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La social-démocratie dans le piège européen

Fabien Escalona, mis à jour le 01.06.2014 à 10 h 46

Entraînée dans une construction qui donne la priorité au consensus et à la concurrence, incapable d’apparaître comme une alternative au néolibéralisme, elle souffre des contradictions de son engagement.

Martin Schulz, candidat des sociaux-démocrates à la présidence de la Commission européenne, le 26 mai 2014. REUTERS/Thomas Peter

Martin Schulz, candidat des sociaux-démocrates à la présidence de la Commission européenne, le 26 mai 2014. REUTERS/Thomas Peter

Jusqu’aux derniers jours précédant les élections européennes, les sondages réalisés dans les pays membres de l’UE laissaient espérer aux sociaux-démocrates qu’ils pourraient dépasser la barre des 200 sièges au Parlement européen et ainsi laver l’affront subi cinq ans auparavant. En 2009, en effet, un quart seulement des députés élus dans cette enceinte appartenaient au groupe S&D, ce qui représentait un point bas historique.

C’était même l’un des arguments employés par les socialistes français: puisque la droite conservatrice du PPE allait subir un recul (ce qui s’est vérifié), tout se jouerait à une dizaine de sièges pour qu’une majorité de gauche l’emporte en Europe.

Un poids inchangé au Parlement européen et des résultats contrastés

L’argument était en lui-même plus que discutable, puisqu’il faisait fi de la réalité des alliances réelles nouées au Parlement et de la mécanique institutionnelle de l’UE. Mais en réalité, on n’en est même plus là.

Pour la nouvelle mandature, le PPE restera le premier groupe et celui des sociaux-démocrates devra se contenter du second rang dont il ne parvient pas à s’extraire depuis 1999. Le gain net en sièges ne s’élèverait qu’à sept: 191 contre 184 auparavant, selon les derniers comptages du Parlement. Surtout, le poids du groupe se révèle être quasi identique à celui de 2009, alors qu’il avait pu dépasser le tiers des sièges au début des années 1990.

La social-démocratie semble donc faire du surplace aux élections européennes, ce qui s’avère cohérent avec la trajectoire électorale déclinante de cette famille ces dernières années. En mettant ce dernier point en évidence dans la note que nous avons signée pour la Fondation Jean-Jaurès avec Jean-Michel De Waele et Mathieu Vieira, nous soulignions aussi à quel point les partis les plus emblématiques de la tradition sociale-démocrate étaient ceux dont la taille électorale s’était particulièrement réduite sur le long terme.

Or, il est frappant de constater que le groupe S&D doit largement son maintien aux apports du contingent roumain, dont on ne peut pas dire qu’il soit pétri de culture sociale-démocrate, ainsi qu’à la dizaine de sièges supplémentaires conquis par le PD de Matteo Renzi, c’est-à-dire un parti de centre-gauche dirigé par un leader formé dans la tradition démocrate-chrétienne. On notera d’ailleurs que c’est dans son sillage que François Hollande cherche désormais à se situer, à travers son souhait tardif de vouloir «réorienter l’Europe», alors même que bien des pays du Sud attendaient de son élection une offensive contre le consensus de l’austérité.

Des gains ont certes aussi été obtenus dans des formations plus «traditionnelles» de la famille sociale-démocrate, comme en Allemagne (ce qui confortera son influence déjà forte dans le groupe et dans le Parlement en général) et en Grande-Bretagne (dont les élus travaillistes ont toutefois refusé de soutenir Martin Schulz, le candidat commun!).

Ils ont cependant été contrebalancés par des scores médiocres dans d’autres pays, atteignant parfois la «cote d’alerte» pour des partis à prétention gouvernementale: aux Pays-Bas, les travaillistes se situent sous la barre des 10%, derrière la gauche radicale et le parti social-libéral D66; en Hongrie et en République tchèque, des partis déjà mal en point ont vu leur score rétrécir de plus d’un tiers; en Grèce (-28 points), en Espagne (-15,5 points) et en Irlande (-8 points), la participation à des gouvernement «austéritaires» a été payée au prix fort. Dans plusieurs pays toutes zones régionales confondues, le poids de la social-démocratie au sein de la gauche s’est d’ailleurs dilué, même là où elle a maintenu ses positions, par exemple en Suède ou en Autriche.

Malgré ces résultats pour le moins contrastés (20,2% en moyenne, un point bas historique), il est vrai que le déclin plus brutal des conservateurs modifie le rapport de forces en faveur des sociaux-démocrates à l’intérieur du «bloc central» ayant historiquement soutenu la construction européenne et les différents traités qui l’ont rythmée. Reste à savoir s’il s’agit vraiment d’une bonne nouvelle.

Comme l’ont remarqué beaucoup d’observateurs, le grignotage de ce bloc central par la double progression de la gauche radicale d’un côté et des droites radicales ou extrêmes de l’autre rend probable une collaboration encore plus étroite entre PSE, PPE, libéraux (et Verts) au Parlement européen. Or, c’est justement la nature consensuelle du système politique européen qui rend peu visible l’offre spécifique des sociaux-démocrates, lesquels se retrouvent identifiés à des institutions et à des orientations économiques peu cohérentes avec leur «code génétique».

Le «pacte faustien» des sociaux-démocrates avec l’intégration européenne

Ce dilemme est le fruit du «pacte faustien» qu’ils ont noué au fur et à mesure qu’ils ont soutenu et se sont ralliés à l’intégration européenne, comme nous le montrons avec Mathieu Vieira dans un ouvrage académique à paraître chez l'éditeur Manchester University Press. La métaphore, un brin provocatrice, ne signifie certes pas que le choix de l’Europe aurait été diabolique en soi, mais plutôt qu’en recherchant la vie éternelle (ou tout du moins le maintien de son statut de grande alternative de gouvernement), la social-démocratie a pris le risque de perdre une partie de son âme.

Le choix européen de la social-démocratie a en effet eu pour ressort, beaucoup plus qu’un éventuel goût renouvelé pour l’internationalisme, le constat selon lequel l’Etat social national ne constituait plus un cadre propice à ses politiques traditionnelles et à son projet. Il était donc logique pour ses leaders de rechercher dans l’UE un espace plus approprié, grâce à son échelle plus vaste, à un renouveau du compromis «travail/capital» qui avait marqué l’apogée social-démocrate des années d’après-guerre. Dans ce nouveau cadre, plus adapté à la régulation d’un capitalisme «globalisé», la monnaie unique permettait aussi d’en finir avec la spéculation contre les monnaies, et l’économie de la connaissance (promue dans la stratégie de Lisbonne) s’offrait comme un relais de croissance aux secteurs fatigués des industries fordistes.

Peut-être confiants dans la possibilité de corriger les défauts de cet espace une fois celui-ci construit, les sociaux-démocrates ont en fait épousé l’intégration européenne à un moment où le tournant qu’elle prenait minait la possibilité de réaliser leurs espoirs. La logique de l’UE n’est en effet pas celle de l’affrontement partisan dont ils auraient besoin pour faire valoir leur différence et échapper à un consensus qui, par défaut mais par construction institutionnelle, se révèle anti-social-démocrate.

De fait, l’UE est caractérisée par l’absence de véritables partis européens et par la faiblesse des liens entre l’arène gouvernementale (celle de la prise de décision) et l’arène parlementaire et électorale (celle à laquelle sont invités à participer les citoyens européens). Sa construction est aussi marquée par un arrachement de pans entiers des politiques économiques à la souveraineté des Etats et des peuples, et par l’orientation «pro-marché» imprimée à ces mêmes politiques. Cela est particulièrement visible dans le cas de la monnaie unique, remplissant très bien sa fonction de stabilité monétaire pour la communauté financière, mais très mal celle de la cohésion sociale des populations de la zone euro, sous l’égide d’une banque centrale disposant d’un degré d’autonomie inédit dans le monde. 

Un coût identitaire et stratégique

Or, en dehors de son ancrage historique dans le mouvement ouvrier, la social-démocratie a pour spécificité d’avoir été une famille en pointe dans la défense de la «primauté du politique» sur les forces du marché et les grands intérêts privés. Parmi les façons d’assurer cette primauté, dont il peut exister des versions autoritaires, elle a privilégié la voie démocratique. Bien que l’histoire de certains de ses membres ait été entachée par la répression de mouvements populaires, cette famille a été l’une des plus attachées à l’intégration citoyenne des masses exclues du système politique ainsi qu’au parlementarisme.

Son soutien actuel, fût-il réticent, à une UE marquée par la «primauté de la concurrence» et la soustraction partielle des processus de décision aux «passions démocratiques», est donc coûteux sur le plan identitaire. Il l’est aussi, en outre, sur le plan stratégique, car il rend ses propositions d’alternatives au néolibéralisme trop peu convaincantes.

Même des solutions non révolutionnaires, comme une relance keynésienne conséquente et une protection des sociétés vis-à-vis des marchés de capitaux, nécessiteraient de briser des verrous institutionnels à propos desquels la parole sociale-démocrate n’est guère audible, quand elle n’est pas divisée. De telles contradictions pouvaient se lire en creux du manifeste édité par le PSE à l’occasion de ce scrutin européen. En recul sur celui rédigé en 2009, il se contentait de généralités parmi lesquelles il n’était même pas fait mention de la banque centrale!

La stagnation sociale-démocrate n’est donc pas qu’électorale. Elle caractérise aussi la réflexion stratégique et doctrinale d’une famille qui doit pourtant clarifier son rapport aux institutions et aux principes de souveraineté populaire et de concurrence, si elle souhaite renouer avec de plus larges segments de l’électorat et avec les partenaires de gauche qui lui seront nécessaires pour revenir au pouvoir dans certains pays.

Fabien Escalona

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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