Monde / Politique

Marine Le Pen et Nigel Farage sont-ils vraiment trop différents pour s'unir?

Temps de lecture : 4 min

Deux des «vainqueurs» aux élections parlementaires européennes n’ont pas grand chose en commun en dehors de leur rhétorique anti-immigration. Cela pourrait compromettre l’idée d’une coalition eurosceptique.

Nigel Farage en 2009. REUTERS/Toby Melville
Nigel Farage en 2009. REUTERS/Toby Melville

«Marine Le Pen a quelques bonnes qualités» et elle «est entrain d’accomplir de grandes choses», expliquait Nigel Farage le leader du parti eurosceptique britannique Ukip (UK Independence Party), en avril dernier. Mais, ajoutait-il, l’Ukip ne formera pas d’alliance au Parlement européen avec la fille de Jean-Marie. La faute aux «préjugés» et à l’«antisémitisme» du Front national.

Cette annonce venait en réponse à Le Pen qui avait, un peu plus tôt, dit envisager une coalition avec le parti de Farage s’il était «dans l’intérêt des européens de nous voir nous unir pour nous battre contre l’Union européenne».

Aujourd'hui, alors que Marine est sur le point de rencontrer les autres partis eurosceptiques afin d'envisager une potentielle alliance, il vaut de se demander si Farage pourrait revenir sur sa parole. Pour l'instant, l'europhobe britannique s'amuse à brouiller les pistes disant d'un côté qu'il n'est «pas de la même famille politique que le FN», et de l'autre qu'il pourrait tout de même former une coalition.

Il faut en effet réunir des membres du parlement représentant 7 pays de l’Union. Pour l’instant, 6 partis nationalistes sont en voie de se réunir: la Ligue du Nord en Italie (6,2% des suffrages), le Parti pour la liberté néerlandais (12,2% des suffrages), l’Alliance néoflamande en Belgique (18,45% des suffrages), le parti FPÖ en Autriche (20,5% des suffrages), le Parti du peuple suédois (7% des suffrages), et, bien entendu, le Front national. Il ne manque donc plus qu’un parti pour former le groupe eurosceptique au Parlement européen – qui ne sera pas Aube Dorée, un parti considéré trop ouvertement néo-nazi pour entrer dans la coalition.

Aujourd’hui, le FN et l’Ukip sont décrits comme les «vainqueurs» des élections européennes, arrivant en tête du scrutin de leurs pays respectifs, avec 24,85% pour l’extrême droite française, et 28% pour les eurosceptiques britanniques. Il semblerait dans leur intérêt de s'entendre afin de former un front uni contre l'Europe. Mais peuvent-ils dépasser leurs différences?

«Je pense qu’ils vont discuter ensemble», explique Vincenzo Scarpetta, analyste politique au sein du think tank londonien Open Europe. Mais à mon avis, ils formeront pas de coalition, ils ont une histoire politique bien trop différente.»

Deux visions de l’Europe

Si les deux partis ont une vision cauchemardesque de l’Europe, les reproches qu’ils font à l’Union sont bien opposés. Farage considère que celle-ci est «bad for business», mauvaise pour les affaires, continue Scarpetta. De manière générale, l’Ukip estime que les institutions européennes régulent trop les marchés et sont trop intrusives. Elles empêcheraient, du coup, les entreprises de faire des profits.

Au contraire, le Front national est un parti anti-globalisation et considère surtout que l’Europe est trop libérale. Ainsi, le parti Bleu Marine est opposé au pacte transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis, tandis que Farage n’a jamais ouvertement condamné l’idée du pacte. Et ce, bien qu’il s’agisse d’une alliance entre son ennemi juré et l’Amérique.

En ce qui concerne l’immigration, les members de l’Ukip sont surtout opposés à l’immigration de l’Europe de l’Est et le mouvement de personnes au sein de l’Union. Le Pen, de son côté, est contre l’immigration en général. Reste que «s’il fallait trouver un point commun entre les deux partis, ce serait sans aucun doute l’immigration», soutient Scarpetta. Là, les deux se rejoignent contre le libéralisme européen.

Une coalition d’eurosceptiques

De quoi l’Ukip et le FN peuvent-ils donc parler? L’un des problèmes principaux des eurosceptiques élus au Parlement européen est qu’ils sont, par principe, opposés à l’idée d’une coopération supranationale. «Il y a peu de cohésion entre les partis, qui vont de l’extrême droite d'Aube dorée en Grèce, à des propositions plus intellectuelles comme celle d’Alternative for Deutschland en Allemagne, qui veut abandonner l’Euro, la monnaie commune de l’Union», expliquait ainsi un article du New York Times à la veille des élections.

Toujours est-il qu’un groupe parlementaire au sein de l’Union permet de pousser des idées communes plus efficacement que ne pourrait le faire un parti individuel. Voilà pourquoi le Parti pour la liberté hollandais cherche à promouvoir une entente entre le FN et Ukip.

Selon Scarpetta, «si l’on devait choisir un leader du mouvement eurosceptique, Marine Le Pen a probablement plus de chances de former un groupe en ce moment, quoiqu’on ne puisse pas parler de leader au sens propre dans ce genre de situation». Si Farage a écarté la possibilité de se joindre à cette alliance, on lui demandera sans doute de reconsidérer sa position. Et sa réticence est une bonne nouvelle pour l’Europe.

La menace nationale

Bien que le succès des partis d’extrême droite au niveau européen soit alarmant pour l’UE, «la majorité du Parlement reste dominée par des partis traditionnels», souligne Scarpetta. Cette élection marque surtout un malaise avec l’idée des institutions européennes, et signale un besoin de changement.

Mais si la France perçoit la victoire du Front national comme une menace locale, les Britanniques, eux, ont moins peur de l’Ukip. En effet, le système électoral britannique de «first past the post», un scrutin uninominal majoritaire à un tour, a jusqu’ici empêché un parti tel que celui de Farage d’entrer au Parlement britannique. Pour l’instant, pas un membre de l’Ukip ne siège à la Chambre des Communes.

Pourtant, le risque demeure. Même si le parti d'extrême droite britannique n'a obtenu que 3% des suffrages aux élections générales de 2010, les électeurs britanniques leur font de plus en plus confiance, comme en témoigne leur succès aux dernières élections locales, qui avait lieu au même moment que le suffrage européen. Sans obtenir l'élection d'un maire pro-Farage, le parti a tout de même réussi à accéder à 161 sièges de conseillers municipaux en 2014, contre 8 seulement en 2009.

Le chemin jusqu'à Westmister reste donc long pour un parti qui avait prédit un «tremblement de terre» imminent pour la politique britannique. Mais rien d'impossible: la progression du FN en France depuis les européennes de 1984 montre la force de la démagogie et du populisme.

Daphnée Denis, à Londres

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