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L'Union européenne n'est ni de gauche ni de droite

Daniel Vernet, mis à jour le 26.05.2014 à 9 h 54

Les différences sont moins fortes au Parlement européen qu’elles ne le sont à l’intérieur de chaque pays.

Quatre des candidats à la présidence de la Commission européenne: Guy Verhofstadt, Martin Schulz, Ska Keller et Jean-Claude Juncker. REUTERS/Michael Kooren.

Quatre des candidats à la présidence de la Commission européenne: Guy Verhofstadt, Martin Schulz, Ska Keller et Jean-Claude Juncker. REUTERS/Michael Kooren.

Une double méprise a marqué la brève campagne pour les élections européennes qui s’est achevée dimanche 25 mai. D’une part, on a fait croire aux électeurs qu’ils étaient appelés à désigner au suffrage universel le futur président de la Commission de Bruxelles. D’autre part, on leur a présenté un débat gauche-droite, comme si la politique européenne obéissait aux mêmes principes que la politique intérieure des Etats membres.

Cette double méprise a une origine commune: l’idée qu’il fallait «politiser» et «personnaliser» les élections européennes afin d’y intéresser le bon peuple qui a de plus en plus tendance à bouder les urnes. Outre le fait que la participation, au final, n'a quasiment pas augmenté par rapport aux scrutins précédents (elle dépasse de peu les 43%), le projet est biaisé par le délicat équilibre institutionnel sur lequel est fondée l’Union européenne.

Différences moins fortes au niveau européen

Prenons le débat gauche-droite. Il est indéniable que le Parti socialiste européen (PSE) et que le Parti populaire européen (PPE), qui rassemble les démocrates-chrétiens et la droite modérée, n’ont pas exactement les mêmes idées sur la croissance, le contrôle des déficits, l’harmonisation fiscale ou sociale. Toutefois, les différences sont moins fortes au niveau européen qu’elles ne le sont à l’intérieur de chaque pays.

Interrogé sur sa principale divergence avec Martin Schulz, le candidat socialiste à la présidence de la Commission, Jean-Claude Juncker, le candidat de la droite, a déclaré: les socialistes ont l’habitude de dépenser l’argent qu’ils n’ont pas, tandis que nous, nous pensons que la croissance et la rigueur budgétaire ne sont pas incompatibles. La formule est habile mais elle ne représente pas un clivage fondamental.

Ce n’est pas un hasard si la plupart des directives votées par le Parlement européen le sont avec l’assentiment de la gauche comme de la droite, voire par un large front allant des écologistes à la droite extrême, en passant par les libéraux. Le PSE et le PPE poussent sans doute trop loin le goût du compromis quand ils alternent à la présidence du Parlement européen –passe-moi la rhubarbe, je te passe le séné…

C’est ainsi qu’en 2004, ils ont, d’un commun accord, barré la route de la présidence au Polonais Bronislaw Geremek, un des représentants les plus prestigieux des idées européennes et démocratiques dans les nouveaux Etats membres, parce qu’il appartenait au groupe libéral. Mais l’Union européenne n’est pas une fédération, a fortiori un Etat, et les décisions qui sont prises, tant au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement qu’à celui des députés européens, doivent tenir compte de l’existence de majorités différentes dans les différents Etats membres.

Jeu complexe de nomination des commissaires

Il en va de même pour la Commission. Faire croire que la Commission de Bruxelles pourrait être «de droite» ou «de gauche» est une duperie. Certes, le président de la Commission a un poids particulier par rapport à ses vingt-sept autres collègues. Mais la majorité qui s’imposera dans cet aéropage dépend du rapport de force entre les gouvernements des pays membres.

Chacun enverra à Bruxelles un commissaire qui correspondra peu ou prou à la majorité politique de chaque Etat. Sans doute la composition de la Commission devra-t-elle être approuvée par le Parlement: toutefois, la décision finale dépendra plus de la personnalité des impétrants, de leur carrière ou de leur prestation lors des auditions que de leur stricte orientation idéologique.

Parce que ni la Commission, ni le Conseil des chefs d’Etats et de gouvernement, ni le Parlement n’ont le pouvoir de prendre seul des décisions, l’UE ne peut fonctionner que par consensus. Des inflexions sont possibles et sans doute souhaitables, mais avoir présenté les élections européennes comme une bataille idéologique risque de conduire à de nouvelles désillusions.

Les électeurs risquent aussi d’être frustrés si «leur» candidat, arrivé en tête, ne devient pas le président de la Commission. Or, contrairement à ce qui est affirmé ici ou là, le traité de Lisbonne n’oblige pas les chefs d’Etat et de gouvernement à se plier à la décision des urnes. Le traité dit simplement que les chefs d’Etat et de gouvernement devront «tenir compte du résultat des élections» pour présenter un candidat au suffrage du Parlement européen.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Guy Verhofstadt, la tête de liste des libéraux, ne désespère pas d’être choisi. Comme aucune des deux grandes formations, PSE et PPE, n’a obtenu dimanche la majorité absolue, il faudra sans doute faire appel à un «troisième homme», capable d’obtenir des votes dans les deux camps.

Fait politique

Il est vrai que la campagne électorale, le débat télévisé entre les cinq principaux candidats, la répétition elle-même de l'affirmation selon laquelle les électeurs choisissent le président de la Commission, ont créé un fait politique que, à l’heure du choix, les chefs d’Etat et de gouvernement ne pourront pas totalement ignorer. Même s’ils éprouvent quelques réticences à avoir en face d’eux un président de la Commission qui ne soit pas totalement leur créature mais qui au contraire puisse leur opposer une certaine légitimité démocratique, ils ne pourront pas s’en tenir simplement à leurs propres préférences, personnelles ou politiques.

L’équation se complique encore car la présidence de la Commission n’est pas le seul poste important à pourvoir. Les Vingt-huit devront aussi nommer un président du Conseil européen, en remplacement d’Herman van Rompuy, et désigner le Haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité, dont la tâche est assurée jusqu’à l’automne par Catherine Ashton, sans compter la présidence du Parlement.

Ce n’est donc pas seulement un homme, ou une femme, qui doit être choisie, c’est tout un «paquet» qui doit être ficelé, selon une pondération subtile tenant compte des orientations politiques, des origines géographiques, des relations personnelles des candidats potentiels. Les chefs d’Etat et de gouvernement se retrouveront dès le mardi 27 mai pour un tour de table informel, avant d’entamer des marchandages qui dureront plusieurs semaines. Que restera-t-il alors du vote des Européens?

Daniel Vernet

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Journaliste
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