lui-même la mort et de laisser derrière lui un manifeste dans lequel la virulence de sa haine envers les femmes ne fait pas le moindre doute – Bill Brown, shérif du comté de Santa Barbara, l'a donc logiquement qualifié de «fou furieux».

Ce week-end, les informations sur la tuerie ont rapidement fait le tour du monde, et le réveil a une nouvelle fois été très dur sur les médias sociaux. Sur Twitter, des femmes se sont mises à parler des hommes qui avaient pu les réduire à de simples conquêtes sexuelles et les menacer par la violence dès qu'elles ne se pliaient pas à leurs desiderata – en regroupant leurs anecdotes sous le hashtag #YesAllWomen.

Tout de suite, des hommes se sont  joints à la conversation, pour faire part de leur stupéfaction face à ces révélations qui s’amassaient à une vitesse bien trop vertigineuse pour leur entendement. De fait, comment comprendre que des individus jugés comme polis, gentils et même «merveilleux» en public puissent véhiculer un sexisme des plus crasses et ce sans jamais se faire repérer par leurs congénères masculins?

Et comment comprendre que cette dynamique soit aussi évidente aux yeux des femmes, tout en demeurant parfaitement étrangère aux hommes partageant leur vie? Pour certains participants à #YesAllWomen, la chose s'explique parce que les hommes ne font pas attention à la misogynie.  Pour d'autres, les hommes l'ignorent délibérément. Sans oublier un certain aspect performatif de cette sidération masculine et collective – si un homme dit publiquement qu'il tombe des nues face à l'étendue du sexisme, sa propre participation au phénomène est implicitement absoute. 

Mais d'autres obstacles, plus insidieux, empêchent les hommes de combattre certaines violences faites aux femmes. Au sein de la gent masculine, la misogynie se cache en pleine lumière, et pas seulement parce que les hommes se voilent la face ou qu'ils minimisent ses conséquences. Les hommes qui considèrent les femmes comme des objets et qui les menacent déploient bien souvent des stratégies visant à dissimuler leurs actions aux yeux des autres hommes, et font bien attention à harceler les femmes quand leurs congénères ne sont pas dans les parages.

Le soir de la tuerie, j'étais invitée à une fête à New York. A un moment, j'étais en train de discuter avec une amie quand un homme passablement aviné s'est interposé entre nous en disant: «Je pense exactement la même chose». Comme nous parlions des inégalités de rémunération entre hommes et femmes dans le journalisme, nous lui avons rétorqué que c'était assez improbable. Puis nous avons poliment supporté son immixtion dans notre conversation, son insistance pour me prendre dans ses bras et son radotage sur les cheveux «obsédants» de mon amie.

J'ai finalement réussi à m'éloigner de ce boulet et j'ai retrouvé mon amie quelques minutes plus tard. L'homme venait de lui demander son numéro de téléphone et elle avait refusé de lui donner, lui disant qu'elle était mariée et que son mari n'était d'ailleurs pas loin. «Mais pourquoi est-ce que j'ai dit ça? Il ne m'aurait pas intéressée, même si je n'avais pas été mariée!», s'est-elle exclamée. J'ai ironisé sur le fait qu'être mariée arrivait peut-être à la sixième place des raisons justifiant son non-intérêt pour le bonhomme. Et nous sommes tombées d'accord sur un point: les hommes agressifs sont bien plus susceptibles d'être refroidis s'ils pensent avoir enfreint le territoire d'un autre homme. Si une femme exprime son rejet de manière autonome, cela ne suffit pas en général à les rebuter.

Une semaine avant la tuerie, j'avais expérimenté le même genre de processus. J'étais partie faire un jogging dans Palm Springs, en Californie. L'heure était encore matinale pour un week-end et les rues pleines de gens la veille au soir étaient assez calmes. Quand je me suis arrêtée devant une supérette pour m'étirer, un type assis à l'arrêt de bus de l'autre côté de la rue a commencé à hurler des commentaires obscènes sur mon corps. Puis mon copain est sorti de la supérette, et le gars a fermé sa bouche.

Voilà des formes d'agression masculine que les femmes sont seules à voir. Et même quand des hommes sont aux premières loges, ils n'ont pas toujours la bonne perspective pour reconnaître la subtilité du harcèlement. Quatre ans avant la tuerie, j'étais dans un bar de Washington avec un ami. Près de nous, au comptoir, il y avait une jeune femme. Très vite, elle se fait alpaguer par un homme plus âgé. Le mec est agressif, complètement bourré et assis bien trop près d'elle, mais la fille sourit timidement à ses élucubrations et rit poliment à ses blagues, en attendant de vider patiemment son verre.

Mon ami m'a alors demandé «Mais qu'est-ce qu'elle a à jouer son jeu?», avant d'ajouter «C'est pas toi qui ferais ça». J'ai eu honte de lui répondre «Parce que le type fait peur» et «En fait si, ça m'arrive tout le temps», et j'ai détourné la conversation.

Les femmes qui ont vécu ça savent que, dans ce cas, ménager l'homme est un choix rationnel, comme une stratégie d'auto-défense pour se protéger d'un agresseur, éviter qu'il devienne trop violent. Mais d'un point de vue masculin, ce genre d'attitude passe souvent pour une ouverture, ce qui contribue, aux yeux du public, à transférer la faute du harceleur à sa cible, qui n'a pas su réagir avec le type de bravade toute masculine que les hommes reconnaissent plus facilement.

Deux semaines avant la tuerie, Louis C.K. – qui a toujours admis dans ses numéros de stand-up le caractère systémique de la violence masculine contre les femmes – a bien décrit le fonctionnement du phénomène dans un épisode de Louie, où il se rappelle avoir vu un homme et une femme terminer leur premier rendez-vous. «Le gars va pour l'embrasser et elle fait ce truc extraordinaire que les femmes arrivent à se transmettre entre elles sans qu'on comprenne trop comment – elle le prend très tendrement dans ses bras. Pour les hommes, c'est de l'affection, mais en réalité, c'est une technique de boxe». Les femmes «savent bien mieux que nous nous envoyer bouler», poursuit C.K.. «Elles savent comment rejeter les hommes sans nous donner envie de les tuer».

Le jour de son pétage de plombs, Elliot Rodger a pris sa voiture pour le campus universitaire de Santa Barbara, dans le but de donner «une dernière chance à la gent féminine de m'octroyer les plaisirs que je mérite» et a tué deux femmes. Avant d'arriver sur le campus, il a poignardé deux hommes; après son départ du campus, il a tué un homme devant une supérette. Il blessera treize autres personnes au cours de son équipée mortelle.

Rodger haïssait toutes les femmes qui ne l'avaient pas satisfait sexuellement, mais il en voulait aussi aux hommes qui s'étaient, selon lui, interposés sur la trajectoire de ses conquêtes féminines, et ce même s'ils n'étaient pas au courant de ses intentions. (De la même manière, beaucoup d'hommes sont victimes de violences de type domestique et sont tués par les ex-maris, les ex-petits-copains ou les membres de la famille de femmes dont ils partageaient la vie).

Pour certains, si des hommes ont été tués par Rodger, cela veut dire que sa tuerie n'a pas été motivée par de la misogynie, mais c'est une interprétation bien trop simpliste dans une société pour qui la violence à l'égard des femmes est un problème privé, tant qu'elle ne s'exprime pas de manière totalement évidente.

Amanda Hess

Traduit par Peggy Sastre

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