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Coup de barre à gauche du Parlement européen? Rapprochement droite gauche? Quelques scénarios pour l'après-25 mai

Cédric Vallet, mis à jour le 26.05.2014 à 15 h 50

Dimanche 25 mai au soir, à Bruxelles. REUTERS/François Lenoir.

Dimanche 25 mai au soir, à Bruxelles. REUTERS/François Lenoir.

Poussée de l’extrême-droite. Amélioration des scores de la gauche radicale. Un parti populaire européen (PPE) qui perd des députés, mais arrive en tête, et son chef de file Jean-Claude Juncker qui réclame le poste de président de la Commission européenne. Une chute réelle des socialistes et démocrates (S&D), tout comme des écologistes.

Les grandes leçons de ce scrutin européen sont d’ores et déjà connues: la poussée des partis dits «eurosceptiques» a bien eu lieu, mais les partis «pro-européens», gauche et droite confondues, restent majoritaires. Mais concrètement, qu’est-ce que ce scrutin va changer en Europe?

1. Au Parlement, peu de changement?

Et bien pas grand-chose, côté Parlement en tout cas, si l’on en croit Janis Emmanouildis, du Think Tank European Policy Centre. «Les ‘’anti-forces’’ auront une voix plus forte au Parlement, explique-t-il. Je les appelle anti-forces, car elles sont contre l’Union européenne, contre la mondialisation, contre les élites, contre l’establishment, parfois contre l’immigration. Mais le Parlement européen s’en sortira et franchira l’obstacle. D’autant que ces anti-forces sont très hétérogènes.»

Ce constat est en partie partagé par François Foret, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles:

«La mouvance eurosceptique, très hétérogène, ne compte pas plus de 200 députés. Ils vont colorer le paysage politique du Parlement mais ils ne sont pas assez nombreux pour bloquer le fonctionnement d’une institution habituée à fonctionner par des compromis.»

2. Un coup de barre à gauche du Parlement?

En tirant un peu sur la corde, on pourrait même avancer que la poussée de l’extrême-droite va «gauchiser» le Parlement européen.

C’est ce que veut croire Philippe Pochet, directeur de l’Institut syndical européen:

«L’extrême-droite ne va pas jouer le jeu de la gouvernance du Parlement. Ils ne vont pas participer aux travaux parlementaires, ne vont pas rédiger des rapports ni construire des compromis.

Du coup, si l’on regarde les forces politiques qui restent, on s’aperçoit que le Parlement européen est plus à gauche que le précédent. Lors de la précédente législature, le Parlement était le plus à droite de l’histoire.

Certes, droite et gauche travaillaient ensemble à des compromis. Mais le PPE, l’ALDE et les conservateurs anglais avaient potentiellement la majorité absolue. La menace qu’ils se coalisent existait. Désormais, les équilibres seront plus complexes, et le Parlement plus à gauche.»

3. Un rapprochement droite-gauche?

Paradoxalement, certains observateurs estiment aussi que cette élection pourrait rapprocher un peu plus le PPE et S&D.

C’est ce qu’appelle de ses vœux Claude Fischer, présidente de Confrontations Europe, association non-partisane mais pro-européenne:

«Face à la montée en puissance des partis populistes en Europe, il pourrait y avoir un sursaut. Peut-être que gauche et droite pourraient mieux travailler ensemble.»

Une position qui peut étonner, car, justement, le Parlement européen n’a-t-il pas besoin de davantage de clivages, d’affrontements d’idées pour passionner les foules? Les accords droite-gauche ne contribuent-ils pas à renforcer les forces eurosceptiques?

«C’est un risque, concède Claude Fischer. Mais la droite et la gauche auront une responsabilité importante. Celle de prendre à bras le corps les enjeux essentiels de la construction européenne. Et ils sont nombreux, à commencer par la mise en place d’une réelle politique économique européenne, afin d’accompagner la consolidation de l’euro.»

Et puis, pour François Foret, l’élection ne s’est pas jouée sur le «bilan» des partis européens à Bruxelles et à Strasbourg, ni sur leurs coalitions ou leurs prises de positions:

«L’action des partis au Parlement européen n’a pas été au cœur des campagnes électorales, qui se sont centrées sur des enjeux nationaux et sur un rejet global des politiques européennes.»

4. Un conflit entre le Parlement et les États...

Si le Parlement européen ne sort pas chamboulé de cette élection, il pourrait en être autrement du côté des Etats qui siègent au Conseil de l’Union européenne.  

«Il y a un risque de tension accrue entre une logique nationale, intergouvernementale, défendue par les Etats, et des logiques davantage transnationales au niveau du Parlement européen», décrit François Foret. Une tension vieille comme les institutions européennes mais qui pourrait croître.

Il est en effet possible que, dans les Etats marqués par la poussée des eurosceptiques, l’on observe une certaine porosité des idées entre partis de gouvernement et forces eurosceptiques, particulièrement celles d’extrême droite ou nationalistes. «Le conseil de l’Union européenne, via ses dirigeants nationaux, va être tenté de tenir compte de cette poussée de mouvements réfractaires à l’idée européenne», affirme François Foret. Les impacts pourraient se faire sentir dans les domaines de l’asile ou de l’immigration.

Une perspective qui déprime Claude Fischer. Pour elle, c’est entendu, «l’Europe a failli parce que les Etats n’en voulaient pas». Alors, la perspective d’un renforcement de leurs positions au détriment d’une intégration européenne plus poussée ne l’enchante pas vraiment:

«Si les Etats se replient sur eux-mêmes, ils n’y arriveront pas. Si on ne travaille pas ensemble, nous le paierons très cher.»

5. ... notamment sur la présidence de la Commission?

La désignation du prochain président de la Commission pourrait être la première occasion pour les Etats de jouer les gros bras. Alors que la campagne électorale a souvent été dominée par des enjeux nationaux, le fait de «personnifier» le débat en présentant des candidats européens, supposément promis au poste de président de la Commission, a certainement contribué à en faire une campagne un peu plus européenne que de coutume.

Les Etats, qui doivent «tenir compte» des résultats, vont-ils désigner Jean-Claude Juncker, qui dispose d’une majorité relative ?

Rien n’est moins sûr. D'autres noms ont circulé, dont ceux de deux français, Christine Lagarde ou Pascal Lamy. D’après Janis Emmanouildis, un grand nombre d’Etats «n’ont pas envie de créer un précédent. Ils ne souhaitent pas rendre automatique ce lien entre les élections et la désignation du président. Davida Cameron et Viktor Orban l’ont publiquement dit. D’autres le pensent et les suivront».

C’est un test important pour l’Union européenne, dont les conséquences pourraient ne pas être anodines. François Foret en tire quelques éléments d’analyse:

«Si le Conseil décide de ne pas tenir compte du vote, cela serait une erreur fatale. Cela ouvrirait un boulevard aux eurosceptiques. Les gens ont de la mémoire. Ils n’ont pas oublié les traités passés par la voix parlementaire après des référendums qui les avaient rejetés.»

6. Une redéfinition du projet européen?

Il paraît que l’Europe a besoin d’une grande idée. On a vaguement parlé d’un «salaire minimum européen», mais sans rentrer dans le détail. Idem au sujet de la politique énergétique ou de la lutte contre la pauvreté.

Pour de nombreux observateurs, la crise économique et sociale qui frappe l’Europe allait rendre ce scrutin très particulier. Peut-être que l’élection allait réorienter le projet européen vers davantage de solidarité.

François Foret pense, au vu des résultats, qu’un «rejet des politiques européennes, de leur perception s’est exprimé». Un rejet qui «doit être pris en compte», sinon l’avenir risque de s’assombrir encore davantage. Pour lui, c’est désormais le grand défi de l’Europe:

«La prise en compte de problématiques sociales devrait traverser toutes les politiques européennes. Quand l’Europe sera vue comme un rempart social plus que comme le cheval de Troie du libéralisme, alors elle aura gagné.»

Cette «réorientation de l’Europe» est un objectif évidemment partagé du côté de l’institut syndical européen:

«Les trois candidats au poste de président de la Commission sont plus sociaux que José Manuel Barroso, le précédent président. C’est d’ailleurs son absence de leadership, de vision pour l’Europe qui est sanctionnée, ainsi que celle de Herman Van Rompuy, le président du Conseil. La Commission n’a réussi qu’à imposer une austérité aveugle.»

Le dirigeant de l’institut syndical voit deux grandes pistes de réorientation:

«Une lutte contre les inégalités croissantes. Cela pourrait passer notamment par un salaire minimum, à 60% du revenu médian européen, mais pas seulement.

Il est urgent de réfléchir aux systèmes de taxation et notamment à ces entreprises qui passent d’un pays à un autre pour ne pas payer d’impôts. On ne peut pas faire une zone intégrée sans s’attaquer à ces questions.

L’autre grand thème qui doit mobiliser est celui de la transition écologique. L’Europe avait un réel message à ce sujet et ne l’a plus. Le sujet a été abandonné avec la crise et les mesures d’austérité qui l’ont accompagnée.»

Mais ces grands enjeux politiques semblent des horizons lointains:

«Tout dépend de la façon dont les partis politiques nationaux vont analyser les résultats. Ils peuvent les lire de manière très différente. Soit en se focalisant sur des sujets démagogiques comme « Schengen » ou l’immigration » soit en arrêtant les politiques coordonnées d’austérité.»

Claude Fischer imagine aussi une réorientation de l’Europe, mais pas du même type. D’abord, les institutions devront s’adapter. «Il faut donner plus de légitimité au Parlement européen, qui ne représente que 40 % de la population. Les parlementaires doivent gagner cette légitimité en se tournant vers la société civile.» Côté politique sociale, elle ne plaide pas vraiment pour un salaire minimum européen, du moins pas dans un premier temps, et imagine plutôt un «grand marché européen où l’on facilite la mobilité dans la formation et l’emploi, dans les entreprises, les universités.» Dans le même temps elle se fait aussi l’avocate d’ une politique fiscale européenne qui éviterait le «dumping».

7. Et... peu de changement au final?

Mais concrètement, au-delà des desideratas des uns et des autres, il est peu probable qu’un «grand soir» européen surgisse après ces élections. C’est ce qu’explique Janis Emmanouildis:

«Donner un nouveau leadership à l’Union européenne, réorienter le projet, proposer de nouvelles idées serait probablement la chose à faire. Il y aura certainement des communications de responsables européens affirmant ‘’Oui, nous avons compris la leçon’’.

Mais les responsables donnent plutôt l’impression d’être las. De ne pas être motivés par de nouveaux projets. Alors, ils proposeront certainement comme gage de bonne volonté des projets du type ‘’réduction de la bureaucratie’’.»

Cédric Vallet

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