MondeEuropéennes 2014

A l'extrême droite, les néo-fascistes reculent au profit d'une droite radicale et eurosceptique

Grégoire Fleurot et Andréa Fradin, mis à jour le 03.07.2014 à 20 h 44

Comment les scores des différentes mouvances de la «vague populiste» ont évolué entre 2009 et 2014.

Nigel Farage, le leader de Ukip, le 25 mai 2014 à Southampton, REUTERS/Luke MacGregor

Nigel Farage, le leader de Ukip, le 25 mai 2014 à Southampton, REUTERS/Luke MacGregor

«Poussée de l'extrême droite», «vague europhobe», «les populistes en position de force»... En ce lendemain d'élection européenne, les observateurs essayent de qualifier l'évolution d'un ensemble hétéroclite de partis qui peuvent tous être qualifiés d'un ou plusieurs adjectifs de cette longue liste: nationaliste, populiste, néo-nazi, identitaire, europhobe, eurosceptique, d'extrême droite, anti-européen, etc.

Comme le soulignait ici-même Fabien Escalona, spécialiste de la question et enseignant à Science-Po Grenoble, regrouper des dizaines de partis aux programmes complètement différents sous une seule bannière n'est pas vraiment pertinent. La classification de ces formations fait même l'objet d'intenses débats chez les universitaires, et ceux qui se sont attaqués à la tâche n'ont pas vraiment trouvé de conclusions définitives.

Mais cela ne veut pas dire qu'il faille abandonner l'idée de mesurer le score de ces partis à l'échelle européenne. Pour ce faire, nous avons classé ces partis en trois grandes catégories, en se basant sur les tentatives de classification de Jean-Yves Camus, chercheur spécialiste de l’extrême droite et directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (Orap), sur Slate et dans le Monde diplomatique, et l'avis de Fabien Escalona.

Droite extrême, droite radicale et droite nationaliste eurosceptique

Tout d'abord, une droite extrême, placée dans la «continuation [...] des idéologies nationale-socialiste, fasciste et nationaliste autoritaire dans leurs diverses déclinaisons», comme le précise Jean-Yves Camus dans Le Monde Diplomatique, et dont les représentants sont Aube Dorée en Grèce, le Jobbik en Hongrie ou bien encore  le Parti national-démocrate d'Allemagne (NPD), qui envoie le premier élu néo-nazi allemand au Parlement européen.

Ensuite, une droite radicale, aussi qualifiée de néo-populiste ou d'extrême droite moderne qui «s'accomode», poursuit Camus, du régime parlementaire et participe au pouvoir, à l'instar du Front national en France, du PVV aux Pays-Bas ou du Vlaams Belang en Belgique.

Et enfin, une droite nationaliste avant tout marquée par un euroscepticisme fort, ainsi qu'une orientation anti-système, à l'instar du parti Ukip au Royaume-Uni, ou de la nouvelle formation  Alternative pour l'Allemagne (AfD), qui vient de récolter 7 sièges au Parlement européen.

Mis bout à bout, les résultats de ces trois catégories confirment bien une progression globale des formations anti-système et pour la plupart situées à droite de l'échiquier politique —à l'exception notable, nous y reviendrons, de l'inclassable parti de Beppe Grillo, en Italie.

Cette progression est particulièrement flagrante en France, avec le Front national qui arrive en tête du scrutin européen, mais aussi au Royaume-Uni, avec la victoire des eurosceptiques du Ukip. A noter également la percée très symbolique de l'euroscepticisme en Allemagne, où la toute jeune formation de l'AfD totalise près de 7% des suffrages.

Percée de la droite radicale et des eurosceptiques

Mais comme nous l'affirmions en préambule, regrouper ces trois catégories sous une même appellation de populismes ne permet pas de refléter la complexité du vote à la droite de la droite. Décomposer ce vote, en revanche, selon ces trois tendances de droite extrême, droite radicale et droite nationaliste permet de nuancer l'analyse.

Mise en parallèle avec l'évolution des résultats aux deux derniers scrutins des élections européennes, cette typologie nous enseigne en effet quece sont surtout les eurosceptiques et les formations d'extrême droite moderne qui réalisent une poussée.

Les partis néo-fascistes ou néo-nazis reculent en effet au profit de groupes qui se présentent comme plus compatibles avec l'exercice du pouvoir, à l'instar du Front national en France, qui conteste depuis des années son appellation d'extrême-droite, ou du Ukip au Royaume-Uni, avant tout structuré par un message anti-européen.

Si cette situation est observable dans la majorité des 28, elle n'est en revanche pas vraie pour la Grèce, où le parti Aube Dorée progresse aux dépens du LAOS, qui s'est institutionnalisé en participant au gouvernement d'union nationale, explique encore Jean-Yves Camus dans Le Monde Diplomatique:

«Devenu une droite radicale, le LAOS a perdu de son attrait au profit d’une Aube dorée qui refusait toute concession. A l’inverse, dans la plupart des pays européens, les droites radicales ont soit totalement supplanté leurs rivales extrémistes (Suède, Norvège, Suisse et Pays-Bas), soit réussi, comme les Vrais Finlandais, à émerger dans des pays où celles-ci avaient échoué.»

Aux Pays-Bas et en Belgique, les formations d'extrême droite enregistrent un recul, en comparaison avec leur bon score de 2009: le Parti pour la liberté (PVV) perd 2 sièges, quand le Vlaams Belang en cède pour sa part 1.

Espagne, Grèce, Irlande, Portugal: ces pays en crise qui refusent l'extrême-droite

Au milieu de cette percée de la droite radicale et des eurosceptiques, le vote en Espagne, en Grèce, en Irlande et au Portugal dénote. Et interroge les osbervateurs, à l'instar de Jean Quatremer, journaliste en charge des questions européennes pour Libération:

Et en effet, ces quatre pays pourtant lourdement touchés par la crise ne se sont pas tournés en masse vers la droite radicale, lui préférant le plus souvent les mouvements de gauche radicale.

C'est particulièrement vrai en Grèce, comme nous l'écrivions le soir du scrutin, où «le parti Syriza, allié du Front de gauche en France, est arrivé devant la formation du Premier ministre Antonis Samaras, Nouvelle-Démocratie, classé à droite.»

Même scénario en Espagne, au Portugal, et en Irlande où l'extrême gauche enregistre également un bon score, néanmoins plus modeste: respectivement 9,99% pour la Gauche unie et 7,97% pour Podemos, le mouvement issu du mouvement des Indignés en Espagne; 12,69% pour l'extrême gauche portuguaise de la Coalition démocratique unitaire, troisième d'un scrutin où les socialistes arrivent en tête avec 31%, et 17% pour les Irlandais du Sinn Féin.

Une adhésion politique à contre-courant de la tendance européenne, qui peut s'expliquer en partie par «la tradition nationale des pays». Le souvenir des dictature militaires en Grèce en Espagne et au Portugal est en effet encore frais dans les mémoires, et «ça vaccine les peuples», estime Fabien Escalona. 

De même, touchés de plein fouet par la crise économique, ces pays peuvent aussi être davantage tournés vers des valeurs de solidarité et d'entraide au sein de l'Union européenne que leurs voisins.

L'ovni Beppe Grillo

Reste le cas Beppe Grillo. Avec ses 17 sièges raflés cette année, le Mouvement 5 étoiles de l'ancien humoriste italien est incontournable. Mais aussi complètement inclassable: nos interlocuteurs s'accordent sur la difficulté de définir cette nouvelle formation politique qui se revendique «populiste». Certains la placent à droite de la droite, quand d'autres la voient à l'extrême opposé, à gauche.

Une spécificité qui embarrasse aussi le Parlement italien, qui a placé le Mouvement 5 étoiles au centre de l'hémicycle, et qui justifie à elle seule une classification à part, plaide Jean-Yves Camus. Pour le chercheur, le parti de Beppe Grillo appartient aux «ovnis politiques trans-idéologiques», et confirme par là-même une explosion des codes traditionnels de l'extrême-droite et des mouvements anti-systèmes et eurosceptiques. 

Des «catégories trompeuses, poursuit Jean-Yves Camus dans Slate, qui doivent être déconstruites et remplacées par une cartographie plus fine, sauf à mal cibler les réponses que la gauche doit apporter aux programmes des partis ici mentionnés et à s’arrêter à une condamnation morale de moins en moins efficace en plus d’être intellectuellement biaisée.»

Reste désormais à savoir comment ces partis aux idéologies variées vont s'organiser au Parlement européen. Nigel Farage, le leader d'Ukip, a affirmé avant l'élection qu'il ne s'allierait pas à Marine Le Pen. Cette dernière bénéficie d'alliances déjà établies comme avec le PVV aux Pays-Bas ou de partis «amis» historiquement comme la FPÖ autrichien ou la Ligue du Nord, mais d'autres formations sont hostiles à toute idée de rassemblement avec le FN comme le Parti populaire danois ou le Parti des vrais Finlandais.

Andréa Fradin et Grégoire Fleurot

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