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Pourquoi les militaires thaïlandais ont finalement opté pour le coup d'Etat

, mis à jour le 23.05.2014 à 9 h 57

La préoccupation prioritaire du général Prayuth est d’empêcher une «escalade» des violences entre les «rouges» et les «jaunes».

Bangkok, le 23 mai 2014. REUTERS/Damir Sagolj

Bangkok, le 23 mai 2014. REUTERS/Damir Sagolj

Dans son style très particulier, l’armée thaïlandaise a décrété la loi martiale, le 20 mai avant l’aube, puis un coup d’Etat deux jours plus tard (le douzième qui a réussi sur les dix-neuf tentés depuis l’abolition de la monarchie en 1932). En clair, à l’issue de six mois de manifestations émaillées de quelques dérapages dans la capitale, l’armée prend la responsabilité d’assurer la «restauration» de l’ordre et de la sécurité au niveau national.

La Constitution adoptée en 2007, un an après le précédent coup d’Etat, a été suspendue. Un couvre-feu nocturne a été instauré. Les manifestants des deux bords – les «rouges», qui soutenaient le gouvernement en banlieue, et les opposants installés dans le centre de Bangkok – ont été priés de plier bagages. Les membres du gouvernement renvoyé ont reçu l’ordre de se présenter à l’armée et les écoliers ont bénéficié, le 23 mai, d’un jour de congé supplémentaire.

Le déroulement de ce coup en deux temps – sans un coup de fusil – est révélateur. Pour mettre fin à six mois de désordres, le général Prayuth Chan-ocha, commandant de l’armée de terre, traditionnellement l’homme fort de l’institution militaire, a convoqué les représentants de l’élite politique et d’agences gouvernementales, sous le couvert de la loi martiale, pour leur intimer d’organiser une cohabitation.

Lors de la deuxième réunion, le lendemain, il a notamment réclamé la démission du gouvernement dominé par le clan de Thaksin et chargé d’expédier les affaires les affaires courantes depuis la dissolution du Parlement le 2 décembre. Les ministres présents ont refusé. Le général Prayuth, qui n’a jamais manifesté de sympathie pour Thaksin, est alors sorti de la salle pour annoncer qu’il s’agissait d’un coup d’Etat et qu’il assurait lui-même, au moins temporairement, les fonctions de Premier ministre. Les représentants des principales factions politiques ont été sur le champ détenus. Prayuth n’a pas parlé de nouvelles élections (le dernier scrutin, organisé le 2 février, a été boycotté par l’opposition avant d’être annulé par la Cour constitutionnelle).

Une fois de plus, la Thaïlande se retrouve face à la quadrature du cercle. Les élites traditionnelles, concentrées à Bangkok, ne veulent pas céder le pas à la majorité électorale rassemblée, depuis le tournant du siècle, sous la houlette du populiste et richissime Thaksin Shinawatra. Un coup d’Etat a renversé en 2006 Thaksin, lequel s’est exilé pour échapper, deux ans plus tard, à une condamnation pour abus de pouvoir. Mais il continue de tirer des ficelles avec la bénédiction de la majorité sur laquelle il s’appuie et qui se trouve en grande partie dans le nord et surtout le nord-est peuplé du royaume.

Mais comment imposer un compromis à des factions qui semblent irréconciliables? Jusqu’ici personne n’a trouvé la recette. Une fois de plus, donc, l’armée va tenter d’en découvrir une sans pour autant recourir aux urnes et en dépit du fait que l’heure ne semble pas encore aux compromis.

Prayuth a déclaré que sa préoccupation prioritaire était d’empêcher une «escalade» des violences. Le 15 mai, un tir de grenade contre un rassemblement anti-gouvernemental dans la capitale a fait 3 morts et 22 blessés. Six mois de désordres ont fait au moins 28 morts, la plupart des civils tués par balles.

Pendant des mois, tout en n’excluant pas une intervention militaire, Prayuth a répété qu’il n’y procéderait qu’en dernier recours. L’une des raisons : en 2010, en réprimant brutalement une interminable manifestation des chemises rouges (les partisans de Thaksin) dans le centre de Bangkok, l’armée s’était plutôt brûlé les doigts (officiellement, plus de 90 morts).

En résumé, Prayuth a décidé de geler la situation. Mais imposer la sécurité est une affaire alors que trouver une solution politique durable en est une autre. Surtout si l’on essaye de faire l’économie d’un scrutin populaire.

Jean-Claude Pomonti, à Bangkok

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